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Leurs Figures 



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Le Roman de l'Efiergie natknale 






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Leurs Figures 






Tar 






Maurice Eari^ès 






de V Académie française 






L»y/<J 












Paris 






^K^/soîi, Éditeurs 






189, rue Saint-Jacques 

Londres, Edimbourg et New-Vork 




N 




N 



MAURICE BARRES 
né en 18Ô2 



Première édition de « Leurs Figures » ; iço2 











Pages 




Dédicace 


7 


/. 


Un Roi qui se forme . . . . 


II 


//. 


Premiers Roulements du tonnerre . 


27 


///. 


Le Cabinet d'un Magistrat en i8ç2 


43 


IV. 


Des Éclairs dans les Ténèbres 


56 


V. 


Un Rat empoisonné . . . . 


78 


VI. 


La Journée d^agonie du baron de 






Reinach . . . . . 


96 


VII 


UAccusateur . . . . 


131 


VllI. 


Le Cadavre bafouille . . . . 


149 


IX. 


La Première Charrette. 


173 


X. 


Gâteux depuis Panama 


198 


XI 


U Envers de méroisme 


215 


XII. 


Les Vaines Défiiarches de Sturel . 


232 


XIII. 


Les Boucs émissaires 


273 


XIV. 


Letire de Saint-Phlin sur une « nourri 






ture » lorraine 


. 282 



6 TABLE 

Pages 

XV. Le Sabbat Nortofi . . .296 

XVL La Liquidation chez Sturel . .319 

XV IL. Sîiret-Lefort mange Bon teille r . .348 

XVLIL. Déracinés, désencadrés, mais non pas 

dégradés . . . . .360 

Notes .,,,.. 377 



A EDOUARD DRUMONT 

ce témoiznaze. 



*à""a>' 



Le garde des sceaux. — Une instruction 
judiciaire a été commencée : la Justice a saisi 
ceux qu'elle considère comme coupables, je n'ai 
rien autre à ajouter. (Très bien ! Très bien ! Uordre 
du jour ! L'ordre du jour ! La clôture .') 

M. Jules Ferry. — Je demande la parole 
contre l'ordje du jour. M. le ministre de la Justice 
me répond : la Justice Informe. 

Un membre \ DROITE. — Vous n'y croyez pas, 
à la Justice. 

M. Jules Ferry. — La Justice, en pareille 
matière, m'est souverainement suspecte. (Vives 
réclamaticns et cris : A l'ordre ! à l'ordre !) 

M. LE Président. — Je demande à la Chambre 
du silence ; veuillez, en effet, permettre au Pré- 
sident d'accomplir son devoir, et, si vous faites 
tant de bruit, vous ne pourrez pas même entendre 
que le Président rappelle M. Ferry à l'ordre, car 
il n'est pas permis de dire dans cette enceinte que 
la Justice est suspecte. Monsieur Ferry, je vous 
rappelle à l'ordre. 

M. Jules Ferry. — Je demande la parole 
sur le rappel à l'ordre... Le premier bien dans 
xm pays, c'est l'ordre moral et l'ordre moral re- 
pose sur la sincérité. (Interruptions.) Eh bien ! 
veuillez me le laisser dire en honnête homme à 
d'honnêtes gens : en matière politique, dans co 
pays, il n'y a pas de justice. (Nouveaux cris : A 
l'ordre ! à l'ordre ! Echange de propos entre U 
Président, M. Ferry et le ministre de l'Intérieur. 
M. Jules Ferry prononce au milieu d'un bruit 
confus quelques paroles et descend de la tribune. 

M. LE Président. — Les dernières paroles 
de M. Ferry n'ont pas été entendues, par consé- 
quent ne figureront point à V Officiel. 
9 



M. Jules Ferry, de sa place, avec véhémcice, 
— Puisqu'elles n'ont point été entendues, je vais 
les répéter. {Interruptions.) J'ai dit, et j'ai dit en 
homme d'honneur, en homme qui connaît les 
choses dont il parle... 

M. LE Président Schneider. — Ne vous 
passionnez pas tant, monsieur Ferry. 

M. Jules Ferry. — Je vais le redire, cela 
est bon à entendre et à répéter, j'ai dit que, 
de tous les maux que dix-huit ans de pouvoir 
personnel ont infligés à ce pays-ci, le plus grand, 
c'est l'aviUssement de la Justice. [Bruyantes ré- 
clamations ; à V ordre ! à l'ordre .') 

{Une séance parlementaire sous l'Empire, 
g février 1870.) 



SD 



LEURS FIGURES 



CHAPITRE PREMIER 

UN ROI OUI SE FORME 

EN 1892, la France souterraine, sous-parle- 
mentaire, a perdu sa pente : avec le boulan- 
gisme. elle courait droit à ses destinées (on ne les 
voyait pas, mais on sentait l'élan) ; après la mort 
du Général, tout redevdent un vague marais. Seule- 
ment, de temps à autre, montent à la surface des 
fusées de haine, des gaz malsains, pareils à ces 
cloc^^es qui viennent crever sur la Seine stagnante, 
à la hauteur de Clichy. 

« Les temps héroïques sont clos », répète vo- 
lontiers le député Renaudin, et une preuve entre 
mille, c'est que ce « traître » coudoie impunément 
ses anciens compagnons boulangistes. 

Dans cet affaissement général, la petite société 
formée depuis douze ans, depuis le lycée de Nancy, 
par les jeunes Lorrains, élèves de Bouteiller S se 

ï Voir les Déracinés et V Appel aie Soldat. 
165 11 



12 LEURS FIGURES 

fût elle-même dissoute sans la volonté de Suret- 
Lefort qui s'appliquait systématiquement à garder 
ses relations. Il appuyait dans les ministères les 
protégés que Saint-Phlin lui recommandait depuis 
le Barrois ; il venait d'aider à la nomination de 
Rcemerspacher, chargé d'un cours d'histoire à 
l'École des Hautes-Études. Le mariage avec la 
politique, ou, comme préférait dire Sturel, la 
prostitution parlementaire, réussissait au jeune 
député de Bar-le-Duc : un peu sec de naissance, 
il avait acquis en trois ans de l'optimisme verbal, 
un ton chaud, une souplesse en quelque sorte 
physique. Si sévère que fût François Sturel pour 
un habile qui avait pris le boulangisme comme 
marche-pied de l'opportunisme, c'est à Suret- 
Lefort qu'il demanda quelques menus conseils, en 
juin 1892, quand, perdu de désœu\Tement et pour 
plaire à sa mère, il se fit inscrire au barreau. 

A travers le Palais, Suret-Lefort guida Sturel, 
fort maussade dans son jupon. Ce jour-là M. Pri- 
net, conseiller chargé de l'instruction du Panama, 
venait d'en remettre le dossier complet à M. le 
procureur général Ouesnay de Beaurepaire. C'était 
pour tous ces avocats l'occasion d'énumérer les 
difficultés amoncelées par les politiques afin de 
créer un déni de justice contre les porteurs de 
titres. Ils citaient les députés qui, à plusieurs 
reprises, avaient porté la question à la tribune, 
tandis que, de mois en mois et d'années en années. 



UN ROI OUI SE FORME 13 

le gouvernement se dérobait. Ils rappelaient avec 
dérision les échappatoires successivement inven- 
tées par les ministres : d'abord un débat public 
leur semblait inopportun, tant que des essais 
pouvaient être tentés pour achever l'œuvre malen- 
contreusement interrompue ; puis, aucune société 
ne se constituant, ils avaient invariablement ré- 
pondu aux interpellateurs que la Justice recher- 
chait les causes de la catastrophe, et qu'il fallait 
lui laisser le temps de terminer son enquête... 
Autour de Suret-Lefort et de Sturel, dans la salle 
des Pas-Perdus, les gens de basoche, avec cette 
pointe d'admiration que leur inspirent toujours 
d'habiles canailles, concluaient unanimement que 
les parlementaires ne laisseraient jamais ouvrir un 
procès où ils pouvaient sombrer. 

— Bah ! dit Sturel avec un âpre accent d'or- 
gueil, si Boulanger nous avait écoutés, il n'y avait 
plus de parlementaire qui tînt : nos papiers fai- 
saient tout sauter. 

Suret-Lefort regarda son ami de l'œil le plus 
brusque, lui coupa la parole, et l'attirant à l'écart, 
le gronda de cette indiscrétion. 

— Quelle prudence ! dit Sturel, avec mépris. 
Cette « note ^ » sur Arton, sur le baron de Rei- 

1 La voici, cette note, que se rappellent les lecteurs de l'Appel 
au Soldat : 

« Dans les rapports de la Compagnie de Panama avec le 
gouvernement, on doit distinguer quatre catégories de dis- 
tributions : 



14 LEURS FIGURES 

nach, que nous préparions l'an dernier pour le 
Général, c'est toi, maintenant, qui devrais la por- 
ter à la tribune. 

— Non seulement je ne la pviblierai pas, mais 
je trouverais absurde qu'on la publiât. 

— Tu m'y poussais autrefois... 

— Nous avions Boulanger pour utiliser un scan- 
dale, mais aujourd'hui quel bénéfice à détruire les 
parlementaires ? 

— Mon bénéfice, dit Sturel, en s' échauffant sur 
ce vilain mot, c'est de venger Boulanger. 

Il s'entêtait à nourrir des rancunes et des chi- 
mères politiques qui le faisaient peu sociable et 
pareil à un exilé. 

Comme Suret-Lefort marquait par un silence 

« Des chèques furent remis par le baron de Reinach. Nul 
doute que celui-ci n'en possède les talons et que, par ailleurs, 
le banquier payeur n'ait gardé pour sa décharge le papier 
présenté. 

« Il y eut des sommes versées directement par les admi- 
nistrateurs et le plus souvent, semble-t-il, de la main à la 
main, sans chèques ni reçus. 

« Le nommé Arton, délégué par la Compagnie et plus 
spécialement par le baron de Reinach, se vante d'a\-oir dis- 
persé un million trois cent quarante mille francs entre cent 
quatre députés. Il cite les noms et les chiffres, qui variaient 
suivant la résistance et l'importance du personnage. Il est 
monté jusqu'à deux cent cinquante mille francs en faveur 
de Floquet, pour les besoins du gouvernement ; il descendait 
parfois à mille francs. 

« Enfin, la Compagnie consentait à certains journaux, diri- 
gés par les parlementaires, des prix de publicité en dispro- 
portion avec leur tirage. Parfois même elle fomiiit le joumcd 
à tel politicien qu'elle prenait ainsi à sa charge. » 



UN ROI QUI SE FORME 15 

déférent que ce sont là d'honorables sentimenta- 
lités, étrangères toutefois à la politique, Sturel 
consentit à reprendre terre : 

— - Tu te plaignais, il y a un an, du vieux monde 
opportuno-radical qui te barre le chemin du pou- 
voir. 

— C'est exact, mais aujourd'hui si je les atta- 
quais, bien plus, si, attaqués, je ne les soutenais 
pas, je ne serais même pas réélu. 

— Eh bien ! dit Sturel, c'est moi qui dénoncerai 
la corruption. La presse vaut bien la tribune... 
Prenons rendez-vous pour relire notre « note ». 

— Sturel, je regrette que tu me confies tes 
intentions. Il y a des projets qu'on laisse ses amis 
ignorer, car les en instruire, c'est les obliger à 
une complicité qui contrarie peut-être leur ligne 
de conduite. Rappelle-toi donc que tu ne m'as 
rien dit, et quant à la « note » j'ai ta parole qu'en 
tout état de cause j'y suis étranger. 

— Capon ! murmura Sturel, qui retrouva spon- 
tanément pour son ancien camarade leur argot de 
lycée. 

Il pensait naïvement, à la française, que c'est 
toujours un tort d'avoir peur. 

Cinq cent quatre-\àngts personnes venues de 
tous les points du pays composent la Chambre 
des députés. Stendhal se vantait d'avoir pu ob- 
server, durant la retraite de Russie et dans la 



i6 LEURS FIGURES 

Grande Armée cosmopolite, une riche variété de 
tempéraments. Au Palais-Bourbon, le psychologue 
trouve une collection complète d'individus propres 
à lui rendre intelligible, région par région, la 
nationalité française. Ces médecins, ces avocats, 
ces industriels ne sont ni rares, ni exceptionnels, 
mais précisément par cette médiocrité qui leur 
permit de ne point offusquer l'électeur, ils nous 
donnent la moyenne de leur arrondissement. 

Dans cette bigarrure, une seule chose d'abord 
est commune à tous : la combativité. Quelles ruses 
et quelle ténacité ne fallut-il pas au plus humble 
de ces élus contre ses adversaires, pour les vaincre, 
et contre ses amis, pour les é\dncer ! Le siège con- 
quis doit être gardé ! Le député demeure toujours 
candidat. Jusque dans Paris il bouillonne des 
haines, des intérêts, de toutes les passions de son 
arrondissement. Toutefois, ces députés, ces petites 
bêtes de proie, aussi différentes entre elles que 
les cinq cent quatre-vingts parcelles de terre où 
elles furent nourries, adoptent rapidement des 
mœurs et une âme corporatives. Sous la disci- 
pline du Palais-Bourbon et par la force des choses, 
ils s'approchent d'un certain type parlementaire 
prudent et peureux, rusé, ennemi de tout héroïsme, 
appliqué seulement à prendre ses avantages. 

L'aventureux Sturel qui, dans une exclamation, 
venait de trouver le mot de « caponerie » — mot 
péjoratif et par là peu impartial, — pour qualifier 



UN ROI QUI SE FORME 17 

la moralité de Suret-Lefort, marquait par sa sur- 
prise même que les conditions de la vie parle- 
mentaire lui échappaient. C'est qu'au Parlement 
il s'était révolté, tandis que son ami s'adaptait. 

En 1889, sitôt nommé député de la Meuse, 
Suret-Lefort avait d'abord attribué une grande 
importance à la salle des séances et aux manifes- 
tations qu'elle comporte. Il possédait de réelles 
facultés oratoires. Il les fit constater, puis il 
s'aperçut que l'autorité se conquiert lentement. 
Elle tient à l'importance de votre parti et à votre 
importance dans votre parti. Suret-Lefort n'était 
ni assez désintéressé ni assez vaniteux pour se 
contenter de la popularité. Il distingua bien vite 
où se trouvent les réalités. Dans la France orga- 
nisée par le système parlementaire, il n'y a de 
solide que les bureaux. A eux seuls, ils consti- 
tuent la France. Ils pensent et ils agissent pour 
trente-neuf millions de Français. Le jeune député 
s'ingénia à étudier diverses questions avec des 
chefs de service dans les ministères. Ce n'était 
pas mauvais, car il faut prouver sa capacité de 
travail et de décision. Il fit bien toutefois de ne 
pas s'y perdre et de soigner les couloirs. Les avo- 
cats ont acclimaté au Parlement leurs mœurs pro- 
fessionnelles, la confraternité du Palais. Si ardents 
en séance et dans les discours publics, ils ne se 
piquent dans les couloirs que de rendre hommage 
au talent, et, par là, ils rabaissent leurs profes- 



i8 LEURS FIGURES 

sions de foi a.u rang de plaidoiries. Qiielques-uns 
préfèrent s'assimiler aux militaires : « A la tri- 
bune et sur nos bancs, disent-ils, nous sommes 
de service commandé ; hors séance, nous rede- 
venons des collègues. ^ Entre collègues, Suret- 
Lefort saisit cette loi dominante : qu'on ne vote 
jamais d'après son sens propre et sur la question 
présentée, mais toujours pour ou contre le minis- 
tère. Il s'appliqua dès lors à suivre, derrière les 
arguments de façade et la mise en scène des 
séances, l'élaboration des couloirs, et, sous les 
motifs étages, il descendait de deux, de quatre 
degrés, jusqu'à la cause réelle. 

Deux hommes, fort différents de valeur et de 
situation, le baron de Nelles, un « rallié & avant 
le mot, et Bouteiller, radical de gouvernement, 
aidèrent beaucoup à son éducation. 

M, de Nelles ne qualifiait jamais un collègue par 
son attitude politique, mais par les affaires où il 
le savait mêlé. En fumant un cigare avec Suret- 
Lefort, dans l'embrasure d'une fenêtre, il débal- 
lait ses éruditions : « Rouvier, oh ! celui-là !.,. 
Et ce brave Thévenet !... et l'excellent Jules 
Roche ! » Qu'on soit agent électoral dans un arron- 
dissement ou chef de groupe à la Chambre, le 
maniement des hommes nécessite beaucoup d'ar- 
gent : des dîners, des secrétaires, des journaux, 
et surtout de la générosité. C'est pour être géné- 
reux que tant de parlementaires sont malhon- 



UN ROI QUI SE FORME 19 

nêtes. Suret-Lefort qui savait, pour s'en être fait 
des succès dans les réunions publiques, que les 
concussionnaires abondent au Palais-Bourbon, 
fut tout de même interloqué d'apprendre petit à 
petit, et des membres de la majorité, que les 
fournitures de la Guerre, les Conventions avec 
les grandes Compagnies, la conversion des obli- 
gations tunisiennes, les racliats de Chemins de fer 
et la constitution du Réseau de l'État étaient des 
« affaires ». Il comprit que, depuis douze ans, 
pas une grande entreprise où les pouvoirs publics 
eussent à intervenir n'avait pu se dispenser de 
faire la part de la corruption. Ces manœuvres ne 
choquent que les conscrits, qui, d'ailleurs, y 
voient des circonstances atténuantes, dès qu'on 
leur permet de s'y associer. Les plus honnêtes 
gens ne vont point jusqu'à mêler leurs délicates- 
ses privées à leurs combinaisons politiques. « Un 
tel, disent-ils, avec le rire de Nelles, oh ! c'est 
une fameuse canaille ! » Et de lui serrer tout de 
même la main, pour peu que ses opinions ne con- 
trecarrent pas leur système constitutionnel. Au 
Palais-Bourbon, le vol, tant qu'il n'y a pas scan- 
dale, n'est qu'une faute contre le goût : quelque 
chose qui coupe l'estime sans délier les intérêts. 
Dans aucun parti on ne fait difficulté d'admettre 
un voleur, s'il a du gosier et de l'estomac, c'est- 
à-dire de l'aplomb et de la métaphore. 

En écoutant M. de Nelles, Suret-Lefort devait 



20 ' LEURS FIGURES 

attribuer cette complaisance générale à la veulerie, 
au scepticisme ou à quelque complicité. Éduca- 
tion primaire ! A mesure qu'il se glissa dans la 
familiarité de Bouteiller, il distingua les vues d'un 
véritable homme de gouvernement. 

Un jour, dans la salle des Conférences, repous- 
sant un journal qui raillait le désordre et, pour 
tout dire, la saleté de sa personne, si différente 
de sa correction professorale à Nancy, Bouteiller 
s'écria : 

— Eh ! comment voudraient-ils que je me pré- 
occupasse de ne pas tacher ma redingote dans le 
même moment où je mets en équilibre le budget 
de l'État. 

Cette vue, qu'on peut dire mystique, permet- 
tait à Bouteiller d'accepter des taches plus graves 
que de graisse. Il estimait qu'un homme de gou- 
vernement n'est point un moraliste et qu'il faut 
gouverner avec les éléments que fournit l'huma- 
nité. Il eût volontiers endossé un mot vigoureux 
de Mirabeau à qui Lafayette avait témoigné de la 
mésestime : « Je leur montrerai qu'ils n'ont dans 
la tête ni dans l'âme aucun élément de sociabilité 
politique. »> Bouteiller croyait, comme ce modèle 
des parlementaires, qu'il sufïit d'avoir l'honnêteté 
professionnelle, c'est-à-dire de ne point trahir sa 
cause. Toutefois, capable de repenser le mot de 
Mirabeau, il ne l'eût pas prononcé. Enfant d'ou- 
vrier, haussé jusqu'à l'École normale, preuve 



UN ROI QUI SE FORME 21 

vivante de l'accessibilité des plus modestes aux 
plus hautes destinées, il démontrait l'excellence 
de la démocratie, et en même temps la décorait. 
Il avait le devoir de tenir la République pour la 
vertu totale et de préférer la qualité de républi- 
cain à chacune des autres qualités, comme le tout 
aux parties ; mais son t\^pe le forçait à être un 
austère. 

Sa gravité et sa solitude, cette sorte de magis- 
trature démocratique qu'il exerçait au Parlement, 
donnèrent d'autant plus de poids à la scène mé- 
morable qu'il fit en ce mois de juin 1892, le jour 
même où M. Prinet remit à M. Quesnay de Beau- 
repaire le dossier du Panama et comme Suret- 
Lefort revenait du Palais de Justice où il avait 
causé avec Sturel. Dans les couloirs, un groupe 
de députés discutaient comme un problème théo- 
rique, et peut-être en souvenir du boulangisme, 
dont tous les esprits demeuraient ébranlés, quelles 
conditions permettraient d'exécuter avec succès 
un coup de main. « Il faudrait agir du gouverne- 
ment même, disait -on ; des ministres obscurs, 
parce qu'ils seraient dans la place, auraient infi- 
niment plus de chances que le personnage le plus 
populaire démuni de pouvoir officiel. » On con- 
cluait, d'ailleurs, à l'impossibilité d'un coup d'État. 
Un député dit alors avec tranquillité : 

— Je vous demande pardon ; il y a un procédé, 
et fort simple. 



22 LEURS FIGURES 

Et comme on le pressait de donner son secret, 
il baissa la voix : 

• — M. Christophle, depuis quinze ans et de 
toutes les façons, a fait du Crédit Foncier la 
Bourse de l'opportunisme. Si j'étais le ministre 
de la Justice, je ferais sur-le-champ arrêter 
M. Christophle et, par là, j'exécuterais ou domes- 
tiquerais tout le personnel parlementaire, sans 
qu'un soldat eût à bouger. 

Chacun allait s'émerveiller de cette forte solu- 
tion, quand Bouteiller fit un scandale. Le bras 
tendu, avec une admirable énergie qui ameuta 
cinquante députés dans ce coin de la salle Casi- 
mir-Perier : 

— Monsieur, dit -il, entendez-le bien, sous aucun 
prétexte, le parti républicain ne laissera toucher 
au crédit de la France, et le représentant, quel 
qu'il fût, assez traître à son pays pour rêver de 
donner un semblant d'exécution à une pareille 
idée, pourrait être étranglé ici même par le plus 
infâme de ceux qu'il s'apprêterait à livrer : à cet 
infâme le pays reconnaissant devrait une statue ! 

Fort déconcerté, le malencontreux parleur jura 
qu'il ne donnait son imagination que pour un 
badinage, et vingt fois il se rétracta. Mais l'inci- 
dent fit un bruit anormal, et de tous les partis, 
ce jour-là et les suivants, on félicita Bouteiller. 

Le baron de NeUes, qui n'assistait pas à l'alga- 
rade, se la fit conter par Suret-Lefort. Il demanda 



UN ROI OUI SE FORME 23 

force détails, parla peu contre son ordinaire et 
ne s'arrêta de questionner que sur rétonnement 
de son jeune collègue. Suret-Lefort distingua que 
Bouteiller venait de prendre position et qu'il 
apparaissait désormais aux hommes tarés comme 
une garantie, encore qu'il évitât leur société. Le 
moins romantique des hommes, le député de la 
Meuse dut réfléchir et chercher ; il aperçut de pro- 
fondes ténèbres et craignit de se compromettre. 

Jusqu'à cette heure, la physionomie de Suret- 
Lefort au Palais-Bourbon alliait l'austérité poli- 
tique à la courtoisie électorale. Toujours pressé, 
sa serviette de cuir noir sous le bras, saluant, 
s' effaçant d'un joli air devant des collègues ira- 
portants, tous ses aînés d'ailleurs, ne voyant pas 
(car il était myope) les petites gens, il formulait 
avec autorité ses idées (la tête et tout le haut du 
corps re jetés en arrière), m.ais il usait de sa mer- 
veilleuse mémoire pour mêler à ses affirmations 
certains fragments des discours de ses contradic- 
teurs et il leur en faisait gloire ; en même temps 
qu'il les réfutait, il développait les hautes' raisons 
patriotiques et républicaines qui avaient pu induire 
en erreur leur générosité, et jusqu'au point de se 
permettre, lui si jeime, de distribuer des éloges 
à des sexagénaires. C'était déjà bien, mais du 
jour où il commença de tout redouter, où il pesa 
chaque mot et s'imposa de parler pour ne rien 
dire, Suret-Lefort vraiment s'adapta au système. 



24 LEURS FIGURES 

Bouteiller, au lycée de Nancy, lui avait enseigné 
les attitudes nobles et l'autorité du ton ; la vie de 
Paris, qu'il réduisait, tant était forte sa passion, 
à la Conférence Mole, venait d'en faire un être 
absolument étranger à la notion du vrai ; le Pa- 
lais-Bourbon le compléta en lui donnant de la 
lâcheté. De ce jour, le Parlement s'augmentait 
d'un digne parlementaire et la France d'un roi. 

Aucune éducation ne transforme un être : elle 
l'éveille. Fils d'un homme d'affaires, ingénieux 
et véreux, Suret-Lefort — à l'encontre de Bou- 
teiller, fils d'ouvrier — ne possède pas un esprit 
religieux. On voit bien ce qu'un Bouteiller ne 
ferait point et, par exemple, qu'il ne trahira 
jamais son parti : rien ne serait plus indifférent 
à Suret-Lefort. Il est déraciné de toute foi ; il 
subit simplement l'atmosphère, les fortes néces- 
sités du milieu ; il ne devient pas, comme Bou- 
teiller, le Parlement même, mais il se compose 
« à l'instar » du Parlement. De la même manière 
qu'une Suissesse ou une Luxembourgeoise, si elle 
se fait servante à Paris, sans devenir Parisienne, 
prend les pâles couleurs et abandonne son tem- 
pérament propre, le jeune député si brillant, 
remarquable jusqu'à cette heure par sa confiance 
en soi, commence de pâlir et de trembler. 

La peur ! Elle entre toujours dans la maison 
des hommes avec la fortune. Que ce soit à l'Ins- 
titut, au Collège de France ou dans les hautes 



UN ROI QUI SE FORME 25 

administrations, la peur fait le dernier chapitre 
de toutes les vies. Les hommes âgés et considé- 
rables sont uniformément caractérisés par leur 
timidité en face de toute résolution. Ils hésitent, 
s'éternisent en paroles, remettent au lendemain. 
Leur grande pratique des intérêts et l'autorité de 
leurs services, tout cela, la peur le paralyse. Mais 
les plus apeurés, ce sont les politiques. Chez tous 
ces parlementaires qui pérorent si haut et qui 
grouillent si dru, il y a des parties réservées, le 
coin de la peur. 

Peur de quoi ? 

Un peu de peur, le matin, en ouvrant leur 
courrier, les journaux de leur arrondissement, les 
lettres de leur comité ; un peu de peur, dans les 
couloirs, s'il faut refuser tel vote, s'aUéner celui- 
ci, se différencier de celui-là ; un peu de peur, 
même chez l'orateur le plus habile, quand il s'agit 
de prendre position à la tribune. Mais suffisent- 
elles, ces palpitations, à expliquer que tous les 
hommes pohtiques meurent d'une maladie de 
cœur ? 

A Suret-Lefort, jeune homme sans imagina- 
tion, qui n'admet pas qu'il y ait quelque chose 
derrière les nuages et qui, pour tout dire, n'a 
jamais remarqué les nuages, cette législature ré- 
servait une démcnstiation, sensible comme des 
coups de bâton et irréfutable comme des pièces 
de cent sous, que dans cette époque de liberté de 



26 LEURS FIGURES 

la Presse, de liberté de la Tribune et d'enquête 
permanente, il y a des secrets d'État et des mys- 
tères. S'il ne fut pas donné à Suret-Lefort, non 
plus qu'à la France, de contempler face à face ces 
forces de ténèbres, du moins il prit conscience 
de leurs puissants mouvements, dont le rythme, 
pour l'ordinaire, est insaisissable parce qu'il se 
confond avec la respiration de ce gouvernement, 
mais qui, contrarié un instant, faillit, dans un 
spasme, jeter bas tout l'organisme. 



CHAPITRE II 

PREMIERS ROULEMENTS DU TONNERRE 
]\I. LE PROCUREUR GÉNÉRAL QUESNAY DE BEAURE- 

PAIRE ayant reçu de M. Prinet le dossier complet 
du Panama, s'en alla l'étudier, durant l'été de 
1892, à la campagne. La plume à la main, il dé- 
pouilla l'énorme expertise de M. Flory et, comme 
cet « excellent comptable », il ne s'inspira que 
« du terre à terre des chiffres, sans faire assez la 
part de l'erreur des hommes et de la pression des 
événements ». Aussi conclut-il aux poursuites 
contre MM. Ferdinand et Charles de Lesseps, 
Cottu, Marins Fontane, administrateurs du Pa- 
nama, et contre M. Eiffel. 

C'était se mettre dans le courant populaire 
mais où l'on pourrait trouver des surprises. Déjà 
la Libre Parole, en septembre, travaillait à trans- 
former le Panama judiciaire en Panama politique : 
elle accusait ouvertement des sénateurs et des 
députés d'avoir trafiqué de leurs mandats lors du" 
vote de la loi de 1888 sur les obligations à lots. 



28 LEURS FIGURES 

Articles de vacances peut-être \ et que la di- 
rection plaçait en deuxième page. Mais voici que 
les gens compétents chuchotent : « Comme c'est 
vrai ! Ah ! si Lesseps veut parler ! quel débal- 
lage ! » Voici que les étemels boulangistes, sans 
rien savoir, croient tout. Voici enfin qu'en quel- 
ques jours ces révélations, remuant les cendres 
d'un foyer antiparlementaire mal éteint, causent 
une chaleur générale de l'opinion et raniment 
l'énergie nationale. 

A son retour des champs, M. Quesnay de 
Beaurepaire trouva des éléments d'appréciation 
que ne lui avait pas fournis le rapport Flory. 
Il fut sensible, nous dit-il, à l'apitoiement que 
soulevait le vieux M. de Lesseps : « A entendre 
les gens les mieux renseignés, les fautes de ce 
coupable relevaient de la morale et non du 
Code pénal. » Le 12 octobre, il apprit avec 
contrariété que les conclusions de son rapport 
convenaient au garde des sceaux et qu'on allait 
poursuivre correctionneUement pour escroquerie 
et abus de confiance. Il en parla, le 14, avec 
M. Loubet, président du conseil, qui lui ré- 
pondit : 

— M. Ricard vous a donné son avis, mais non 
pas un ordre. 

J Signés « Micros » et rédigés par M. Ferdinand Martin, 
ancien banquier à Nyons, ancien agent financier de la Com- 
pagnie de Panama. 



ROULEMENTS DU TONNERRE 29 

Le iS, jour de la rentrée des Chambres, les 
députés vinrent en grand nombre au Palais-Bour- 
bon. Dans leurs arrondissements, la plupart 
avaient été obligés de réclamer la lumière, la lu- 
mière complète ; ils s'étaient vantés d'avoir à plu- 
sieurs reprises notifié au gouvernement qu'il 
recherchât toutes les responsabilités ; — c'est que 
le populaire ne comprend pas les nécessités poli- 
tiques ; — mais ce 18 octobre, dans les couloirs 
du Palais-Bourbon, entre gens de bon sens, ils 
chuchotent que les administrateurs du Panama, 
tous ces Lesseps, tous ces Cottu, furent toujours 
des réactionnaires et que la République ne doit 
pas se prêter à leurs efforts pour la salir. Seuls, 
quelques députés, élus de cette législature et plus 
préoccupés de popularité électorale que d'autorité 
parlementaire, menaient un grand tapage de vertu. 
Ils parlaient de concussionnaires, d'enquête, d'épu- 
ration nécessaire, et prétendaient faire approuver 
de tous leur dure morale. Peu de personnes savaient 
exactement la liste des vendus. Aussi chacun se 
méfîait-il, craignant également de paraître redouter 
la lumière et de se mettre à dos la bande téné- 
breuse des criminels. C'était joyeux et d'une âpreté 
méphistophélique de voir les habiles se défiler, les 
épaules voûtées, avec un v'isage inexpressif, et 
d'entendre des malheureux répéter avec les purs 
dont ils étaient atterrés : « Il fa.ut aller jusqu'au 
bout et, s'il y a des vendus, les exécuter. & 



30 LEURS FIGURES 

Dans ce frémissement hypocrite, on se pressa, 
vers les cinq heures et quand les lampes étaient 
déjà allumées, pour entendre Nelles et Bouteiller 
discourir au milieu du cercle le plus important. 

— Il en sera de cette affaire comme de toutes 
les autres, disait Nelles à un droitier qui récla- 
mait des poursuites ; avec la meilleure volonté 
du monde, on ne saura rien. 

— C'est malheureux à dire, appuya Bouteiller 
dans un profond silence, mais, de tous les crimes, 
le crime de concussion est le plus secret, puisqu'il 
ne peut être révélé que par le corrupteur ou par 
le corrompu... 

Ces deux adversaires, ce rallié et ce radical de 
gouvernement, venaient de rédiger l'argument 
dont s'emparèrent les politiques de tous les 
camps : d'une action judiciaire ou d'une enquête 
parlementaire, rien ne pourrait sortir qu'un scan- 
dale inefficace. 

Tout de même, elle demeure difficile, la tâche 
du gouvernement. L'opinion réclame des pour- 
suites auxquelles la Chambre ne s'opposera pas. 
On annonce des interpellations, et pour repousser 
les ordres du jour invitant à mettre la magistra- 
ture en branle, il n'y aura même pas ces parle- 
mentaires qui, dans le secret de leur cœur, sup- 
pHent le ministre de les couvrir. 

Dès le lendemain de cette rentrée, au 19 oc- 



ROULEMENTS DU TONNERRE 31 

tobre, M. Quesnay de Beaurepaire, procureur 
général, fit connaître à M. Ricard, garde des 
sceaux, que M. Loubet lui ordonnait d'attendre 
la décision du gouvernement. Il exposa en outre 
les scrupules qui maintenant embarrassaient sa 
conscience de magistrat, et pour les dissiper, il 
réclama un supplément d'enquête. 

M. Ricard hochait la tête. Pour consentir à 
cette enquête supplémentaire, il exigea une lettre 
où le procureur général assumait la responsabi- 
hté du retard. 

Le surlendemain 21 octobre, M. Quesnay ds 
Beaurepaire visitant M. Carnot à l'Elysée lui con- 
fessa que, depuis son rapport, il était fort ébranlé, 
notamment sur l'intention frauduleuse. Là-dessus, 
M. Carnot, d'ordinaire si froid et si réservé, 
s'anima : 

— M. de Lesseps n'est pas un homme de mau- 
vaise foi. Je le croirais plutôt délicat. Seulement 
sa fougue naturelle l'emporte. Il raisonne mal et 
ne sait pas compter ; de là bien des actes fâcheux, 
accomplis sans intention de nuire. 

Sur cette préparation, Bouteiller com.mença 
de dessiner la résistance. Dans les couloirs de la 
Chambre il attaqua Ricard : 

— Après que nous avons eu tant de peine à 
étouffer le boulangisme, disait-il, voici que le 
ministère veut le ressusciter. Jadis, M. Challe- 



32 LEURS FIGURES 

mel-Lacour, avec une justesse merveilleuse, a 
analysé les conditions qui rendirent possible 
cette exécrable fiè\Te : le boulangisme est né du 
manque de gouvernement dans un pays qui veut 
se sentir gouverné. Le parlementarisme, c'est 
une majorité décidée à suivre le gouvernement, 
lui laissant l'étude et le choix des résolutions, et 
combattant derrière lui selon la tactique qu'il a 
arrêtée. Mais, chez nous, les députés n'arrivent 
jamais à se Hbérer des soucis du candidat pour 
devenir des hommes politiques ; au lieu de servir 
le pays, ils s'appliquent à satisfaire dans la suren- 
chère électorale leurs comités. Voilà contre quel 
mal a surgi par réaction le sentiment dictatorial 
auquel la France faillit se prostituer. Malgré 
cette dure expérience, M. Ricard nous remet sur 
la pente du plus misérable boulangisme ! Serait-il 
si naïf de confondre les principes de la morale 
avec les lois de la politique ? C'est beau, le culte 
des principes, mais c'est dangereux d'alarmer en 
leur nom la masse de la population. Par complai- 
sance pour les exigences confuses d'une poignée 
de séditieux, par faiblesse devant les démonstra- 
tions d'un journal exploiteur de scandales, on se 
lance dans l'inconnu, et, sans espoir de rendre 
évident le néant de ces calomnies à des esprits 
décidés à écouter leur haine, on accorde un pre- 
mier succès à des agitateurs qui ne s'en conten- 
teront pas. 



roule:\ients du tonnerre 33 

Tel était le langage élevé de Bouteiller qui con- 
cluait par cette insolence : 

— S'imagine-t-on par hasard qu'il existe jamais 
une constitution qui dispense les hommes d'avoir 
au moins quelque degré de raison ? 

Cette philosophie était immédiatement mise ne 
épigrammes par les farceurs qui se chargent de 
la vulgarisation politique. Ils traînaient dans le 
ridicule et dans la boue M. Louis Ricard. Avant 
tout, ils raillaient ses deux longues pendeloques 
de favoris blancs ; ils le dépeignaient solennel, 
majestueux, préoccupé d'allier la gravité de 
l'homme d'État à l'élégance du gentleman. A les 
croire, minaudier et boursouflé^ il s'avançait d'un 
pas lent et scandé de charlatan, l'œil éteint, 
la lèvre morne, le geste à la Vaucanson. C'était 
un père noble, attaché à son idée comme à une 
fille unique. Leurs journaux ne l'appelaient plus 
que la « Belle Fatma ». 

Cependant le président du conseil, Loubet, con- 
voquait fréquemment à la place Beauvau M. Ques- 
nay de Beaurepaire. Assisté, dans ses concihabules, 
du ministre de la marine, Burdeau, il disait : 

— Le Parlement est emballé, la presse dé- 
chaînée, mon cher procureur général. Qu'allons- 
nous devenir ? Que le procès découvre des députés 
ayant trafiqué de leurs votes (et MM. de Lesseps 
ne ménageront personne à l'audience), la Répu- 
blique sera déconsidérée. 

2 



34 LEURS FIGURES 

Le procureur général recommandait un moyen 
transactionnel : 

— Le soulèvement de l'opinion ne permet pas 
rinaction du magistrat ? Eh bien ! é\dtez la pour- 
suite correctionnelle et tenez- vous-en à une action 
en responsabilité intentée par le liquidateur dans 
l'intérêt des actionnaires et obligataires. Les ad- 
ministrateurs n'étant plus passibles que de dom- 
mages et intérêts ne tiendront pas à compliquer 
leur cas en parlant de corruption, et, d'ailleurs, 
n'avez-vous pas un gage : Lesseps père, à qui vous 
mettriez les menottes ? 

M. Christophle, gouverneur du Crédit Foncier, 
consulté par le gouvernement, indiqua le même 
expédient. 

M. Loubet voulait que l'affaire fût purement et 
simplement classée. Mais cette solution qu'il 
n'osait pas imposer à M. Ricard, il prétendait 
que le procureur général prît sur soi de la réaliser. 
Et, merveilleux avilissement du pouvoir ! M. Ricard 
de son côté, bien résolu à ne point résister au cri 
public de « justice ! lumière ! » cherchait,, pour se cou- 
vrir contre la rancune des concussionnaires, à laisser 
au procureur général l'initiative des poursuites. 

Cependant ce magistrat, répugnant à servir de 
boucher, répétait à l'un et l'autre ministres : 

— Je ne suis qu'un agent d'exécution, c'est à 
vous qu'appartient la décision. Je demande des 
ordres formels. 



ROULEMENTS DU TONNERRE 35 

Dans cette plaie panamiste, si mal soignée par 
des médecins en querelle, les sanies accumulées 
mettaient de l'inflammation. Ducret, directeur de 
ia Cocarde, racontait ^^ngt fois, en secret, une 
liistoire d'immense conséquence. 

« Le 5 janvier 1892, vers dix heures du soir, 
« je suis monté chez M. Cottu qui ne se doutait 
<< de rien, pour lui annoncer que la Chambre à 
« l'unanimité venait d'exprimer le désir qu'une 
« répression énergique et rapide eût Heu contre 
« tous ceux qui ont encouru des responsabilités 
« dans l'affaire de Panama. M. Cottu s'écria : — 
« Les gredins ! il y en a cent cinquante qui ont 
« volé notre argent ! — Il m'a raconté tout au 
« long, jusqu'à trois heures du matin, les tripo- 
« tages parlementaires. Et ne croyez pas qu'il 
« cédât à un mouvement irréfléchi d'indignation, 
« car le lendemain il allait trouver M. Constans 
« au ministère de l'intérieur et lui refaisait son 
« récit, en \a.ie de lui démontrer les inconvénients 
« du procès. » 

Là-dessus, les couloirs en rumeur disaient : 
« Constans sait tout ! Constans est dans l'affaire ! & 

Les amis du marquis de Mores colportaient 
qu'un M. de Véragaude lui avait offert contre 
argent des papiers qui mêlaient Floquet, prési- 
dent de la Chambre, aux marchandages du pro- 
jet autorisant la Compagnie à émettre des valeurs 
à lots. 



36 LEURS FIGURES 

On dénombrait maintenant les suspects de con- 
cussion, les Hébrard, les Rouvier, les Roche, les 
Baïliaut, les Maret, les Proust. Tous ces noms se 
succédant comme une suite de petites explosions 
donnaient de l'avance à l'allumage, et, puisqu'il 
n'y avait personne du gouvernement pour dé- 
brayer et faire jouer les volants dans le vide, la 
terrible machine antiparlementaire menait chaque 
jour d'im train plus infernal sa besogne de des- 
truction. 

A la fin d'octobre, le conseiller instructeur 
Prinet n'osa plus ne pas voir dans son dossier 
des faits de corruption que les journaux mettaient 
sous les yeux du public. Il convoqua dans son 
cabinet, pour le 4 novembre, M. le baron Jacques 
de Reinach. 

Quand le bruit d'un tel événement commença 
de bourdonner, ce furent dans le public un sur- 
croît d'insolence et dans le Parlement les débuts 
de la consternation. 

Quelques députés crurent à une traîtrise de 
cette magistrature qui, malgré les épurations, ne 
saura jamais respecter qui la paie. Ils se trom- 
paient. M. Prinet est irréprochable. On connaît 
aujourd'hui la crise qu'a traversée ce loyal servi- 
teur. Il en a donné les détails. « L'opinion pu- 
<i blique, a-t-U dit, soupçonnait des membres du 
« Parlement d'avoir vendu leurs votes. C'est une 



ROULEMENTS DU TONNERRE 37 

« grosse affaire ! On ne peut pas procéder immé- 
« diatement et légèrement en pareille matière ! > 
Disons-le au passage : en toute matière judi- 
ciaire, il est désirable qu'un magistrat n'agisse 
pas légèrement. Mais à qui s'en référera-t-il ? A 
sa conscience ? Le sentiment du devoir, alors ! 
Plus que ta conscience, magistrat, crains le garde 
des sceaux ! M. Prinet l'a bien compris : « En 
« pareille matière, on ne peut pas agir légère- 
« ment. De sorte que j'ai dû me mettre en rap- 
« port sur ce point avec M. le Garde des Sceaux. » 

L'honnête magistrat admettait-il que son chef 
pourrait lui répondre : « Fermez les yeux, igno- 
rez ces crimes-là ! » Il avertit le garde des sceaux 
que G la loi d'autorisation votée le 28 avril 1888 
« par la Chambre, et dans le mois suivant par le 
« Sénat, aurait été accompagnée de certaines cir- 
« constances peu honorables pour les adminis- 
« trateurs du Panama i>. Le garde des sceaux, 
« franchement, simplement, loyalement s>, donna 
« carte blanche i> à son subordonné. Il l'autorisa 
à « poursuivre cette face de l'affaire complète- 
•'; ment et activement, sans se laisser arrêter par 
«•■ aucime considération ». Aucune considération ! 
Voilà les termes textuels qui étonneront les par- 
lementaires tant qu'il y en aura dans le monde et 
qui, à la fin d'octobre 1892, les convulsèrent. 

« Ainsi, disaient-ils, ce pauvre M. Ricard ne 
juge pas les diffamations de la Libre Parole assez 



38 LEURS FIGURES 

explicites et retentissantes ? Il veut que M. Prinet 
interroge leur triste auteur. M. Prinet a entendu 
le Ferdinand Martin ; il prétend questionner les 
Lesseps, les Cottu, les Fontane, le baron de Rei- 
nach... Le baron de Reinach ! Ah ! qu'on extrade 
tout de suite Arton ! & 

Traîné dans la boue par les uns, promis à 
l'Elysée par les autres, M. Ricard jouissait de 
cette dictature que donne la vertu quand les cir- 
constances permettent d'en tenir le rôle. Obscur 
la veille, dans une gloire aujourd'hui, il balançait 
ses collègues du ministère, Ribot, Rouvier, Frey- 
cinet, Burdeau, Viette, Loubet, et le président 
Carnot lui-même, tous opposés aux poursuites. 
En vérité qu'était -il ? Un imbécile, peu capable 
de comprendre ses actes, un vaniteux gonflé des 
louanges de l'opposition ? un ambitieux qui, non 
content d'assurer sa réélection à Rouen, se pré- 
parait à la présidence de la République ? un Ma- 
chiavel joyeux de décimer ses camarades parle- 
mentaires ? C'était plutôt un homme qu'écrasait 
cette affaire et qui n'eût pas été fâché de succomber 
immédiatement en martyr de la morale publique. 
Mais Rouvier, Freycinet, Burdeau, compromis et 
surveillés, n'osaient pas se décou\T:ir en l'attaquant, 
et, chaque semaine, le conseil des ministres examinait 
l'état des choses, sans que Ricard osât s'y prononcer 
pour les poursuites, ni les autres pour l'étouffement. 



ROULEMENTS DU TONNERRE 39 

Dans un article retentissant, Stiirel peignit ces 
dessous. D'abord, comme il l'avait annoncé à Su- 
ret-Lefort, il publia la note sur Arton et le baron 
de Reinach qu'il avait portée au général Bou- 
langer à Bruxelles, peu de mois avant le suicide 
d'Ixelles. 

<* Ah ! s'écriait-il, si le Général avait 'voulu user 
« de mon renseignement ! » Et d'un geste joyeux, 
le jeune partisan comparait les heureuses conjonc- 
tures du jour au temps où les parlementaires 
noyaient son chef sous les outrages, où lui-même, 
Sturel, quittait la Chambre en vaincu. Il se van- 
tait de voir croître la peur au Palais-Bourbon. 
<( C'est, disait-il, la panique des animaux quand, 
« à des signes multiples, ils pressentent un tremble- 
« ment de terre et quand le sol commence à man- 
« quer sous leurs pas... » Il décrivait les couloirs 
où les députés se jetaient, à trois heures, sur la 
Cocarde, comme au réveil ils s'étaient jetés sur la 
Libre Parole et sur V Intransigeant, pour savoir si 
on les dénonçait. « Leurs figures, qu'ils veulent 
« faire sereines, trahissent leurs battements de 
« cœur ; les plis de leur front, leur hébétude, car 
« ils s'épuisent à supputer les raisons du ministre 
« pour les couvrir. Et la courageuse petite troupe 
« des boulangistes, quel plaisir de la considérer 
« surprise tout d'abord de ce renfort que lui 
« apportent les circonstances, puis plus pâle de 
« volupté à chaque fois qu'un eimemi reçoit en 



40 LEURS FIGURES 

« pleine poitrine son nom, lancé comme un boulet, 
<( d'un terrain invisible ! D'où viennent ces révé- 
« lations mortelles ? Qui commande la bataille ? 
<i N'importe, on marche au canon. Ceux qui, dans 
<i un mouvement d'amour, autour de Boulanger 
« sentirent leur cœur battre à la française, se 
« disciplineront par une haine commune dans l'obs- 
<i cure bagarre imminent. Comme des esclaves 
<i pensent à s'enfuir au plus fort des querelles de 
« leurs maîtres, l'instant favorise la déhvrance 
<i nationale. La France se soulève pour voir. En 
« vain les parlementaires s'interposent, lui mas- 
« quent leurs combinaisons hâtives et scanda- 
« leuses, la supplient de ne pas bouger, de ne point 
« substituer aux lois son instinct, lui promettent, 
« selon l'expédient habituel, que la justice régu- 
<i Hère va fonctionner : c'est trop de mystère à la 
<i fin !... f> 

Sturel, pour conclure, prophétisait une ava- 
lanche qui transformerait jusqu'au sol de la poli- 
tique. Il triomphait, il se vengeait, il se baignait 
dans la féhcité. 

Cet article épouvanta la Chambre ; il conquit au 
jeune partisan une place plus importante que le siège 
qu'il avait abandonné. Suret-Lefort lui-même en 
grandit ; il se targuait de leur intimité, se faisait 
fort d'adoucir son ami, en im mot, le négociait. 

Ces furieux verbiages et les divers mouvements 



ROULEMENTS DU TONNERRE 41 

paniquards laissaient Bouteiller impassible. Sa 
confiance demeurait absolue dans sa sécurité 
propre et dans la sécurité du régime, l'une et 
l'autre confondues à ses yeux. Il méprisait les 
agitations populaires comme il avait fait dans les 
pires journées boulangistes. 

11 connaissait l'audience de l'Elysée où M. Char- 
les de Lesseps, au nom de la République et de 
l'intérêt national, vint exposer au Président le 
système qu'il avait bâti pour se présenter en vic- 
time des parlementaires. M. Camot écouta deux 
heures durant, sans qu'ils mêlassent un instant 
leurs regards, sans l'interrompre, sans lui répon- 
dre, et le laissa partir sans lui serrer la main. — 
Magnifique entrevue d'où la soHdarité parlemen- 
taire sortit intacte ! 

Ce Lesseps est aussi allé chez M. de Freycinet ; 
il lui a confié le cas d'un ministre qui se serait 
vendu à la Compagnie de Panama. « S'il y a un 
« procès, concluait -il, toutes ces choses se sau- 
« ront. » — « C'est donc qu'on en trouvera la 
« trace dans les papiers saisis ou à saisir ? » ré- 
pondit le ministre. — « Non, il n'y en a pas 
« d'écriture. » — « Alors, cela n'a pas d'impor- 
« tance. » Et ce mot de l'homme d'État paraît la 
sagesse même à Bouteiller qui s'assure qu'avec 
toute leur impudence les amateurs de scandale 
finiront bel et bien, comme Numa Gilly, en pos- 
ture de calomniateurs. 



42 LEURS FIGURES 

Enfin Bouteiller sait que M. Cottu, ayant trans- 
porté ces monotones cancans chez Constans, alors 
ministre de l'intérieur, s'entendit répondre : 
« Oui, monsieur, il faut éviter ce procès scanda- 
« leux. » 

Sa raison justifie Bouteiller dans sa conscience, 
et la raison d'État exige aussi qu'il soit pur. 
Assuré, mais contracté, blême, dur et sans repos, 
il surveille l'orage qui se forme ; il n'y veut voir 
que de vaines vapeurs démagogiques et le risible 
tonnerre d'un Ricard, 



CIL\PITRE III 

LE CABINET D'UN MAGISTRAT EN 1892 

Cependant la Justice avec sérénité fonctionnait. 
Sans intelligence particulière de la situation et 
par la seule vertu de son organisme, l'adminis- 
tration judiciaire travaillait à résoudre ce désor- 
dre, à rendre ces complications claires et ces 
exceptions avouables, à les placer dans une caté- 
gorie régulière d'actes délictueux ou innocents, 
enfin à sortir, sinon de l'injustice, du moins de 
l'anarchie. 

Le juge d'instruction convoqua Sturel pour 
l'entendre sur les faits et allusions contenus dans 
son retentissant article. 

Introduit avec de grands égards dans le petit 
cabinet où Racadot et Mouchefrin jadis avaient 
passé des heures tragiques, le jeune homme ré- 
pondit en substance : « Pourquoi m'appelez- 
vous ? Je n'ajouterai rien à ma déposition pu- 
blique, j'ai tout mis dans cet article. Je ne vous 

apporte pas les preuves de la corruption parle- 
43 



44 LEURS FIGURES 

mentaire, mais j'ai mentionné des rumeurs sin- 
cères et je me félicite que vous les contrôliez 
auprès de MM. de Reinach, Cottu, de Lesseps. » 

— Je désire, dit le juge, que vous m'indiquiez 
les sources de vos allégations. 

Sturel avait donné à Suret-Lefort sa parole de 
ne point le mettre en cause. 

— Ouvrez les j^eux, dit-il. Je ne veux faire le 
procès de personne ; je ne suis point un magis- 
trat, mais il y a trois cents cas connus de tous 
qu'il vous faudra examiner, en même temps que 
vous contrôlerez les expKcations des administra- 
teurs et de M. de Reinach sur les fonds dits « de 
publicité ». 

Le juge n'insista pas. Son inclination légère 
signifiait qu'il comprenait, qu'il attendait cette 
réserve. D'ailleurs, il déforma la réponse de Sturel 
en dictant au greffier : 

« Déclare que les faits auxquels il a fait allusion 
ne sont pas de sa connaissance personnelle et qu'il 
ne leur trouve pas un caractère tel qu'il veuille 
assumer de mettre en cause leurs auteurs. » 

Ce qui frappa vivement Sturel, c'est que ce 
magistrat, qui n'essayait pas de le faire parler, 
ne tentait rien non plus pour le dissuader. Le 
jeune homme se sentait approuvé dans son opi- 
nion sur la vénalité des parlementaires. 

Un juge d'instruction dans son cabinet, quand 
il ne cherche pas à surprendre un secret au cours 



LE CABINET D'UN MAGISTRAT 45 

d'un interrogatoire, se délasse un peu, fait l'ai- 
mable maître de maison. Celui-ci était bien aise 
de causer d'une affaire qu'il étudiait avec quel- 
qu'un qui la connaissait passablement. Et puis 
l'occasion lui semblait bonne de se documenter 
sur le but et sur les ressources des meneurs poli- 
tiques de cette vaste machine. 

Sturel voyait moins bien son propre rôle, puis- 
qu'il ne pouvait pas produire les auteurs de ses ren- 
seignements et que la Justice, avec un sans-gêne 
éclatant, voulait ignorer ce que le juge lui-même 
savait. Il avait hâte de se retirer. Un huissier 
apportait une carte ; il se leva. Mais le magistrat 
lui dit : 

— Vous ne voyez pas d'obstacle à ce que 
M. Charles de Lesseps soit introduit ? Ce n'est 
pas à proprement parier une audition contradic- 
toire, et le greffier n'écrira rien, mais, pour mon 
usage personnel, pour la construction de mon 
enquête, je voudrais contrôler les renseigne- 
ments de votre article par le témoignage de M. de 
Lesseps lui-même. 

— Je n'ai aucune raison de m'y opposer, dit 
Sturel, bien que je sois un peu gêné de prendre la 
position de témoin à charge en face de M. Charles 
de Lesseps. 

— Remarquez, dit le juge, qu'il s'agit de votre 
article et vous ne doutez point qu'il le connaisse 
déjà. 



46^ LEURS FIGURES 

Il ajouta quelques phrases fort gracieuses sur le 
talent de Sturel. 

On fit entrer M. de Lesseps. Il entendit lecture 
de l'article et de la déposition. Il ne contesta aucun 
point particulier. 

— Ce sont des suppositions, dit-il, et puis, 
jusqu'à cette heure, il me semble, je ne suis pas 
poursuivi sur le chef de corruption. 

Il fit une sorte de profession de foi ': 

— Mon Dieu, j'ai mené mon affaire comme 
chacun y est obligé maintenant. Nous avons cons- 
truit Suez avec nos propres forces, sans syndi- 
cats, sans banquiers et sans autres dépenses de 
presse que des annonces. Les mœurs ont bien 
changé. Maintenant, pour réaliser une émission, 
il faut la presse et le syndicat de garantie... Par- 
lons d'abord de la presse. La subvention aux 
journaux a été inventée par un homme très ho- 
norable qui avait fondé un petit journal financier 
répandu dans les banques. Chaque fois qu'on 
annonçait une émission, il rendait visite aux in- 
téressés : « Jamais je ne vous attaquerai, leur 
« disait -il, je ne suis pas un maître-chanteur, 
« mais, si vous ne me donnez rien, je ne parlerai 
« pas de vous. » Alors, on lui donnait des petites 
sommes, qui, cinq mille francs, qui, six miUe, et 
il finissait par se faire d'assez gros bénéfices. 
Aujourd'hui, c'est beaucoup plus lourd. A chaque 
émission il faut servir de très fortes sommes à la 



LE CABINET D'UN MAGISTRAT 47 

presse. Le gouverneur actuel du Crédit Fon- 
cier a encore aggravé le mal. Il ne se contente 
pas, lui, de donner de l'argent au moment des 
émissions : il subventionne les journaux conti- 
nuellement ; il a inventé les mensualités. Ce 
n'est pas notre système ; nous versions aux 
journaux seulement pour les émissions. Il s'est 
fondé des feuilles qui ne tiraient qu'à un numéro 
et que nous faisions disparaître. Il y en a qui 
acceptèrent cinquante francs, \àngt-cinq francs. 
J'avoue que, même dans les intervalles des émis- 
sions, nous avons fait en sorte que la presse nous 
fût favorable... En plus des journalistes, nous 
avons dû satisfaire quantité de gens. On y pour- 
voyait par les Syndicats de garantie. Aujourd'hui, 
pour lancer une émission, il faut grouper les 
grandes sociétés de crédit (Société générale. Cré- 
dit Lyonnais, etc.), xm certain nombre de gros 
et de petits banquiers, et leur attribuer une com- 
mission, im tant par titre. Ils touchent ainsi une 
grosse sonmie. C'est très légitime, me direz-vous, 
puisqu'ils courent un risque en garantissant l'é- 
mission. Sans doute, mais ils ne courent aucun 
risque et ne garantissent rien du tout ; ils se con- 
tentent de toucher une commission. Nous sommes 
obligés de subir leurs exigences, car toute la 
clientèle leur appartient et, s'ils n'ouvraient pas 
leurs guichets, notre souscription ne serait pas 
couverte. Aussitôt ime émission annoncée, c'est 



48 LEURS FIGURES 

à qui fera partie du « S^iidicat de garantie ». 
Une procession de gens venaient vous dire : « Je 
« vaux tant, donnez-moi tant. » Et non seulement 
des banquiers, mais des gens du monde, des gens 
très connus, très haut placés, prêts à louer ou à 
éreinter l'opération dans leur milieu, suivant 
qu'on leur accordera ou refusera la somme de- 
mandée. Des cyniques, ceux-là, et, par compa- 
raison, j'ai toujours trouvé les journalistes très 
gentils ! 

La conversation était extrêmement lente, parce 
que, si le grefïier s'abstenait, le juge d'instruc- 
tion la prenait par écrit. En outre, M. de Les- 
seps ne prononçait pas un mot sans tout calculer, 
le notant immédiatement, puis le faisant répéter. 

Sturel observait avec émerveillement les posi- 
tions de ces deux jouteurs. M. de Lesseps se gar- 
dait d'alimenter le procès. Mais chaque circons- 
tance qu'on lui signalait, il s'appliquait à l'inter- 
préter de manière à prouver que son activité et sa 
conscience en avaient tiré le meilleur parti. Quant 
au juge, il ne poursuivait pas la mise à jour de 
renseignements nouveaux, il cherchait simple- 
ment à dégager les points certains parmi les 
données qu'on l'obligeait à recueillir. Et cepen- 
dant Sturel reconnaissait la valeur sociale de cette 
parodie d'instruction. Rien qu'à respirer l'air de 
ce cabinet où toutes choses se développaient selon 
une discipUne traditionnelle, ceux qu'agitaient 



LE CABINET D'UN AL\GISTRAT 49 

la haine, le sentiment de leur ruine, la méfiance 
de tant de mensonges, étaient obligés au cakne, 
et le désordre général en était diminué, ce qui 
demeure, en somme, le but principal des institu- 
tions judiciaires. 

Dans cette conversation, d'ime prudence et 
d'une courtoisie si extraordinaires entre un juge 
d'instruction et un prévenu, Sturel remarqua avec 
gêne que son accent détonait. Bien que le plus 
désintéressé des trois, il contrariait par la rudesse 
et l'impétuosité de son aiticle cette espèce d'es- 
crime où se plaisaient les deux principaux parte- 
naires. Il fut tenté de s'en excuser. 

— Une chose, dit-il, me soulage beaucoup, 
c'est que M. de Lesseps n'a pas infirmé un mot 
de ce que j'ai écrit ; il \dent de nous bâtir le 
cadre où se placent tout natm-ellement les crimes 
que j'ai signalés. 

Le juge et il. de Lesseps se regardèrent, et 
celui-ci répondit avec une imperceptible ironie : 

— Vous poursui\-riez donc toutes les affaires 
d'aujourd'hui ? Vous êtes impitoyable ! 

— Comment ? l'argent des souscripteurs se dis- 
tribue à des s^mdicat aires qui ne participent pas 
aux risques de l'émission ! On craint de le leur 
refuser parce qu'ils desserviraient l'opération ! 
Ce sont des maîtres-chanteurs, et certainement 
des récidi\'istes entêtés. Cette conversation me 
confirme dans mon idée que Panama peut être le 



50 LEURS FIGURES 

moyen d'une véritable cure sociale. Qu'on ose 
une rafle comme la police en exécute parfois dans 
un repaire signalé : on nous débarrassera des 
individus qui imposent partout ces pratiques de 
corruption. 

— Dans le nombre, dit Lesseps, vous condam- 
neriez de fort honnêtes gens, car il peut arriver 
que de bons administrateurs soient réduits à jouer 
tel et tel rôle, contre leur gré, mais en conscience 
et dans l'intérêt de leurs mandants. 

— La Justice, répliqua le jeune homme, exa- 
minera les responsabilités. 

A cet instant, le juge d'instruction désigna les 
dossiers liasses, amoncelés derrière lui, et d'une 
voix tranquille : 

— C'est difficile. Il y a cinq ou six cents per- 
sonnes dont nous avons les noms avec les sommes 
reçues jusqu'au dernier centime. Nous ne pouvons 
pourtant pas les poursui\Te. 

— Pourquoi pas ? dit Sturel en se levant. 

Mais il sentait bien que M. de Lesseps avait 
amené le juge à penser : « Ce procès est impos- 
sible », et qu'il leur paraissait un innocent et un 
fanatique. 

M. de Lesseps, allant jusqu'au bout de sa tac- 
tique, s'adressa alors au juge : 

— Soit ! je paierais volontiers d'un an de pri- 
son la liquidation de toutes ces façons d'agir. Si 
on faisait la lumière, on verrait que je me suis 



LE CABINET D'UN MAGISTRAT 51 

défendu en honnête homme. Qu'on me frappe, si 
cela doit faire cesser une situation générale vrai- 
ment épouvantable. 

Cette phrase, toute de menace sous les dehors 
les plus honnêtes, remplit Sturel d'admiration. 
Il se rappela que dans ce même cabinet, devant 
un même juge, Racadot s'était débattu ; mais 
inadapté à la vie parisienne, mieujc armé pour les 
querelles de cabaret, qui se règlent avec le poing 
et le couteau, que pour les diplomaties complexes, 
il avait été de ces ennemis de la société sur qui 
la Justice applique rigoureusement ses principes 
et non de ceux avec qui elle transige. Le jeune 
homme s'enivra de cette profondeur nouvelle ou- 
verte à son regard. 

Le juge reconduisit ses deux hôtes jusqu'à sa 
porte, et ceux-ci durent marcher, l'un suivant 
l'autre, dans le long couloir, puis ils descendirent 
l'escaher. M. de Lesseps se décida : 

— Monsieur, je suis vis-à-\às de vous dans une 
situation bien gênante, car vous ne poursuivez 
rien moins que ma condamnation. 

Sturel répondit : 

— Pas du tout, monsieur. Votre condamnation 
m'importe très peu. Je vois dans votre affaire un 
moyen de jeter bas les parlementaires qui ont 
sans doute exploité la Compagnie de Panama 
comme ils exploitent la nation entière. 

— Oui ! nous avons été exploités ! Moi-même, 



52 LEURS FIGURES 

si j'avais à discuter devant le public, c'est ce 
point de vue que j'adopterais, parce qu'il est le 
vrai. 

Et, retenant Sturel, il redoubla la sorte de 
menace qu'il avait eue contre les parlementaires : 

— Je désirerais, vous^ le comprenez, répondre 
à toutes les attaques dirigées contre moi. Si je 
m'abstiens, c'est pour ne pas sembler prendre 
l'initiative de certaines choses qui seront ter- 
ribles, mais ce que je racontais au juge d'instruc- 
tion, il ne serait pas mauvais que le pays le sût. 

Ils se saluèrent au bas de l'escalier. 

C'était quatre heures. Sturel excité par ce puis- 
sant spectacle courut à la Sorbonne. Il savait y 
trouver Rœmerspacher ; il voulait reviser ses 
impressions avec cet ami qu'il ne voyait plus guère, 
mais qu'il estimait toujours le plus sûr et le plus 
judicieux. Le jeune professeur faisait sa confé- 
rence sur le procès Fouquet. « Nous ne préten- 
<• dons pas, disait-il, apporter la lumière com- 
c plète dans le procès Fouquet, mais nous pré- 
« senterons la question dans son état actuel, c'est- 

V à-dire que nous assemblerons, coordonnerons 
« et interpréterons tout ce qu'on peut, à cette 
« date, produire sur ce sujet. Connaître un pro- 
« blême dans son état le plus récent, voilà le but 

V de la vraie recherche scientifique, telle que nous 
. 1 entendons ici... Au reste, il sem.ble certain que 
<• nous n'arriverons jamais à posséder le fond d'un 



LE CABINET D'UN MAGISTRAT 53 

« procès où était compromise toute la société : 
« Louis XIV a fait brûler les pièces, une fois le 
« jugement rendu. » 

Sturel admira la concordance de cette confé- 
rence et de ses préoccupations. Les deux amis 
sortirent ensemble. 

— J'ai un rendez-vous, dit Rœmerspacher. 
Sturel l'accompagna et commença de raconter 

avec une grande animation son entrevue chez le 
juge. 

— Euh ! disait Rœmerspacher, Louis XIV ju- 
geait à huis clos et brûlait la paperasse. Eh bien ! 
Louis XIV, aujourd'hui, ce sont nos parlemen- 
taires. Ils agiront à peu près comme lui. Calme- 
toi et compte modérément sur Lesseps qui ne 
parlera pas plus que Fouquet. 

Il tendit la main à Sturel devant les magasins 
du Printemps et chercha à le quitter. Mais l'autre 
pressait le pas et répétait qu'après en avoir 
appelé inutilement au soldat, il fallait en appeler 
au juge. 

— Parlons-en de ton juge ! Il t'a laissé bien 
volontiers faire ton instruction. Tu ne vois donc 
pas qu'il tremble en face des parlementaires et 
que le pau\Te cherche à renseigner par ]toi l'opi- 
nion poux qu'elle le soutienne, le contraigne. 

— Le pays va se soulever. 

— Et quand il se soulèverait et quand quel- 
ques honnêtes députés réclameraient la lumière .-' 



54 LEURS FIGURES 

N'avons-nous pas vu le pays tout entier boulan- 
giste ? N'y avait -il pas sur les bancs de la Chambre 
une majorité prête à restituer le ministère de la 
guerre à Boulanger ?... Au revoir, Sturel. 

Mais Sturel s'étonnait de cette indifférence. Il 
cherchait à ressaisir son ami, le retenait debout 
sur ce trottoir, et puis enfin lui demandait un 
rendez-vous pour étudier la marche à sui\Te. 

Alors l'autre éclata. 

— Recauser de tout cela ! A quoi bon ? Sturel î 
Nous n'examinons pas les choses du même point 
de \iie. Mon père, mon grand-père ne se mê- 
laient pas de gouverner les hommes ; je travaille ; 
je répète avec eux qu'avant de monter dans la 
barque il faut savoir où est le poisson. Qu'est-ce 
que tu cherches ? Je ne veux pas être un conspi- 
rateur. Me mêler d'affaires où je ne puis rien et 
d'affaires qui m'irritent, c'est me créer peu à 
peu une âme d'anarchiste. Adieu, adieu, Sturel. 

Sturel, interdit de ce refus et plus encore de 
ce ton dur, demeura quelques secondes immobile 
en haut de l'avenue de Messine. Il vit . Rœmer- 
spacher traverser le parc Monceau et se diriger 
chez Mi^e de Nelles. 

A ce nom, à cette image, il rougit et comprit 
enfin quel gêneur il venait d'être. 

Rœmerspacher s'éloignait-il par jalousie d'a- 
moureux ? Et cet amour le liait -il aux intérêts de 
Nelles fort compromis dans le Panama ? Cette 



LE CABINET D'UN MAGISTRAT 55 

hypothèse attrista Stiirel, car il n'acceptait pas 
encore que les hommes transportassent leurs inté- 
rêts privés et leurs passions particulières dans 
des questions d'intérêt général. En même temps 
il revit le luxe, la peau parfaite et toute cette jeune 
femme, telle qu'il l'avait tenue frémissante dans 
ses bras. Mais ces caresses, ces agitations et puis 
ces longs repos parfumés lui parurent des baga- 
telles, bonnes si l'on pouvait vivre deux vies, fades 
auprès des alcools d'une conspiration. 



CHAPITRE IV 

DES ÉCLAIRS DANS LES TÉNÈBRES 

Eudore et Cîinodocée, cachés 
dans un obscur vallon au fond 
des bois de l'Arcadie, igno- 
raient qu'en ce moment les 
saints et les anges avaient les 
regards attachés sur eux, et 
que le Tout- Puissant lui-même 
s'occupait de leur destinée. 

(Les Puissances célestes. 
Livre III des Martyrs.) 

Une chose pourtant agace Bouteiîler, lui don- 
nerait à la longue une manière d'inquiétude : c'est 
la maladresse du baron de Reinach. N'a-t-il pas 
loué, Chaussée-d'Antin, un appartement secret 
qu'il laisse assiéger par tous les aigrefins de la 
capitale ! Et non content de chanter, il menace : 
« Si l'on me perd, dit-il, il y en a beaucoup qui 
seront perdus avec moi. » C'est à croire que la 
peur affole ce gros homme. Comment ne voit-il 
pas qu'à livrer les corrompus il se dénoncerait 
corrupteur, et qu'au résumé sa sécurité est cer- 
taine, pourvu qu'il ne li\Te pas d'armes contre 



DES ÉCLAIRS DANS LES TÉNÈBRES 57 

lui-même ? Le fracas de ce poltron gras horripile 
Bouteiller. 

En 1885, quand Bouteiller, professeur obscur, 
fut présenté au monde parlementaire, dans le sa- 
lon de Jacques de Reinach, juif allemand, baron 
italien, naturalisé français, oncle et beau-père de 
Joseph Reinach, il subit une fascination que son 
ton cassant ne trahissait guère. C'était le Saint- 
Cyrien dans un cercle de généraux, le jeune poète 
dans un salon littéraire, l'ambitieux et le pauvre 
dans un milieu riche où il va trouver ses instru- 
ments de fortune : c'était un naïf et même, dans 
certaines parties profondes, un nigaud. Sa double 
initiation politique et financière, en occupant son 
âme de gros travailleur, ne laissa pas s'y former 
d'abord des objections. Elles s'imposèrent à son 
jugement après l'échec des valeurs à lots. En 
1888, il s'écarta. Le baron en eut de l'amertume : 
« Les hommes politiques ont toujours peur !>, dit- 
il, mais lui-même il parut dès lors \iilgaire au 
normalien et compromettant au député. 

C'est à ce moment où il distinguait chez ce juif 
« vulgaire et compromettant » la prétention de le 
« faire marcher »>, que Bouteiller constata avec 
im sincère étonnement l'apparition d'un certain 
esprit public devant lequel les services qu'il avait 
rendus et les rémunérations qu'il avait reçues 
pourraient paraître coupables. Ce danger le ra- 
mena à s'intéresser aux affaires du financier quand 



58 LEURS FIGURES 

elles ne lui donnaient plus que de l'irritation. Et 
soudain il s'aperçut qu'il ne les connaissait pas. 

Nous-même, nous avouerons nos ténèbres que 
trouent seulement quelques lumières. Notre re- 
gret de présenter au lecteur des événements 
éclairés par les jaillissements . d'ime lanterne 
sourde — la lanterne de la police — peut-il être 
atténué par la sorte de poésie étouffante qui naît 
de ces mystères criminels ? 

« J'ai connu le baron de Reinach par Joseph 
« Reinach, a dit M. Rouvier ; U avait entretenu 
« avec mes prédécesseurs au ministère des fi- 
« nances, et non des moins éminents, des rapports 
« tout aussi fréquents qu'avec moi, et il s'occupait 
« de toutes les affaires économiques. Je crois bien 
« que c'est lui qui a conseillé la création du 3 % 
« amortissable. » Ce conseiller occulte des finances 
françaises entrait dans toutes sortes d'affaires où il 
apportait comme contribution son influence par- 
lementaire. Dans les fournitures militaires, dans 
les Chemins de fer du Sud, on vit son action pré- 
dominer et toujours avec un caractère d'infamie. 
Quand M. Ouesnay de Beaurepaire, aj^ant accepté 
de faire condamner le général Boulanger pax le 
Sénat, cherchait partout des témoins à charge, 
Joseph Reinach proposa son beau-père, mais, 
« sur le vu des pièces », le procureur général 
constata que le baron de Reinach et un ancien 
ministre radical avaient joué « un rôle plus que 



DES ÉCLAIRS DANS LES TÉNÈBRES 59 

fâcheux dans certains marchés de café en tablettes 
pour l'armée ». 

L'influence parlementaire du baron de Reinach 
tenait le plus souvent à des secrets surpris, à des 
compUcités antérieures. Il ne la vendait si cher 
qu'en faisant comprendre à ses acheteurs que 
refuser ses services, c'était s'assurer son hostilité. 
A ce chantage, il joignait l'escroquerie. De 1886 • 
à 1889, le baron encaissa de la Compagnie de 
Panama six millions. Cette somme énorme, la lui 
donnait-on de plein gré ? On en jugera sur un trait. 

En 1888, le baron de Reinach dit à M. Cottu, 
administrateur de la Compagnie de Panama : « Le 
^< Panama est contrecarré par le Crédit Foncier 
« qui veut conserver le monopole des obligations 
« à lots. Eh bien ! je vous apporte l'alliance du 
<( Crédit Foncier, moyennant 750,000 francs à 
<( verser au gouvernement. Oui, M. Floquet a 
« besoin de 750,000 francs sans plus de retard, 
« et je suis chargé de vous les demander. Si 
« vous consentez, on maintiendra M. Christophle, 
« à condition qu'il accepte une entente avec vous ; 
« ou bien, on imposera cette entente à son suc- 
« cesseur. » M. Cottu se récria ; on avait déjà beau- 
coup abusé de la Caisse du Panama ! 750,000 francs, 
c'était un gros chiffre ! D'autre part l'accord avec 
le Crédit Foncier le tentait. « Enfin, conclut-il, 
« il faut me mettre en présence du président du 
« conseil. t> Le lendemain matin Reinach venait 



6o LEURS FIGURES 

prendre M. Cottu : « Floquet est très occupé en 
« ce moment, mais nous allons chez Clemenceau 
« qui le représente et vous verrez que la somme 
« dont il s'agit est bien destinée à vous ramener 
« le Crédit Foncier. » On arrive chez M. Clemen- 
ceau. Le baron lui fait dire que M. Christoplile 
est menacé, ce que tout le monde savait à ce 
moment-là. On examine ce qu'il adviendrait de 
son remplacement, mais pas un mot d'argent, rien 
qui justifie l'histoire du baron. L'impudent ne 
s'embarrassait guère, et, en sortant, il disait à 
Cottu : « Avez-vous vu la gêne de Clemenceau ? 
« C'est délicat ces questions d'argent devant un 
« tiers ; mais sur la situation de Christophle a-t-U 
« été assez net ? » Mal convaincu, mais si désireux 
d'une alliance entre le Crédit Foncier et la Com- 
pagnie de Panama, M. Cottu versa la somme au 
baron, contre un papier : « Je déclare avoir reçu 
« de M. Cottu et de la Compagnie, pour une affaire 
«de publicité convenue, 750,000 francs que je 
« leur restituerai si l'affaire n'a pas abouti dans 
« six mois. » Le délai écoulé sans résultat, M. 
Cottu réclamait son argent. Le gros juif rica- 
nait ; « Mon cher, vous n'avez pas la prétention 
« de me faire restituer une pareille somme, c'est 
« fait, c'est fait. » M. Cottu, très surexcité, prit 
Reinach par la barbe : « C'est, afïirme-t-il, la plus 
« grande injure que l'on puisse faire à un juif. i> 
II. le poussait dans un angle de la pièce en criant 



DES ÉCLAIRS DANS LES TÉNÈBRES 6i 

à l'escroquerie. Tant il fit que, séance tenante, 
le baron de Reinach lui signa un chèque de 140,000 
francs à titre de restitution. 

Ce n'est pas mal déjà qu'un personnage, à qui 
nos ministres demandent de diriger dans l'ombre 
et sans responsabilité les finances d'État, soit un 
bas filou piratant de la Bourse au Palais-Bourbon. 
Mais la magnificence de ces ignobles mystères, 
c'est que l'œil, en s'y appliquant, voit se multi- 
plier et s'engendrer les crimes, et, comme le 
microscope révèle que la vermine elle-même a sa 
vermine, une analyse un peu prolongée nous 
montre que ce parasite engraissait un parasite. 
On distingue qu'à chaque fois que Reinach s'est 
gorgé, un Cornélius Herz le pompe et le fait 
dégorger. 

Celui-ci, Cornélius Herz, c'est encore un juif, 
né à Besançon, en 1845, d'un petit relieur qui 
venait de Bavière. En 1848, la famille Herz partit 
pour l'Amérique, d'où CorneHus, naturalisé Amé- 
ricain, nous revint à l'âge de vingt et un ans. En 
1869, grâce à une recommandation de Legrand 
du Saillie, il fut reçu à titre d'interne chez le doc- 
teur Dumesnil, fondateur de l'asile des Quatre- 
Mares. La fonction d'interne s'accordait alors dans 
les maisons d'aliénés sans examen et sans titre. 
(Il est bon d'entrer dans des détails médiocres 
et burlesques d'abord, mais qui peignent d'après 
nature les dieux secrets du parlementarisme. Sur 



62 LEURS FIGURES 

les abjects commencements d'un Cornélius Herz 
ou d'un baron de Reinach, on mesure leur pro- 
digieuse fortune et la moralité du régime, point 
méchant, mais de basse corruption, où fut possible 
le triomphe de ces laquais allemands.) Aux Ouatre- 
]\îares, Cornélius Herz, audacieux, vigoureux, be- 
sogneux, plaisait par les ressources de sa bouffon- 
nerie. Il escroqua M. Laiber, pharmacien en chef 
de l'asile, et l'économe, M. Dufour. Il réjouissait 
de son amour la blanchisseuse de l'étabUssement ; 
elle lui prouvait sa reconnaissance en marquant 
C. H. les chemises du docteur Bergognier, maire 
de Rambouillet. Le scandale prenant des propor- 
tions exagérées, le docteur Dumesnil le mit à la 
porte. Il navigua sur Chicago, fit l'emplette d'un 
diplôme de médecin, épousa une jeune fille de 
Boston, puis partit pour San-Francisco où il 
s'associa avec le docteur Stout. « Cornélius Herz s>, 
— a dit le docteur Stout en prenant possession 
de sa chaire à l'hôpital de Saint-Luc, — « c'est le 
« plus grand filou qui ait jamais existé. Il m'a 
« entraîné dans une faillite. Il m'a soustrait plus 
« de vingt mille livTes. » Cornélius se présenta 
alors à la loge Mount-Mariah. Abusant de la 
naïveté de deux frères, il leur extorqua plus d'un 
million. Avec ce million il fonda un cabinet pour 
le traitement des maux de tête. Procédé, raconte- 
t-on, d'une simplicité comique. Le cUent s'assied ; 
ComeHus l'électrise jusqu'à l'abrutissement, puis 



DES ÉCLAIRS DANS LES TÉNÈBRES 63 

lui fait signer des lettres de change. M. Lyon et 
M. Latham peuvent en témoigner. D'un saut, il 
est à Boston où il multiplie ses exploits. A Laval, 
en 1871, après l'armistice, médecin à l'armée de 
Chanzy, ce Scapin perd au café de Lo rient, tenu 
alors par M. Jarry, mille francs contre M. Chrétien ; 
il cherche à solder sa dette par un coup d'épée et 
finit par signer un billet jusqu'à ce jour impayé. 
Il re\nent à Paris et fonde la Lumière Électrique 
avec Cabanellas. Celui-ci ne pouvant lui fournir à 
date fixe la solution du problème de la transmis- 
sion de l'énergie, Cornélius invente Marcel Deprez 
et, par une réclame merveilleusement comprise, 
de ce savant distingué, en quelques mois il fait 
un génie. Il l'impose à Paul Bert, à Gambetta, 
aux Rothschild. Politiques et gens d'Académie> 
comme des moutons, s'empressent à donner du 
grand savant et du Mécène au Herz. M. Joseph 
Bertrand subit la fascination au point de recom- 
mander l'entreprise par un article de la Revue des 
Deux Mondes, puis M. Maurice Lœvy rédige un 
rapport. 

Sous ce couvert de science, Herz négociait 
d'autres orviétans. Il obtenait des concessions du 
conseil municipal, du gou\'emement, des parti- 
culiers. Il opérait lui-même dans les choses d'élec- 
tricité, il recédait les marchés de fournitures au 
baron de Reinach ; de là leur association. Il pro- 
cédait, en somme, comme M. Hébrard, qui a 



64 LEURS FIGURES 

reconnu ne pas être entrepreneur et qui parti- 
cipait cependant aux affaires d'Eiffel. C'est ainsi 
encore que la première concession de téléphones 
fut donnée à MM. Hébrard et Foucher de 
Careil qui la passèrent immédiatement à un 
banquier. 

Nous touchons là le tuf du régime, le secret 
que voilent les belles apparences, dites « luttes 
d'idées et nobles débats ». 

Cornélius et Reinach avaient chacun leur per- 
soimel à la Chambre et dans les ministères. 
L'équipe du baron Reinach, c'étaient les rédac- 
teurs de la République Française : Devès, prési- 
dent du Conseil d'administration, Antonin Proust, 
Jules Roche, Rou\'ier, etc.. Comme trotteur, il 
usait de son neveu et gendre Joseph Reinach. 
Mais comment se passer des radicaux à une époque 
où les ministères étaient tous de concentration ? 
De là, le rôle de Cornélius. Celui-ci disposait de 
la Justice et avait de nombreuses relations à 
l'extrême gauche : Clemenceau et Ranc étaient 
ses hommes. Il allait trouver un Freycinet et, 
brutal juif, disait à ce petit homme faible, mer- 
veilleusement intelligent et bien élevé : « Si vous 
d ne nous donnez pas cela, nous avons un groupe 
« qui votera contre vous. » Freycinet s'est plaint 
à d'honnêtes gens de cet état de choses : « Si vous 
« croyez que c'est commode de gouverner ! i> Et 



DES ÉCLAIRS DANS LES TÉNÈBRES 65 

tout en parlant, l'incomparable vieillard prenait 
le soin de rouler des larmes dans ses yeux. 

Un nommé Chabert, ingénieur, qui, par la suite 
interrogé, refusa de s'expliquer, réunit souvent 
dans son cabinet Cornélius Herz et Reinach. Il 
leur servait d'arbitre. A plusieurs reprises Rei- 
nach le chargea d'argent pour Cornélius. Ces 
remises de fonds se faisaient sans reçu. Entre les 
deux complices éclataient des querelles conti- 
nuelles et de quel ton violent ! Puis dans le mo- 
ment de leurs plus grandes fureurs, ils se remet- 
taient, paraissaient au mieux. Ils déclaraient 
leurs affaires terminées, et dès le lendemain en 
commençaient de nouvelles qui ramenaient les 
mêmes crises. En septembre 1887, Reinach écri- 
vait : « Mon cher Chabert, les comptes ont été 
« clos devant vous à mon bureau, par sa parole 
« d'honneur de ne plus me demander aucun 
« prêt. » Les comptes étaient si peu clos que, 
vers la fin de mai 1888, quand le parti radical 
arrivait au pouvoir et que ComeHus, appuyé sur 
Clemenceau, était tout-puissant, le baron de Rei- 
nach suppliait M. de Lesseps de lui remettre dix 
à douze millions, se disant ruiné, pressuré par 
Cornélius Herz et dans une telle angoisse que ses 
battements de cœur l'aUaient faire périr. M. de 
Lesseps ayant répondu à Reinach qu'il ne pouvait 
pas lui donner plus de trois millions cinq cent 
mille francs, un officier d'ordonnance vint le 
3 



66 LEURS FIGURES 

prier de passer au ministère de la guerre, vers cinq 
heures du soir, où M. de Freycinet lui déclara : 

— Ce matin, deux hommes politiques considé- 
rables, du parti républicain, sont venus me de- 
mander pendant que j'étais au conseil des mi- 
nistres. J'ai quitté le conseil et j'ai été causer 
avec eux. Ces hommes politiques m'ont signalé 
leurs grandes craintes de difficultés et de scan- 
dales qui pourraient surgir par suite de règlements 
non faits. Je vous demande, et j'invoque l'intérêt 
de la République, de faciliter la solution des diffi- 
cultés que je vous indique... 

M. de Lesseps répondit à M. de Freycinet : 

— Vous ignorez certainement que ce dont vous 
me parlez doit nécessairement se lier à une de- 
mande de dix à douze millions que me fait M. de 
Reinach, comme conséquence de ses relations avec 
Cornélius Herz... 

Freycinet répliqua : 

— Personne ne m'a parlé de chiffres ; je me 
borne à vous recommander de faire tout ce que 
vous pourrez pour résoudre les difficultés que je 
vous ai signalées. 

Dans le même moment, Clemenceau priait 
M. de Lesseps de passer rue Clément-Marot et 
l'engageait, lui aussi, à paj-er, tandis que Floquet, 
président du conseil, faisait télégraphier aux 
deux Lesseps de venir au ministère où il leur répé- 
tait le même avis. 



DES ÉCLAIRS DANS LES TÉNÈBRES 67 

Le 10 juillet 1888, Herz télégraphia en clair, 
de Francfort, à Marius Fontane : « Votre ami 
<i cherche à tricher ; il faut qu'il paie ou saute et, 
« s'il saute, ses amis sauteront avec lui. Je bri- 
<i serai tout plutôt que d'être volé d'un centime. 
« Avisez, car il n'est que temps. & 

« Votre ami » désigne le baron de Reinach, et 
« ses amis », ce sont les collaborateurs parlemen- 
taires du baron. 

Ce télégi'amme ne fut pas unique ; Herz en lança 
un grand nombre, chiffrés, non chiffrés, qui repo- 
sent sous les serrures du ministère de l'intérieur 
où l'on refuse de les communiquer. Il est possible 
que les deux maîtres-chanteurs et certains hommes 
politiques aient rédigé d'accord ces papiers com.- 
minatoires afin d'ajouter à la pression du gouver- 
nement et pour mieux faire suer la Compagnie. 

Le 16 juillet, Lesseps s'exécuta à demi et remit 
près de cinq millions à Reinach. Celui-ci s' étant 
ingénié par ailleurs versa, le 18 juillet, à son 
infernal parasite 9,972,175 francs, soit environ 
dix millions. Ces sommes énormes ne suffirent 
point, et telle était la puissance de Herz, qu'à ce 
moment même il extorqua du malheureux Rei- 
nach un nouvel engagement, un bon de deux mil- 
lions. 

Dans ces noires obscurités, au milieu de ces mon- 
tagnes d'or qui sont des coupe-gorge, nous ne dis- 



68 LEURS FIGURES 

tinguons point le secret qui faisait marcher nos 
hommes pohtiques et qui jetait Reinach sous le cou- 
teau de Herz. Ce secret, les tribunaux et la Com- 
mission d'enquête parlementaire ont tremblé de le 
connaître. Floquet, Freycinet et ces deux hommes 
politiques (Clemenceau et Ranc) qui allèrent sup- 
plier Freycinet au conseil des ministres de con- 
vaincre Lesseps et de faire donner satisfaction à 
Herz par Reinach, n'eussent parlé sans doute que 
mis au brodequin. Pour qu'on ne fasse pas la 
lumière, M. Joseph Reinach interdira au curateur 
légal, M. Imbert, de poursui\Te Herz pour chan- 
tage au nom de la succession Reinach : il renon- 
cera à la succession. D'ailleurs, déclare Joseph 
Reinach, que d'exagération ! « Mon oncle et 
« beau-père avait seulement accepté trop à la 
« légère de cautionner la Compagnie de Panama 
« dans les dix millions qu'elle s'engageait à donner 
« à Herz pour qu'il achetât du Parlement l'auto- 
« risation d'émettre des valeurs à lots. » Famille 
sans pareille, où, pour restaurer l'honneur des 
siens, on est trop heureux de les présenter comme 
de simples maîtres-chanteurs et com^me des mar- 
chands d'influence politique ! 

Le système de défense adopté par Joseph Rei- 
nach ne résiste pas à l'examen. Il est exact qu'à la 
fin de l'année 1885 Charles de Lesseps, cautionné 
par Reinach, avait promis à Cornélius une somme 
de dix millions au cas où celui-ci obtiendrait de 



DES ÉCLAIRS DANS LES TÉNÈBRES 69 

la Chambre l'autorisation d'émettre des valeurs 
à lots. Mais Cornélius avait échoué dans son œuvre 
de corruption et c'était déjà fort généreux de lui 
laisser la pro\asion de six cent mille francs qu'il 
avait touchée. C'est en 1888 que, se préoccupant 
de l'endroit où sa victime pourrait se fournir pour 
le payer et songeant à la Compagnie de Panama, 
il imagina de se faire donner par Reinach un 
papier ainsi conçu : « Monsieur le docteur Herz. 
« — Suivant convention verbale datant de la pre- 
<t mière demande de la Compagnie de Panama pour 
« l'obtention d'un emprunt à lots, vous aurez à 
« toucher dix millions de francs le lendemain du 
« jour où la Compagnie aura touché elle-même 
« du public le montant du premier versement 
« sur les obligations à lots pour lesquelles elle 
<( demande actuellement l'autorisation des Cham- 
« bres. » Signé : « Reinach. » Il saute aux yeux 
que cette convention en date du 2 mai 1888 est le 
prétexte consenti par Reinach qui tremblait qu'on 
connût le secret qui le soumettait aux exigences 
de Herz. Si Reinach confinne et fortifie par écrit, 
en 1888, et quand il sait ne pouvoir pas y faire 
face, un engagement qu'il a pris en 1885 et qui 
est é\'idemment périmé, puisque Herz n'en a pas 
rempli les conditions, ce ne peut être par un 
scrupule qui, même aux yeux du plus délicat des 
hommes, n'aurait pas de sens : c'est qu'il ne peut 
pas résister à une pression de Herz. 



70 LEURS FIGURES 

Au reste, dans cette lettre inexplicable de 1888, 
il n'est question que de dix millions. Quand il a 
payé cette formidable somme, nous venons de 
voir qu'il consent encore deux millions. Pour- 
quoi ? On ne dira plus cette fois qu'il s'agit des 
engagements pris par Reinach aux lieu et place du 
Panama. 

En réalité, Herz a tiré de Reinach toutes 
sommes et tous services sans que cette domesti- 
cité se rapportât nécessairement à la Compagnie 
de Panama. Le Herz avait réduit le Reinach au 
rôle de rabatteur ; il le forçait à lui procurer des 
affaires. Bien plus, Reinach ne possédait rien qui 
ne fût à Herz. 

Reinach avait la passion de collectionner des 
« petits papiers », avec quoi, dans le parlementa- 
risme français, qui n'est qu'un système de chan- 
tage, on fait marcher les hommes. Herz exigea 
qu'il lui livrât ces armes. Le 17 juillet 1888, le 
baron de Reinach fit copier par ses employés des 
chèques, que le même jour, et pour assurer des 
concours à la Com^pagnie de Panama, il distribua 
aux hommes politiques. Sur ces copies il laissa 
en blanc le nom des donneurs d'acquit, mais, de 
sa propre main, il inscrivit des initiales indiquant 
les véritables bénéficiaires des chèques. Voilà un 
précieux document. Il l'enrichit encore deux ans 
plus tard pour le livrer en meilleur état à Corné- 
lius. 



DES ÉCLAIRS DANS LES TÉNÈBRES 71 

C'était en mars ou avril 1890. Arrivant vers 
midi à la banque Propper où il avait un bureau, 
il appela im employé, le nommé Stéphan, qui lui 
servait quelquefois de secrétaire : « Asseyez-vous 
et écrivez. » Il lui dicta une note fort explicative 
où il dénonçait MM. Emmanuel Arène, Devès, 
Barbe, Albert Grévy', Jules Roche, Dugué de la 
Fauconnerie, Floquet, Rouvier, puis cinq person- 
nages dont nous ignorons encore les noms, ensuite 
Pesson, Rouvier (déjà nommé), Léon Renault, 
Gobron, Proust, Béral, Thévenet, Floquet (déjà 
nommé) et enfin cent quatre autres députés, parmi 
lesquels il citait seulement MM. Sans-Leroy, 
Le Guay et Henry Maret. Puis sans permettre à 
Stéphan de se relire, ii saisit le papier, le vérifia, 
le plia, le mit sous enveloppe. Il hésita à faire 
écrire l'adresse par le même ; il dut penser à un 
autre employé, ne le trouva pas. « Mettez votre 
chapeau, dit-il, et portez-moi ça chez M. Clemen- 
ceau. & Stéphan courut en fiacre rue Clément- 
Marot. 

M. Clemenceau a toujours nié avoir reçu ces 
documents. Ceci reste certain que Cornélius Herz, 
dans la période préliminaire des scandales de 
Panama, octobre et première quinzaine de no- 
vembre 1892, se vantait de les posséder et disait 
les tenir de M. Reinach. Il avait aussi en main les 
chèques enricliis d'initiales par le baron. 

Le transfert aux mains de Herz de ces deux 



72 LEURS FIGURES 

armes, précieuses à Reinach, puisqu'elles met- 
taient dans sa dépendance les corrompus, mais 
terribles contre lui-même, puisqu'elles le prou- 
vaient corrupteur, est un des incidents du long 
chantage de Herz sur Reinach. 

Plusieurs personnes virent Reinach blêmir 
quand il croisait Herz sur le boulevard. « Ce ter- 
rible homme me fera mourir », disait-il. Il essaya 
de l'assassiner. 

Un nommé Amiel écrivit du Brésil à Corné- 
lius : « J'ai reçu d'une personjie que je ne con- 
« nais pas dix mille francs pour vous empoi- 
« sonner. Je devais en toucher vingt mille, le 
« coup fait. J'ai préféré passer à l'étranger. J'ai 
« risqué l'acompte reçu dans une opération qui 
« a échoué. Je ne sais pas le nom de celui qui 
« m'a soudoyé ; nos entrevues avaient lieu aux 
« environs de la Madeleine ; mais, si j'étais à 
« Paris, je pourrais le retrouver, d 

Comehus consulta Andrieux, l'ancien préfet de 
police, qui avait conservé quelques limiers à sa 
disposition. Ils découvrirent que cet Amiel était 
un agent congédié de la Sûreté générale. 

— Quels ennemis vous supposez- vous ? disait 
Andrieux. 

— Reinach ou Boulanger. 

— Avant d'envoyer aucun argent à cet Amiel, 
demandez qu'il vous fournisse im semblant de 
preuve. 



DES ÉCLAIRS DANS LES TÉNÈBRES 73 

Amiel indiqua comment il avait lu une annonce 
dans le Figaro : « Bonne récompense pour un 
« homme décidé à ime entreprise pénible. !> Ils 
cherchèrent et trouvèrent ces deux lignes dans le 
Figaro. Ils réclamèrent d' Amiel les lettres où on 
lui donnait des rendez-vous mystérieux pour pré- 
parer l'attentat. Il se décida à leur envoyer une 
enveloppe. Le baron de Reinach n'avait pas même 
changé son écriture... Ils rapatrièrent Amiel. Il 
prouva s'être engagé comme domestique dans un 
hôtel habité par Cornélius. 

Cornélius photographia en plusieurs épreuves 
le dossier de cette affaire et le promena çà et là, 
notamment chez M. Constans, ministre de l'inté- 
rieur, puis chez le baron de Reinach qu'il accusa 
formellement. Reinach en fit de grands rires : 

— Comment, mon vieux camarade, tu as cru 
que je voulais t'empoisonner ! Toi ! quelle farce ! 
Je voulais t'effrayer, t'obliger à passer la fron- 
tière. 

Mais Cornélius persistait à « la trouver mau- 
vaise ». 

— Si tu avais eu simplement l'intention de 
me faire fuir, j'aurais connu tes tentatives au 
moment où elles se produisaient ; or, je ne les ai 
connues que bien plus tard. 

Il est à remarquer que, dans leurs insultes et 
leurs réconciliations, ils se tutoyaient, puis ils 
reprenaient le « vous ». 



74 LEURS FIGURES 

Reinach finit par avouer et sollicita une récon- 
ciliation. C'est alors qu'il livra la liste des ché- 
quards, qu'il soutira du Panama pour Herz dix 
millions et qu'il demanda M^^^ Herz pour son fils. 
Six mois après, Amiel, qui avait supporté les cli- 
mats fiévreux, mourut à Paris de mort subite. 

Si l'on veut avancer dans le mystère Reinach- 
Comelius, entrevoir leurs prises l'un sur l'autre 
et comprendre à peu près cette solitude où ils 
règlent leurs intérêts, il faut savoir que ces 
étrangers; haussés par le parlementarisme du 
plus profond néant à la plus effrénée grandeur, 
ne s'étaient pas satisfaits d'une suite de bénéfices 
et d'honneurs si monstrueuse et contraire à 
l'honnêteté publique et aux lois : ils se mêlaient 
de négocier la France même. 

Cornélius avait acheté une propriété au général 
Menabrea, près d'Aix, où Crispi et Freycinet 
vinrent lui rendre visite. Il avait dans ses bu- 
reaux, à ses gages, le fils de Menabrea, ambassa- 
deur d'Italie, et le fils de Marinovitch. C'est sous 
le ministère de Spuller qu'il fut le plus impor- 
tant aux Affaires étrangères. Il reçut de ce naïf 
Badois une mission pour amener un rapproche- 
ment entre l'Italie et le Quai d'Orsay, c'est-à- 
dire pour ruiner la Triple- Alliance. Il avait sou- 
doyé Crispi, et même ce ministre, au moment de 
sa chute, lui faisait donner le grand cordon des 
Saints Maurice et Lazare. Le décret avait été 



DES ÉCLAIRS DANS LES TÉNÈBRES 75 

signé, mais, Crispi disparaissant, ne fut pas 
expédié. 

Cavour, après avoir fait l'unité de son pays, 
déclara aux Chambres italiennes soixante-deux 
raillions de « publicité à l'étranger », dont il 
refusa de préciser l'emploi. Combien de ces 
millions avaient servi à alimenter l'enthousiasme 
des partisans de l'unité de l'Italie en France ? — 
Bismarck déclara au Rcichstag que tous ses efforts 
après Sadowa avaient \dsé à faire le silence en 
France sur l'armement de la Prusse et à nous 
inspirer une fausse sécurité. « Une fois le moment 
« venu, ajoutait-il, je n'ai eu qu'à supprimer les 
« subventions à certains journaux français ; ils 
« sont redevenus du coup patriotes et, prêchant 
« la guerre, m'ont aidé à la déchaîner. » Ces faits 
entre tant d'autres ont été relevés par M. Alfred 
Fouillée. — Plus récemment, méconnaît-on le 
rôle qu'a joué la cavalerie de Saint-Georges pour 
nous désintéresser de l'Egypte et pour surexciter 
l'affaire Dre^'fus ? 

Tout l'argent des étrangers ne leur servirait de 
rien, s'ils n'avaient dans la place des indicateurs, 
des Cornélius Herz et des Reinach, pour en 
diriger la distribution. Ces trafics sont d'autant 
plus aisés que le corrupteur, c'est l'enfance de 
l'art, épargne au corrompu la gêne de tout savoir 
et qu'un poUticien aux abois trouve toujours des 
arguments patriotiques pour justifier dans sa 



76 LEURS FIGURES 

conscience la thèse anglaise, allemande, italienne 
ou turque, que ses bailleurs de fonds lui comman- 
dent. 

Comparez maintenant ces deux associés. Cor- 
nélius Herz, un gros court, d'allure commune, 
toujours agité, avec un petit œil noir qui ne fixait 
jamais personne, et sachez qu'il écrivait très peu, 
tandis que le frivole Jacques de Reinach, très 
sale de tenue malgré qu'il fût un riche amateur 
de musique et de filles, laissait tramer partout 
ses confidences et ses billet?. Supposez que Cor- 
nélius, collectionneur acharné, ait pu mettre la 
main sur des preuves certaines de trahison. Quelle 
barre n'a-t-il pas sur son complice terrifié ? 

Cette longue suite de scapinades immondes, 
qu'il fallait faire entrevoir pour rendre tant soit 
peu intelligible la machinerie du Panama, et qui, 
par la cruauté même du désenchantement qu'elles 
répandent, prennent une sorte de poésie infer- 
nale, se jouaient dans les ténèbres. Quand un 
flambeau tenu par des mains mystérieuses com- 
mença de jeter les premières lueurs sur les pana- 
mistes, le grand pubHc applaudit à « la Justice 
poursuivant le Crime », mais ne soupçonna point 
que ce fût un chantage entre maîtres -chanteurs. 
Conmient eût -il vu des bandits sous l'illustre élec- 
tricien Cornélius Herz et sous l'honorable ban- 
quier baron Jacques de Reinach, conseil des 



DES ÉCLAIRS DANS LES TÉNÈBRES 77 

Léon Say, des Ribot, des Rouvier, et de tous nos 
ministres des finances ? Les sages ou, pour 
parler net, les principaux participants du régime 
(par exemple, un Camot) pensaient qu'il était 
fatal que dans un système politique libéral, 
réglé par le marchandage et le chantage, tout 
appartînt aux trafiquants qui connaissaient le plus 
exact tarif des consciences et qui possédaient 
déjà un stock de reçus. Dominés par la peur, 
maladie endémique au Palais-Bourbon, ils ju- 
geaient de bonne conservation sociale de ne point 
troubler l'égout où se canalisent les impuretés 
nécessaires du parlementarisme. Quant aux parti- 
cipants du deuxième et du troisième degré, moins 
apaisés parce que moins repus, sans chercher à 
comprendre, ils se demandaient s'ils ne pourraient 
pas utiliser ces mouvements obscurs pour leurs 
intrigues de couloirs. Les radicaux, dont l'échiné 
est toujours un peu maigre, rêvaient d'étrangler 
les gras opportunistes. Dès la fin d'octobre, cer- 
tains suspects du centre virent avec terreur se 
tourner vers eux les crocs de leurs collègues. 



CHAPITRE V 

UN RAT EMPOISONNÉ 

Le 4 novembre, M. le baron Jacques de Reinach 
passe l'après-midi entière dans le cabinet de 
M. Prinet, conseiller chargé de rinstruction. 
M. Prinet lui dit : 

— Lors de leur dernière émission, MM. de 
Lesseps et autres vous ont remis une somme de 
trois millions et quinze mille francs pour acquitter 
des frais de publicité. Voulez-vous vous en expli- 
quer ? 

M. le baron répond que cette somme le rem- 
boursait d'avances qu'il avait faites, pour un 
million à Arton et, pour le reste, à divers jour- 
nalistes. 

Le juge s'avance pas à pas : 

— Êtes-vous sûr qu' Arton n'ait pas employé ce 
million à subventionner des hommes politiques ? 

Et le pauvre baron de répondre avec une grande 
dignité, mais aussi avec de gros yeux ronds qui 
vacillent : 

78 



UN RAT EMPOISONNÉ 79 

— J'ai refusé catégoriquement de recevoir des 
confidences sur l'emploi de ces fonds. 

— Vous sentiez sans doute que ces confidences 
étaient compromettantes. 

Et le voilà, ce M. Prinet, qui lit à Reinach des 
lettres saisies chez Arton. Elles démontrent qu'on 
a marchandé des hommes politiques. Puis brus- 
quement : 

— Vous-même, ne vous êtes-vous pas chargé 
de pareilles distributions ? Nous ne voyons pas 
quels services peuvent justifier les sommes tou- 
chées par vous à différentes reprises, soit neuf 
millions sept cent mille francs. 

Déjà l'après-midi est avancée. Sous la lampe 
du juge, ce gros juif paraît aussi méprisable qu'il 
était redoutable dans l'obscurité de ses intrigues. 
Sa graisse heureuse et rose de\àent flasque dans 
le malheur. Jadis, pour arracher de l'argent à 
M. de Lesseps, il disait que ses battements de 
cœur allaient le faire mourir. Cette comédie l'a 
mené dans une tragédie. C'est bien à une accélé- 
ration cardiaque déterminée par la terreur qu'il 
faut attribuer maintenant sa voix basse, coupée et 
si peu intelligible que les griffonnements du gref- 
fier la couvrent. 

— De ces sommes, dit-il, je pourrai faire la 
justification au moment donné. 

— Ce moment est venu. 

Ah ! le petit magistrat à huit mille francs, qui, 



8o LEURS FIGURES 

tout à l'heure, sa serviette sous le bras, dans la 
boue de novembre, courra pour saisir son tram- 
way, il tient le gros banquier ! Il ne sera pas 
heureux dans sa brillante voiture rapide, l'insolent 
millionnaire du parc Monceau ! 

Le magistrat pourtant ne se laisse pas aller à 
son instinct ; il se conduit en chien discipliné 
devant un gibier qu'on ne lui abandonne pas. Rei- 
nach, entré témoin, sort inculpé, c'est vrai, mais 
non pas inculpé pour corruption : seulement pour 
recel de fonds. 

Trop d'intérêts politiques entourent, sui'veil- 
lent, menacent le cabinet du juge, pour qu'on s'y 
inspire de la seule justice. Cet après-midi même, 
aux heures où M, Prinet « cuisine » Reinach, 
les ministres délibèrent sur l'éternelle question 
des poursuites. Autour du tapis vert, chacun d'eux 
dissimule. Ricard, qui redoute ses collègues épou- 
vantés, affecte de n'avoir aucun parti pris : il 
attend les derniers renseignements de son pro- 
cureur général. Son apaisement trompa si bien 
qu'un ministre se pencha pour dire à M. Carnot : 

— Je crois que la poursuite correctionnelle est 
abandonnée. 

Et M. Carnot, en se frottant doucement les 
mains, d'une voix sereine et triste, dit qu'on lui 
ôtait un grand poids de dessus la poitrine. 

En sortant du conseil, vers six heures, M. Lou- 
bet reçut à la place Beauvau M. Ouesnay de Beau- 



,\. 

UN RAT EMPOISONNÉ 8i 

repaire qu'il avait convoqué et, avec cet accent de 
Montélimar qui éveille la défiance d'un Normand : 

— Ah ! mon pau\Te procureur général, cette 
affaire m'empêche de dormir ! 

M. Prinet veut bien ajourner le moment que 
tout à l'heure il disait « venu ». Il attendra au 
lendemain 5 novembre pour envoyer rue Murillo 
1^ commissaire de police chercher les pièces jus- 
tificatives. Le sieur Reinach aura vingt-quatre 
heures pour les maquiller. Mais ce répit, c'est 
tout ce que peut consentir le magisti'at, et le 5, 
en tête de la commission qu'il remet à M. Clément, 
il inscrit : « Urgent. 

Ce 5, les reporters antiparlementaires publient 
des articles de cannibales sur le trouble du baron 
de Reinach dans le couloir du juge d'instruction, 
et M. Loubet appelle une fois de plus à la place 
Beauvau M. Quesnay de Beaurepaire. 

— Avec une presse pareille, lui dit-il, on ne 
peut pas gouverner dans un pays civàhsé. 

Le procureur général ne se connaît pas le devoir 
de « gouverner », mais d'exécuter des ordres. Il 
se permettra seulement de soumettre à M. Loubet 
\m avis : 

— Vous en revenez toujours aux conséquences 
politiques : eh ! monsieur le président du conseil, 
vous n'avez pas à prendre un parti contre les 
députés corrompus avant une dénonciation régu- 
lière ! Attendez qu'on livre les noms ! 



82 LEURS FIGURES 

Alors ce fut la grande scène. M. Quesnay de 
Beaurepaire, par habitude oratoire, s'était levé en 
parlant. Loubet se dressa, lui aussi, et, la main 
sur son bureau : 

— Les noms des corrompus ?... Mais j'ai la liste... 
Il raconta ce que nul homme un peu informé 

n'ignorait : M. Cottu communiquant cette liste à 
M. Constans, ministre de l'intérieur ; l'honorable 
M. Constans demandant à la garder jusqu'au len- 
demain « pour réfléchir », et durant la nuit la 
faisant photographier. En quittant le ministère, 
M. Constans avait remis une des photographies à 
son successeur : « Je sais vos secrets, marchez 
droit. » 

C'est avec des pièces de cette sorte qu'on s'as- 
sure dans un parlement ime solide majorité. Et 
voilà pourquoi les véritables hommes d'État pré- 
fèrent toujours aux honnêtes gens les canailles. 
Seulement les canailles vous mettent parfois dans 
l'embarras. 

M. Loubet, très énervé, frappait et désignait 
de ses doigts tendus le côté droit de son bureau. 
Il ci'aignait d'avoir trop parlé et voulait en dire 
davantage ; le magistrat, qui avait osé marcher 
pour le Parlement dans le procès de Boulanger, 
refuserait-il de sauver, une fois encore, la partie ? 

— Nos adversaires, continuait M. Loubet, 
auraient beau jeu ; cette hste de corrompus, elle 
est toute républicaine... un seul réactionnaire. 



UN RAT EMPOISONNÉ 83 

Celui-là, il osa le citer. 

Le procureur général trouvait que de telles con- 
fidences lui faisaient une situation immorale. Il 
se retira, plus éclairé qu'il ne souhaitait sur l'in- 
capacité et la fourberie des politiques. 

Cependant, M. Clément négligeait la commis- 
sion « urgente » qu'il avait reçue de se transpor- 
ter au domicile de M. le baron de Reinach. Décidée 
le 4 novembre par M. Prinet, commandée le 5, 
cette démarche ne fut exécutée ni le 5, ni le 6, ni 
le 7. 

Les ajournements de la Justice ne justifiaient pas 
Reinach. Il avait acheté des hommes politiques ; il 
semblait donc pouvoir compter sur leur appui. 
Mais il avait livré leurs noms à Cornélius. Dès lors, 
comment les avertir du péril sans leur révéler sa 
trahison, et sans grossir de leur haine les haines 
qui déjà le pressaient ? Il s'enfonçait en tâtonnant, 
dans un cul-de-sac où de tous côtés des parois 
infranchissables grandissaient et le resserraient. 

Sa vie et ses pensées, dans cette période inté- 
ressante de son agonie, ont été obscurcies à des- 
sein par des personnes de sa complicité. Nous 
avons plusieurs sources d'informations : 1^ récit 
de Clemenceau, le récit de Rou\âer, quelques ren- 
seignements officiels, deux ou trois instantanés 
que prirent des passants. Le tout concorde à nous 
montrer un être qui se détraquait. Dans cette situa- 
tion inextricable, l'adjectif qui rend le mieux son 



84 LEURS FIGURES 

état d'âme et sa physionomie, c'est qu'il était 
hagard. 

Dès le 4 au soir, mal essuyé de ses sueurs chez 
le juge, il courut là-bas dans les brouillards de 
Saint-James, sur les berges de la Seine, savoir ce 
que pensait de la situation son ami Rouvier. 

Rouvier plus tard, devant la Commission d'en- 
quête, a raconté cette \'isite : « M. de Reinach 
« m'a dit qu'il venait d'être entendu comme 
a témoin, mais nullement qu'il fût inculpé. Il 
« était fort ému, parce qu'il pensait que ce pro- 
« ces pouvait avoir un grand retentissement et 
« porter atteinte au régime servi par son gen- 
« dre... » 

Ainsi Reinach, inculpé tout hagard, et qui 
court du Palais chez son puissant ami, ministre 
des finances et collègue de Ricard, n'a rien à 
lui dire que ceci : le régime parlementaire auquel 
s'est consacré Joseph va recevoir un coup dont, 
par contre-coup, je me sens affecté. 

Rouvier sent bien son récit un peu sec. Il ajoute 
qu'ayant estimé que le baron prenait avec vivacité 
la situation, il lui a dit : 

— Avez- vous commis des actes délictueux ? 
Par exemple, a^'ez-vous corrompu des membres 
du Parlement ? Avez-vous promis à des sénateurs 
ou à des députés, en échange d'un vote déter- 
miné, une somme d'argent ou des avantages ? 

(N'est-ce pas que la question est charmante de 



UN RAT EMPOISONNÉ 85 

Rouvicr à Reinach ? La réponse n'est pas moins 
notable.) 

— Je n'ai rien fait de semblable, réplique Rei- 
nach. 

— Alors, pourquoi cet embarras ? continue 
Rouvier (toujours dans sa déposition du 14 dé- 
cembre devant la Commission d'enquête). 

Et Reinach de répondre : 

— Parce que j'ai été largement intéressé dans 
divers syndicats de la Compagnie de Panama. Et 
considérant que ces bénéfices étaient ma propriété 
personnelle, j'en ai usé à ma convenance... 

Sur ce beau mot, Rouvier s'arrête en disant : 
« J'emploie les termes mêmes dont s'est servi 
« M. de Reinach et qui sont restés fidèlement 
« dans ma mémoire. » Puis, il rapporte un der- 
nier mot du baron : <( J'ai pu partager mes béné- 
« fices avec des financiers et avec des hommes 
« politiques de mes relations. » 

Je prie qu'on relise ce petit récit qui présente 
si ingénument le rôle panamiste du baron de 
Reinach. C'est là du comique de grande qualité, 
qui ne fait pas rire, mais qui force à voir clair. 
Rouvier ne nous dit pas qu'il s'est exclamé : 
« Comment ! vous figuriez dans des syndicats ! 
vous avez partagé avec des financiers et des per- 
sonnages politiques ! Je n'aurais pas cru qu'il y eût 
de telles combinaisons. » Non, il ne nous dit pas 
s'il a répondu cela, mais nous devons le supposer. 



86 LEURS FIGURES 

Il est vrai que, de toutes les suppositions, la 
seule vraisemblable est que Reinach, à peine 
entré chez son compère Rou\der, a dit en s' es- 
suyant le front : 

« C'est terrible ! me voilà inculpé de compli- 
<i cité pour le détournement des fonds dissipés 
« par la Compagnie de Panama. Qu'est-ce que 
« vous faites donc au conseil des ministres ? 
« Prinet n'a pas cessé de me persécuter sur Arton 
« et sur les miUions dont il constate que j'ai eu 
« la disposition. De ce train-là, c'est fatal, je 
« devrai me traiter de voleur ou dire la part de 
« chacun. Il faut donc que vous, Burdeau et tous 
« les amis, vous pesiez sur Quesnay ou sur votre 
« Ricard d'un suprême effort. On va perquisi- 
« tionner chez moi. Je vous préviens qu'on y 
« trouvera des documents. C'est à vous tous de 
« m' épargner cet affront public... » 

Et des menaces, sans délai, ce maître-chanteur 
professionnel passe secrètement à l'acte. En 
quittant Saint- James, il voit Andrieux, ennemi 
mortel de Rouvier, et propose — on le sait — de 
révéler à la Libre Parole les parlementaires qu'il 
a corrompus. Double calcul ; il se rachètera près 
des antiparlementaires en leur livrant quelques 
proies, en même temps qu'il contraindra le gou- 
vernement épouvanté à étouffer le procès. 

Andrieux, devant la Commission d'enquête, 
s'est expliqué sur ces pourparlers fort nettement. 



UN RAT EMPOISONNÉ 87 

avec l'élégance d'un tireur qui cause après l'as- 
saut, ou, mieux encore, comme un cuisinier qui, 
dans le poulailler, lirait à haute voix l'art d'ac- 
commoder les volailles : 

« La campagne a été commencée dans la Libre 
« Parole (octobre) par un banquier du nom. de 
« Martin, qui signait « Micros ». Vous y trou- 
« verez des imputations assez vives contre le 
« baron de Reinach. Puis, le sac est vidé. Le 
« journal annonce bien qu'il n'a pas fini, pour 
« tenir son public en haleine, mais, en réalité, il 
« n'a rien... C'est à ce moment (premiers jours 
« de novembre) que le baron de Reinach me fit 
« savoir qu'il était disposé à donner des rensei- 
« gnements ; il n'y mettait qu'une condition, 
« c'est qu'on ne l'attaquerait plus dans la Libre 
« Parole. Lorsque l'on m'a offert des armes 
« contre le parti politique que je combattais, je 
« ne me suis pas autrem.ent préoccupé de savoir 
« d'où elles venaient, ni de la pureté de la 
« source... Je les ai prises, il me suifisait que les 
« renseignements fussent exacts... Et voilà com- 
« ment, au 8 novembre, vous voyez recommencer 
« une campagne très vive dans la Libre Parole 
« où sont dénoncés des députés et des sénateurs. 
« C'était le baron de Reinach qui était la source 
« de ces renseignements et, pour le payer de sa 
« complaisance, on ne l'attaquait plus. » 

Le baron de Reinach a trouvé le moyen d'apai- 



88 LEURS FIGURES 

ser et de distraire la meute des journaux : mais 
la Chambre ? Que la Libre Parole accorde un 
répit, c'est Jjien ; mais Delahaye qui annonce une 
interpellation ? 

Le secrétaire de la rédaction de la Libre Parole, 
M. Georges Du val, professionnel de valeur, qui 
se pique de n'apporter au milieu des luttes poli- 
tiques que la curiosité d'un psj^chologue, avait 
publié en 1875 un petit Guide à l'usage des ama- 
teurs d.e ballets dont le baron de Reinach écrivit 
la préface sous le nom de la Sangalli avec qui il 
était en complaisance. S' autorisant de cette colla- 
boration, le baron s'en vint au domicile particu- 
lier de Du val. 

— Connaissez-vous Delahaye ? 

— Très peu, pourquoi ? 

— Savez- vous s'il serait homme à vendre son 
silence ? 

— Vous seriez donc disposé à le lui acheter ? 

— Ce qu'il voudra... 

— J'ose croire que vous m'estimez trop pour 
compter sur mon intermédiaire ? 

— Évidemment. Je m'informe, voilà tout. 

— Eh bien ! si peu que je connaisse M. De- 
lahaye, j'ai la conviction que vous feriez un pas 
de clerc. 

— Ah! 

J'entends encore ce « Ah », disait Georges Du- 
val à l'auteur de ce récit. Il y avait dans ce 



UN RAT EMPOISONNÉ 89 

« Ah ! » du découragement et pas mal de stupé- 
faction. 

Reinach avait acheté trop d'hommes pour ad- 
mettre aisément qu'il en restât d'incorruptibles. 

Cependant la Justice, obligée par la loi et par 
l'opinion, ne peut pas chômer plus longtemps. 
Le mardi 8 novembre à neuf heures du matin, 
M. Clément exécute — enfin ! — sa commission 
♦ urgente !>, décidée du 4 et datée du 5. Rue 
MuriUo, n° 20, un valet de chambre lui répond 
que « Monsieur le baron fait im voyage d'une 
vingtaine de jours dans le midi de la France f>. 

Pourquoi, ce jour même ou le lendemain, M. 
Prinet n'a-t-il pas perquisitionné au domicile d'un 
inculpé en fuite ? Voici son explication : 

« Je n'ai pas pensé que ce fût urgent... Je me 
« suis abstenu parce qu'on ne peut pas tout faire, 
« du jour au lendemain, d'une façon consécutive... 
<i II est facile de parler après les événements 
« accomphs ! Mais, à cette époque, M. le baron 
« de Reinach n'était pas aussi vivement accusé 
« d'avoir été le courtier principal des œuvres de 
« corruption de la Compagnie qu'il l'est aujour- 
« d'hui... Il est bon de rappeler que c'est moi 
« qui ai pris l'initiative de tous les actes d'ins- 
« truction sous ma responsabilité... A l'époque 
« dont nous parlons, tout le bruit qui s'est fait 
« récemment contre le baron de Reinach comme 



90 LEURS FIGURES 

« corrupteur n'existait pas. On avait seulement 
« des soupçons, comme pour Arton. Et voilà 
« pourquoi je n'ai pas été plus loin momentané- 
« ment, sauf à agir plus tard. f> 

Pauvre fonctionnaire incertain, qui s'estime 
déjà courageux jusqu'à l'imprudence ! Une de ces 
phrases rend intelligible le système de Reinach 
dans cette période. Reinach, au 8 novembre, n'est 
inculpé que de complicité dans le détournement 
des fonds dissipés par la Compagnie ; c'est plus 
tard, le 19, qu'il sera inculpé com.me agent prin- 
cipal de corruption. Reinach espère encore. La 
condition de son salut, c'est qu'aucun document 
ne le mette en cause devant le pubhc. Que l'opi- 
nion s'égare de sa personne, le gouvernement et 
la Justice le laisseront bien tranquille. De là, ses 
efforts auprès de la Libre Parole et du côté de 
Delahaye. 

De Grasse, de Monte-Carlo, l'oreille tendue, 
la pnmelle dilatée, le baron de Reinach smrveil- 
lait Paris où, depuis le 8 au matin, paraissaient 
les dénonciations qu'il avait remises à Andrieux 
pour Drumont. « M. Drumont, — a dit Andrieux 
« devant la Commission d'enquête, — m' ayant 
(( mis sur la liste des personnes qu'il désirait 
« recevoir dans sa prison, j'en ai profité pour 
« aller causer avec un homme dont la conversa- 
« tion est d'ailleurs intéressante, » Ces notes 
mystérieuses, chaque jour, la vieille domestique 



UN RAT EMPOISONNÉ 91 

du prisonnier les apportait de Sainte-Pélagie à la 
Libre Parole. Elles faisaient frémir Floquet à la 
présidence, Rou\àer au ministère des Finances, 
Burdeau à la Marine, Freycinet à la Guerre, tout 
le Parlement ; en même temps, elles allumaient 
la curiosité, et peu à peu la férocité des lecteurs 
de la Libre Parole multipliés par centaines de 
mille. Cependant Reinach touche le prix de sa 
trahison : du silence. Ils le laissent souffler dans 
son fourré, les terribles chasseurs qui, un cou- 
teau à la ceinture, sonnent de ce cor bruyant dont 
la France retentit. 

Misérable gibier, ce gros homme ! S'il a fui 
Paris, c'est sans doute pour se ménager un alibi 
contre les soupçons de ses complices parlemen- 
taires qu'il vend à Drumont. Mais il fallait aussi 
qu'avant de mourir le président des Chemins de 
fer du Sud revît les célèbres régions du rasta- 
quouérisme, Nice, Monte-Carlo, où il avait exercé 
la royauté de l'argent et de l'influence et si fort 
joui du bonheur : bonheur de la qualité la plus 
basse que lui et sa bande sont aptes à sentir. 

Nul homme ayant de l'imagination, après avoir 
visité dans un site magnifique, à Nice, la dépouille 
de Gambetta, sur quoi pourrissent délaissées un 
amas de couronnes avec les plus misérables 
légendes qu'inventèrent jamais de pauvres Ho- 
mais, ne manquera de discerner, en redescendant 
vers les casinos et vers les vulgarités bpayantes 



g2 LEURS FIGURES 

de cette rive, combien ces lieux conviennent à un 
baron de Reinach qui fut vraiment leur incarna- 
tion. Brillant fumier de cosmopolites, d'escrocs 
titrés et de grossiers insolents, cette Côte d'Azur 
que son public déshonore, voilà bien la patrie 
élue de ce faux baron de Reinach et de tous ces 
survivants du gambettisme qui, chaque année, 
saluent la tombe de leur maître en allant à Monte- 
Carlo toucher leur subvention. L'atmosphère des 
saUes de jeu, des restaurants et des filles, était 
bien faite pour le tonifier, le soutenir d'opti- 
misme. Fit-il une pointe en Italie pour y cacher, 
y chercher des papiers ? Demanda-t-il protection 
au gouvernement italien de qui il tenait son titre 
de baron ? Un mot de Loubet (« Graves nouvelles 
reçues d'Italie ») que nous entendrons tout à 
l'heure, nous permet de le supposer. Quoi qu'il 
en soit, c'est au cœur de son royaume, c'est au 
Casino de Monte-Carlo que le mercredi i6 no- 
vembre il lit afiichée la dépêche des agences : 
« La Chambre fixe à demain jeudi la discussion 
« de l'interpellation Delahaye sur les lenteurs de 
« la Justice à faire la lumière sur l'entreprise de 
« la Compagnie de Panama. » En même temps, 
il apprend que, M. Quesnay de Beaurepaire ayant 
menacé de démissionner si on le laissait sans 
ordres, les ministres radicaux, c'est-à-dire Ricard, 
Bourgeois et Viette ont obligé, en dépit de Rou- 
vier, le conseil des ministres à voter des pour- 



UN RAT EMPOISONNÉ 93 

suites et que lui, baron de Reinach, il figure parmi 
les inculpés. 

Aussitôt Reinach se prépare pour un suprême 
assaut. La presse maintenant se tait. Ce Delahaye, 
c'est un boulangiste qui n'a ni crédit ni preuves. 
La Chambre va l'ajourner. Le terrible, qu'il faut 
bien entrevoir, serait que les administrateurs du 
Panama, furieux d'être poursuivis, parlassent. Eh 
bien ! il ne faut pas de procès. Et Reinach en 
revient toujours à la nécessité de peser sur le gou- 
vernement avant que le parquet lance les citations. 

Il s'applique d'abord à montrer de la sérénité : 
l'indifférence des forts. Le jeudi 17, il écrit de 
Monte-Carlo à M. Jules Barbier pour qu'ils col- 
laborent à un ballet, et à M. Gailhard, de l'Opéra, 
pour lui donner rendez-vous le lundi 21, aux 
répétitions de la Maladetta. Parlant à ce dernier 
des danseuses, il badine : « Embrassez-les toutes 
« pour moi. » 

Le même train qui emportait cette lettre le 
déposait en gare de Paris, le vendredi 18 no- 
vembre, à 5 h. 34 de l'après-midi. 

Dès ses premiers pas dans les rues, le baron, 
de qui ce vo^^age n'avait pas diminué les batte- 
ments de cœur, entendit par la bouche de mille 
camelots fiévreux l'agression violente de la Co- 
carde. A la lueur des becs de gaz, il lut qu'elle 
dénonçait par le détail, avec une effroyable exac- 
titude, son rôle de corrupteur. Il comprit dans un 



94 LEURS FIGURES 

éclair : Ducret, dii-ecteur de la Cocarde, c'était 
l'homme de Constans. Constans et les radicaux 
coalisés voulaient son cadavre pour faire trébu- 
cher dessus le personnel opportuniste ; derrière 
eux tous, il y avait Cornélius. Reinach se sentit 
perdu. 

Les antiparlementaires, l'opinion publique le 
traquaient, les administrateurs du Panama en- 
traient en ligne avec Delahaye, les radicaux et 
les amis de Constans se massaient pour lui couper 
la retraite. Il se vit la \Hctime désignée par tous. 
Mais peut-être, au miheu de l'incalculable événe- 
ment poKtique déchaîné, cela surtout l'épouvan- 
tait : le regard de Cornélius. Cornélius pareil à 
une araignée, qui dans ses fils surveille sa proie. 

Le baron de Reinach ne demeura qu'un instant 
rue Murillo et remonta dans sa voiture qu'on 
n'avait pas dételée. Il porta à l'un de ses amis, 
M. Carpentier, une enveloppe fermée avec la men- 
tion : « En cas de décès, remettre à l'un de mes 
frères. » Une première fois en 1890, puis vers 
août 1892, il avait déposé entre les mains du même 
une pareille enveloppe. 

Il passa chez Rouvier à Saint- James. Il monta 
supplier Cornélius Herz. Il courut chuchoter à 
l'entourage de l' interpellât eur : « Savez- vous que 
M. Delahaye pourrait faire fortune ? » 

Toute la soirée, il galopa dans ces ténèbres 
comme un rat empoisonné derrière la boiseiie. 



UN RAT EMPOISONNÉ 95 

Quel sinistre accueil à toutes les issues que sa 
fièvre cherchait ! Plus âpres peut-être que ses 
adversaires, ses complices, qui soupçonnaient ou 
redoutaient ses dénonciations, le guettaient pour 
l'assommer d'un coup de savate. 
On lui disait : 

— Il n'y a pas de temps à perdre, car le par- 
quet lancera les citations lundi. Demain samedi, 
Delahaye doit interpeller. Ricard, si la Chambre 
le presse, n'hésitera pas à annoncer officiellement 
les poursuites. 

On ajoutait, et de quel air soupçonneux, deux 
phrases plus terribles : 

— Les journaux sont renseignés d'une façon 
bien précise, inexplicable ! On raconte que, der- 
rière eux, il y a Constans et Herz ; mais, ce Cons- 
tans, ce Herz, dites-nous, Reinach, d'où tiennent- 
ils leurs informations ? 

Le baron rentra à dix heures du soir, sans avoir 
dîné, li\ide d'avoir couru dans cet égout. Il se 
débattait encore, mais sans méthode, avec les 
désordres d'un homme perdu. Il ne faisait plus 
que nager en chien. Amis et ennemis allaient 
s'entendre pour le noyer. Ainsi une bande de 
cambrioleurs achè\'e le complice blessé et qui ne 
peut plus échapper à la police. 



CHAPITRE VI 

LA JOURNÉE d'agonie DU BARON 
DE REINACH 

(iç novembre i8ç2) 

Toute la nuit ses bourreaux 
le laissèrent sanglant et mutilé. 
Au matin, ils revinrent et lui 
dirent : « Allons ! aujourd'hui, 
il faut faire ime petite prome- 
nade en ville. » 

(Récit d'un martyre en Chine.) 

Dans la nuit du i8 au 19, le baron n'a guère 
dormi. Debout dès l'aube, U court, le long du 
Bois de Boulogne si humide en novembre, chez 
Rouvier. Il lui annonce qu'il n'a pas pu déter- 
miner Cornélius Herz à passer à Saint -James ou 
au ministère. 

« Cornehus se disait souffrant, — a raconté 
« par la suite Rouvier à la Chambre. — M. de 
« Reinach, renouvelant ses instances, m'a de- 
« mandé de l'accompagner... Il me répondait que 
« c'était pour lui une question de vie ou de 
« mort... Et alors, je ne sais si c'était prudent, 



JOURNÉE D'AGONIE DE REINACH 97 

« en tout cas, ma conscience me dit que c'était 
« humain, j'ai répondu : — Je suis prêt à faire 
« la démarche que vous me demandez, si grave 
« qu'elle puisse paraître, mais j'y mets une condi- 
« tion, c'est que nous ne serons pas seuls ; je 
« veux qu'il y ait un témoin dans cet entretien. 
« — Le nom de M. Clemenceau a été prononcé 
« et j'ai dit : — Je ne connais pas de meilleur 
« témoin. » 

Des mots, des histoires ! N'attribuons aucune 
autorité à cette déposition d'un homme qui plaide 
pour son propre salut ; prenons-y seulement le 
décor des premières intrigues de cette intermi- 
nable journée. 

De grand matin, là-bas dans ce morne Saint- 
James, dans une villa qui regarde à travers un 
parc effeuillé les berges désertes et les brouil- 
lards de Puteaux, Reinach et Rouvier, tous deux 
congestionnés, mais l'un abattu dans sa graisse 
jaunâtre, l'autre musclé et défiant le destin, se 
concertent sur les moyens d'éviter la correction- 
nelle. Ils décident de s'adjoindre Clemenceau. 
Nous allons suivre ce trio. Une tragédie dans le 
brouillard. Des ombres qui s'agitent et puis le 
bruit d'un corps qui tombe. 

. Quand, vingt-quatre jours après le drame, les 
circonstances forcèrent les deux survivants à 
parler devant la Chambre et devant la Commission 
d'enquête, leurs récits ne concordèrent pas ; mais 
4 



98 LEURS FIGURES 

leurs accents, leurs visages, leurs sueurs, furent 
tels qu'on se sentit entraîné aux plus effroyables 
hypothèses. 

D'après Rouvier et Clemenceau, Reinach croyait 
n'être pas inculpé. Il doutait même de figurer au 
procès comme témoin. Seulement un journal, la 
Cocarde, dirigée par Ducret, l'attaquait, et cela, 
il le ressentait avec une telle vivacité qu'il disait 
que c'était pour lui une question de vie ou de 
mort. Il affirmait que M. Herz pouvait faire cesser 
les attaques, et M. Rouvier, sans connaître d'ail- 
leurs le moyen de M. Herz, consentit à se rendre 
chez lui pour l'inviter à s'interposer. Quant à 
M. Clemenceau, il accompagnait ces deux mes- 
sieurs en personnage muet et seulement afin que 
Rouvier eût un témoin de sa conversation. D'ail- 
leurs, M. Rouvier n'ouvrit pas la bouche ! 

Les impossibilités de ce système sautent aux 
yeux. 

Qui croira que Jacques de Reinach, banquier 
puissant, Rouvier, ministre des finances, et Cle- 
menceau, merveilleux tacticien, se soient proposé 
comme « une question de vie ou de mort t>, et 
sans parvenir à la résoudre, d'apaiser ce bon 
garçon, ou, si vous voulez, cette bonne fille 
d'Edouard Ducret ? 

D'ailleurs, admettre qu'il s'agissait de gagner 
à tout prix Ducret, c'est admettre la véracité de- 
ses accusations. Dès lors, que penser d'un membre 



1 



JOURNÉE D'AGONIE DE REINACH 99 

du Cabinet et d'un chef parlementaire qui assistent 
un banquier voleur ? 

Coupons au court. Ces messieurs prétendent 
avoir ignoré que, depuis le 4 novembre, leur ami 
était inculpé. Mais, dans son discours du 13 dé- 
cembre, Rouvier avouera implicitement qu'il a 
connu l'inculpation. Voici sa phrase : « Dans la 
<i journée du 18 novembre, c'est-à-dire quatre 
« jours après que le gouvernment eut autorisé le 
« parquet à poursuivre... » Ainsi l'autorisation 
fut examinée en conseil des ministres ; Rouvier 
la combattit vdgoureusement à plusieurs reprises, 
et il n'aurait pas demandé : « Qui poursuit-on ? » 
Allons donc ! le grave souci qui met en chasse 
MM. Clemenceau et Rouvier, ce n'est pas d'adoucir 
un Ducret. Ce n'est même point de sauver un 
Reinach. Ils s'efforcent de rattraper des docu- 
ments terribles et de les enterrer avant l'explosion 
imminente. 

Cornélius recommence l'opération qui, une fois 
déjà, lui réussit. En juillet 1888, il a télégraphié 
en clair à Reinach : « Il faut payer ou vous sauterez, 
vous et vos amis », et Clemenceau, accompagné 
de Ranc, a pressé le ministre Freycinet d'agir sur 
M. de Lesseps pour qu'il fournît l'argent et mît 
Reinach en mesure de satisfaire Herz. Eh bien ! 
en octobre-novembre 1892, nous assistons à une 
répétition de cette manoeuvre. Herz promène çà 
et là le fameux document écrit par Jacques de 



100 LEURS FIGURES 

Reinach et qui dénonce Rouvier, Arène, Devès, 
Barbe, Albert Grévy, Jules Roche, Dugué de la 
Fauconnerie, Floquet, Pesson, Léon Renault, Go- 
bron, Proust, Béral, Thévenet, Sans-Leroy, Henry 
Maret, Le Guay, ajoutant que 1,340,000 francs 
ont été distribués par Arton à des hommes poli- 
tiques dont on ne donne pas les noms. Ce papier 
fulgurant, il le montre notamment à Andrieux qui 
passe pour n'aimer pas Rouvier, et voilà de quoi 
mettre aux champs notre éminent ministre des 
finances. 

Mais cette arme terrible, si l'on se reporte au 
témoignage de Stéphan, c'est Clemenceau lui- 
même qui, l'ayant reçue de Reinach, l'a transmise 
à Cornélius. Ainsi s'expUque que, dans l'effort de 
cette journée d'agonie et pour peser sur l'impla- 
cable Cornélius Herz, Reinach et Rouvier requiè- 
rent le concours de Clemenceau. 

Dans ce tragique colloque du 19 novembre, au 
matin, entre Reinach et Rouvier, quand le pro- 
blème à résoudre, c'est de réparer les trahisons 
de Reinach, quels ne durent pas être les éclats 
de Rouvier ! \"oilà des minutes où l'instinct de la 
conservation fait réapparaître la bête, — la bête 
des quais de Marseille et la bête du ghetto de 
Francfort, — dans un ministre et dans un ban- 
quier. A Cannes, en réunion publique, certain 
jour, ce Rouvier, ministre, vingt fois ministre, ne 
craignit pas de boxer sur l'estrade avec un con- 



JOURNÉE D'AGONIE DE REINACH loi 

tradicteur. Aujourd'hui ses fortes mains étrangle- 
raient volontiers ce mauvais juif de qui vient tout 
le péril. Mais, quand la tempête secoue la barque, 
ce n'est pas l'heure que deux matelots satisfassent 
leur haine : Reinach et Rouvier se distribuent la 
besogne urgente. 

D'abord ils aviseront à l'attitude de Floquet. 
On dit qu'au début de la séance celui-ci expli- 
quera comment il a reçu de Panama trois cent 
mille francs. On est perdu si l'on entre dans la 
voie des aveux. Qu'il se taise. — Ensuite, il faut 
obtenir de Ricard qu'il ne se prête pas à l'inter- 
pellation Delahaye. — Enfin, troisième point : 
les citations des inculpés n'ayant pas encore été 
lancées, il faut, par un suprême effort, les faire 
ajourner, sinon déchirer. 

Tout cela, pour gagner un délai, pour trouver 
le temps de satisfaire les deux cruels étrangleurs, 
G^melius, qui veut des millions, et Constans, qui 
veut la présidence du conseil. Rouvier y va tra- 
vailler toute la matinée au conseil des ministres ; 
il donne rendez-vous à Reinach pour deux heures, 
chez Clemenceau. 

Où courut Reinach en quittant Saint-James ? 

Vers midi, un commissionnaire sonnait au 
domicile de Georges Duval, secrétaire de rédac- 
tion de la Libre Parole, et le prévenait qu'en bas, 
snr le trottoir, un monsieur désirait lui parler. 



102 LEURS FIGURES 

« En d'autres circonstances, dit M. Diival, je ne 
« me serais pas dérangé, mais nous vdvions dans 
« un temps bizarre où, de toutes parts, nous arri- 
« vaient des concours imprévus. » Il descendit 
et trouva, qui se promenait de long en large devant 
la porte cochère, le baron de Reinach. 

— Montez dans mon fiacre, il faut absolument 
que nous causions, dit-il au journaliste qui lui 
répliqua : 

— Vous êtes compromettant, je ne tiens pas à 
être vu avec vous. 

Le baron offrit de baisser les stores. Il parais- 
sait affolé. La curiosité décida M. Duval. 

— Place de l'Étoile, dit le baron au cocher. 
Puis, à M. Georges Duval : 

— Je suis un homme perdu. Voilà Floquet qui 
avoue. Que pensez- vous de l'avenir ? 

— Ma foi ! bien malin qm le pourra prédire. 
On raconte que le peuple commence à murmurer. 
D'ici à quelques jours, on manifesterait dans la 
rue que je n'en serais pas surpris. En tout cas, 
vous me semblez dans de mauvais draps. 

— A qui le dites-vous ! La Libre Parcle pourra 
se vanter d'avoir attaché un fameux grelot ! 

— Elle vous épargne sj'stématiquement et l'on 
s'en étonne dans mon entourage. 

— Oh ! de ce côté, je suis tranquille ! C'est 
quelqu'un des miens qui vous fournit des rensei- 
gnements. 



JOURNÉE D'AGONIE DE REINACH 103 

— Qui donc ? 

— Andrieux, parbleu ! 

En livrant ce secret à M. Georges Duval qui 
n'avait pas à le taire, Reinach espérait-il qu'un 
écho en parviendrait au gouvernement, et qu'in- 
timidés, les hommes politiques le mettraient hors 
de cause ? 

Revint-il avec M. Duval sur son absurde projet 
d'acheter le silence de Delahaye ? 

Le fiacre aux stores baissés arrivait place de 
l'Étoile ; le baron de Reinach en descendit brus- 
quement disant qu'il devait aller à un rendez- 
vous avec Clemenceau. 

Le conseil des ministres s'était terminé à onze 
heures et demie. M. Rouvier déjeuna à Neuilly. 
Après midi, il revint à Paris dans sa voiture, la 
quitta dans les Champs-Elysées et se rendit à pied 
rue Clément-Marot. Sur le palier de Clemenceau, 
il rencontra le baron de Reinach, Clemenceau 
était sorti. Sans doute, il courait pour l'exécution 
du plan arrêté à Saint-James et que Reinach, vers 
midi, lui avait apporté. Rouvier et Reinach se 
quittèrent après s'être donné rendez-vous au mi- 
nistère des finances, vers cinq heures. Il était 
deux heures. 

A cet instant, du Palais de Justice, M. Ques- 
nay de Beaurepaire écrivait au garde des 
sceaux : 



104 LEURS FIGURES 

« Paris, le 19 novembre 1892, 2 heures du soir, 

« Monsieur le Garde des Sceaux, 

« J'ai l'hooneur de vous informer que je fais citer 
aujourd'hui MM. Ferdinand de Lesseps, Ch. de 
Lesseps, Fontane, Cottu, EiSel et de Reinach à com- 
paraître jeudi prochain 24 devant la première chambre 
de la Cour d'appel jugeant correctionnellement, sous 
prévention d'escroquerie et complicité, d'abus de 
confiance et complicité. 

« La Cour accordera, s'il lui plaît, une remise pour 
l'étude du dossier et préparation de la défense ; mais 
du moins l'aSaire sera ainsi liée et fixée. 

« Un dernier examen des pièces, joint à une nouvelle 
conférence avec M. le conseiller Prinet, enquêteur, 
m'a déterminé à modifier le projet de citation et à 
compléter celle-ci : 1° par une prévention d'abus de 
confiance contre le Comité de direction à raison de 
trente et un milUons pris dans la caisse de la Com- 
pagnie pour opérer les manœuvres en vue de l'émis- 
sion de 1888; 2° par la mise en prévention de M. de 
Reinach comme complice d'abus de confiance à raison 
de l'énorme somme qu'il a appréhendée sur les trente 
et un millions dissipés. 

« J 'envoie les citations à cinq heures. » 

En même temps, M. Quesnay de Beaurepaire 
avertissait M. Loubet. Puis il adressait à M. Joseph 
Reinach le biUet suivant : 

1 Samedi 19 novembre, heures. 

« Mon cher ami, 
« Je \'iens vous prévenir, avec un grand serrement 
de cœur, de la triste nouvelle qui va vous parvenir 



JOURNÉE D'AGONIE DE REINACH 105 

ce soir, ou demain naatin, par une autre voie. Les 
citations dans l'affaire du Panama vont être lancées 
dans un instant, et elles contiennent un nom qui vous 
tient de bien près. La personne en question a dû 
vous prévenir, au surplus, puisque, le 4 novembre, 
M. le conseiller enquêteur l'a inculpée dans un in- 
terrogatoire. 

« Croyez que je suis navré et que le devoir accompli 
sous mes yeux, à mon parquet, ne m'a jamais coûté 
si cher. 

« Votre ami toujours. 

« J. Q. DE Beaurepaire. » 

Cependant que ces lettres terribles, qui allaient 
transformer des conjectures en évidences, chemi- 
naient à travers Paris, on voyait au Palais-Bourbon 
cette sorte de tension qui précède les catastrophes. 
Le monde parlementaire, couvert d'outrages par 
l'opinion, était ulcéré de fureiu: et de crainte. La 
Chambre venait de siéger toute la semaine sans 
repos. Elle avait consacré quatre jours à d'inutiles 
efforts pour supprimer la liberté de la presse. Le 
jeudi 17, au cours d'une discussion, M. Pichon 
ayant prononcé le mot « journaliste », il y eut 
une poussée de haine que le Journal Officiel enre- 
gistra sous ce titre « rumeurs au centre » ; au 
point que l'orateur s'interrompit : « Mon Dieu ! 
je suis bien obhgé de les mentionner ! » 

Depuis le jeudi 10, l'interpellation de Delahaye 
« sur les lenteurs de la Justice à faire la lumière 
« sur l'entreprise de la Compagnie de Panama & 



io6 LEURS FIGURES 

préoccupait tous les esprits. En séance, le garde 
des sceaux avait demandé que la discussion fût 
fixée au 17. Le mercredi 16, M. Rouvier lui-même 
fit une démarche près de M. Argeliès qui inter- 
pellait à côté de Delahaye, « sur la reconstitution 
de la Compagnie de Panama », pour obtenir que 
le jeune député de Corbeil reportât à huitaine 
son interpellation. Qu'ArgeUès consentît, la Cham- 
bre trouvait là un bon prétexte pour ajourner 
aussi l'interpellation Delahaye. M. ArgeUès re- 
fusa. Mais, le lendemain 17, la Chambre avait 
remis au vendredi 18 la discussion, puis du ven- 
dredi 18 à ce samedi 19. 

A quatre heures, Rouvier arrivant au Palais- 
Bourbon traversa la salle du Laocoon. Sturel, qui 
causait avec Suret-Lefort, devina un drame sur la 
physionomie congestionnée du Marseillais. 

— Quel déblaiement devant ton ambition, dit- 
il au député de la Meuse, si tu montais à la tri- 
bune pour réclamer la discussion immédiate de 
l'interpellation Delahaye ! 

— Il ne faut jamais s'attaquer à ceux qu'on 
n'est pas sûr d'achever, répondit le jeune député. 

Il quitta Sturel pour rejoindre Rouvier. La con- 
joncture lui semblait favorable pour obtenir une 
perception que lui réclamait un électeur capable 
de devenir son concurrent. M. Rouvier venait de 
dépasser de six pas Clemenceau, assis sur une ban- 
quette dans la salle Casimir-Perier. Il se retourna 



JOURNÉE D'AGONIE DE REINACH 107 

brusquement et, sans s'inquiéter de Suret-Lefort 
qui l'abordait, il dit au chef des radicaux qu'il 
voulait lui parler. Les deux hommes allèrent 
s'asseoir à l'écart. 

D'après la version que MM. Rouvier et Clemen- 
ceau donnent de cet entretien, Rouvier aurait 
dit: 

— Je viens de passer chez vous. Le baron de 
Reinach se trouve dans un état mental très fâcheux 
par suite de la polémique de la Libre Parole et 
surtout de la Cocarde. Il paraît être dans un de 
ces états d'esprit extraordinaires qui permettent 
les résolutions les plus graves. 

Suret-Lefort, debout à une petite distance, 
attendit quelques instants. Il toussait, hésitait, 
avançait, reculait ; puis n'osant pas interrompre ce 
tête-à-tête, il entra en séance. 

Ils sont tous là, les amis de Reinach ! Tandis 
que leur chef chancelant bat le pavé de Paris, ils 
accourent supporter le choc des étemels boulan- 
gistes. Les capitaines de la bande (c'est-à-dire les 
députés qui distribuèrent à leurs collègues les 
subsides panamistes) ont donné le mot d'ordre : 
c'est d'enterrer l'interpellation Delahaye. Les 
solitaires eux-mêmes (ceux qui touchèrent sans 
l'entremise d'Arton, de Reinach et des capitaines) 
comprennent d'instinct la tactique et marcheront 
au canon. Ce chaos dissimule une admirable dis- 
cipline ordonnée par la peur et par la haine. 



io8 LEURS FIGURES 

Dans un affreux silence, le président Floquet, 
tout pâle, s'est levé : 

— L'ordre du jour appelle la discussion des 
interpellations... sur l'affaire de Panama. 

Chacun, ami ou ennemi, ressent les voluptés 
atroces de la peur par sympathie. 

— Messieurs, avant de donner la parole... 

Ici, tel est son trouble, que ce président expé- 
rimenté s'embrouille, confond avec les inter- 
peUateurs les orateurs inscrits pour leur répondre. 
De cette séance et de quelques autres qu'il va 
subir, son cerveau se Hquéfiera. Un jour, on verra 
Floquet balbutier à la tribune, se taire, descendre, 
égaré. Aujourd'hui, il se reprend et d'une voix 
émue : 

— J'affirme devant la Chambre que, dans les 
circonstances dont on a parlé, non seulement je 
n'ai exercé aucune pression sur qui que ce soit, 
non seulement je n'ai rien exigé, mais je n'ai rien 
demandé, je n'ai rien reçu, et je n'ai rien distribué. 

Quels applaudissements ! quel triomphe ! et dans 
toute la Chambre, car il n'est pas mauvais, ce 
vieil homme, et tous ces gens amollis par des 
mœurs avocassières viennent de souffrir à voir ses 
mains qui pétrissaient la tablette de la tribune. 

L'auteur de ce livre sait que ce Floquet dans sa 
fleur, et quand il était une bête ardente, n'eût pas 
eu pitié de ses adversaires, et pourtant, après 
qu'il est mort dans la pire déconfiture, nous ne 



JOURNÉE D'AGONIE DE REINACH 109 

pouvons nous rappeler comme un agréable spec- 
tacle cet après-midi où nous le vîmes mentir. 

Dix minutes après, sur les bancs de la Chambre, 
on se passait de main en main une feuille sympa- 
thique au président, le Jour, qui venait de 
paraître et qui, trop tard informé de la volte-face 
obtenue par Reinach, annonçait qu'au cours de la 
séance, M. Floquet ferait une déclaration sensa- 
tionnelle : « Il dira qu'effectivement, étant prési- 
« dent du conseil et ministre de l'intérieur, à 
« une époque de péril national, iï n'a pas hésité 
« — en présence d'adversaires qui dépensaient 
« sans compter des sommes venues on ne sait d'où 
« — à demander aux grandes institutions de cré- 
« dit dont faisait alors partie la Compagnie de 
« Panama leur concours financier en vue de la 
« lutte engagée. » (Interview d'un des familiers 
et des amis de Floquet. Le Jour, 20 novembre 
1892.) 

Les rires montaient jusqu'au malheureux pré- 
sident. * Il n'osa pas rappeler que le règlement 
interdit aux députés de lire leurs journaux en 
séance. 

Le plan des concussionnaires continuait à se 
dérouler. Ricard, chapitré, contraint par les amis 
de Reinach, occupe la tribune et lui qui, le 10, a 
demandé la discussion à huitaine, il déclare solen- 
nellement : 

— La Justice étant à l'heure actuelle saisie par 



ITO LEURS FIGURES 

les citations qui doivent être déli\Tées par M. le 
Procureur général près la Cour d'Appel de Paris, 
il m'est impossible de répondre aux interpella- 
tions... 

Eh quoi ! les citations vont être délivrées ! Lou- 
bet saisit sa plume, il n'hésite plus dans cette 
extrémité à empiéter sur les pouvoirs du garde 
des sceaux. Il fait immédiatement porter un billet 
au procureur général : 

« Graves nouvelles reçues d'Italie forcent à sur- 
seoir. Ne faites rien sans m'avoir vu. Je quitte à 
l'instant la Chambre et vous attendrai au ministère. » 

Quelque chose pourtant rassure les députés 
dans la phrase équivoque de Ricard. C'est qu'il 
repousse l'interpellation. Les parlementaires l'ap- 
plaudissent, cependant que les antiparlementaires 
le huent. Les trois interpellateurs défilent à la tri- 
bune pour protester ; ils réclament que la ques- 
tion de Panama soit largement discutée lundi. 
Les Bouteiller haussent les épaules ; ils espèrent 
bien que le Parlement servira ses propres inté- 
rêts contre des brouillons. C'est compter sans les 
jeunes parlementaires. « Oserai-je intervenir ? » 
se demande Suret-Lefort qui pèse le conseil de 
Sturel. Et tout d'un coup Barthou le devance : 

— Je demande la parole. 

Louis Barthou, ce Béarnais, en 1892, c'est un 
nouveau de la majorité, une sorte de fantassin, 



JOURNÉE D'AGONIE DE REINACH m 

tout de suite familier avec les choses et les gens, 
énergique, de bonne humeur, net dans ses propos, 
avocassier dans ses démarches. Ses premiers mots 
décontenancent ses amis de la majorité : 

— Une clarté complète..., dit-il. Pas d'équi- 
voques 1 II y a des questions dont la Justice n'est 
pas saisie, qui sont indépendantes de l'action ju- 
diciaire et ne peuvent se confondre avec elle... 
Devant les bruits qui circulent, les accusations que 
l'on porte, il est nécessaire que toutes les affir- 
mations, toutes les accusations se produisent libre- 
ment, loyalement, et que les réponses soient aussi 
librement, loyalement entendues. 

Infortuné Rouvier ! Misérable Reinach ! Ricard, 
qui n'a pas envie de se perdre, cesse de s'entêter 
et ne voit plus d'objections au débat. A lundi ! 
à lundi ! 

Barthou aurait -il cassé les reins du Parlement ? 
Cette assemblée, qui sort de la salle de ses séances, 
ne semble plus un animal avec une vigoureuse 
épine dorsale, mais un flot d'eau sale qui se répand 
dans les couloirs. 

Rouvier immédiatement quitte cette mare de 
vains bavardages. Il court au Louvre et dans son 
cabinet ministériel où le baron de Reinach l'attend. 

La peur et la joie suscitées par les scandales du 
Panama avaient dans cet après-midi tragique 
pour résultat et pour sommet l'ivresse de Rei- 
nach. Un homme saturé d'émotions violentes s'en- 



112 LEURS FIGURES 

fonce dans une sorte de stupeur qui, chez un heu- 
reux, s'appelle extase, et qui, chez celui-ci, doit 
s'appeler hébétude. Rouvier le trouva conges- 
tionné, vaincu, au fond du fauteuil ministériel. Il 
lui jeta les désolantes nouvelles de la séance, 
puis, aussitôt, ce Marseillais tout ressort entraîna 
ce juif de graisse déhquescente. 

Le jour tombait rapidement. Le ministre et 
l'inculpé purent sortir du Louvre sans être dévi- 
sagés. Ils allaient implorer Cornélius Herz. Par 
un autre chemin, Clemenceau y courait. 

Sur ce célèbre conciliabule du samedi 19 no- 
vembre, nous n'avons que les témoignages de 
MM. Rouvier et Clemenceau. Il y subsiste quel- 
que chose de l'atmosphère vraie : des silences, 
des contradictions qui évoquent la terreur, mais 
nulle parole authentique. Un long répit de vingt- 
quatre jours, ime fuite, une mort, permirent de 
tout maquiller. 

D'après ces messieurs, Clemenceau arriva le 
premier chez Cornélius. A les croire, il n'aurait 
pas ôté son chapeau et son pardessus que déjà 
Rouvier et Reinach entraient. Le baron, sanguin 
à crever et les yeux hors de la tête, prononça peu 
de paroles. EUes paraissaient sortir de son gosier 
avec beaucoup de difficulté : 

— M. Rouvier, ministre des finances, disait-il, 
a bien voulu m' accompagner auprès de vous pour 
joindre ses instances aux miennes et vous deman- 



JOURNÉE D'AGONIE DE REINACH 113 

der s'il est en votre pouvoir, comme je le crois, 
d'apaiser la polémique de la Libre Parole et de 
la Cocarde, 

A quoi Herz répondit que ce n'était plus en son 
pouvoir, que, s'il avait été prévenu plus tôt, il 
aurait peut-être pu le faire par des influences 
personnelles. 

Tel est le récit de MM. Rouvier et Clemenceau. 
Ils insistent sur ceci qu'ils ne parlèrent ni l'un ni 
l'autre. Cette courte visite aurait été une espèce 
d'entrevue de sourds et muets. On procédait par 
signes comme au chevet d'un moribond. M. de 
Reinach parut tout à fait déconcerté. Ses gestes 
plus que ses paroles suppliaient. Extraordinaire- 
ment nerveux, il avait un parler saccadé et pénible. 

« Je ne me souciais pas de prolonger la visite, 
« a déclaré Rouvier ; j'y mis fin dès que je le pus. » 

Voici la déposition de M. Clemenceau : « Quand 
« M. de Reinach vit que Cornélius Herz était 
« hors d'état de faire quelque chose pour lui, 
« après avoir insisté par des mots qui indiquaient 
« qu'il avait le plus grand désir d'aboutir à tout 
<( prix, par quelque moyen que ce fût, il se leva 
« et vint à moi en me disant : — Je vous en prie, 
« vous ne pouvez me refuser cela, menez-moi 
« chez M. Constans ! — Vous pouvez y aller 
« seul. — Non, répliqua Reinach, ce n'est pas la 
« même chose. Venez avec moi. 9 

L'inculpé, le ministre et Clemenceau quittèrent 



114 LEURS FIGURES 

Cornélius. Rouvier héla un fiacre devant la gare 
du Trocadéro et rentra chez lui en traversant le 
Bois. 

Oh ! l'incompréhensible scène ! Soit : ces grands 
personnages, montés dans de telles circonstances 
chez le puissant Cornélius, n'y prononcèrent pas 
un mot ! Mais, tout de même, quel terrible et 
véhément dialogue ils auraient échangé s'ils avaient 
connu leurs rapports réels ! Et vraiment, les igno- 
raient-ils ? 

Clemenceau devançant chez Cornélius les deux 
suppliants qui l'avaient décidé à intervenir lui 
aiurait rapidement indiqué la situation parlemen- 
taire, puis baissant la voix : 

— Ce papier que je vous ai porté en i8go et 
qui constitue contre Rouvier, contre Reinach et 
contre les amis de Rouvier la preuve la plus écra- 
sante, que comptez-vous en faire ? 

— Je n'ai pas pris de décision ; je verrai. 

— Reinach suppose que vous seriez disposé à 
remettre à un journaliste ou à un homme poli- 
tique les chèques qu'il vous a confiés. Vous sentez 
dans quelle situation le pauvre bougre se trouve- 
rait ! A la fois corrupteur et délateur ! il serait 
écrasé comme dans un étau. Voilà ce qui l'affole ! 

Et comme on entendait le pas des deux pèle- 
rins dans l'antichambre et que ComeUus ne répon- 
dait toujours pas, Clemenceau aurait eu fort raison 
de lui dire rapidement : 



JOURNÉE D'AGONIE DE REINACH 115 

— Quel que soit votre plan, inutile, n'est-ce 
pas ? de raconter à Rouvier que le papier n/a 
passé par les mains. Je ne sais si ReinacL lui en a 
dit un mot. Ce n'est pas d'ailleurs que je tienne à 
ménager ce Rouvier ! Ah ! si vous vouliez, Cor- 
nélius, quelle bonne campagne à faire avec vos 
dossiers sur Panama : à nous deux, nous écrase- 
rions l'opportunisme ! 

Mais la porte s'ouvrait. Et Reinach disait : 

— J'aurais beaucoup de reproches à vous faire, 
Herz, vous m'avez pris mon argent et des docu- 
ments que je n'aurais pas dû vous livrer !. Enfin 
me voici et M. Rouvier m'accompagne. Nous 
venons vous demander, quelles que soient vos 
conditions, de ne rien donner à la publicité. 
M. Clemenceau est au courant de tout ; il sera 
témoin de notre engagement, nous sommes à 
votre merci. 

— Non, répondait Herz, il y a quelque temps 
je vous ai dit qu'avec six millions je me chargeais 
de tout arranger ; mais vous avez laissé passer le 
moment. 

— Je ne les ai pas, ces six millions, suppliait 
Reinach, mais je suis prêt à souscrire tous les 
engagements. 

— Non, c'est inutile. Vous vous trompez, je 
n'agirai pas contre vous. Vous et vos amis, vous 
n'avez pas eu confiance, vous avez négligé mes 
offices qui, d'ailleurs, aujourd'hui, arriveraient 



ii6 LEURS FIGURES 

trop tard. Je crois que pour six millions je serais 
parvenu à calmer cette fâcheuse affaire. Mais je 
n'userai pas du document. Vous dites qu'on en 
parle ! Cela peut venir de Constans... Vous savez 
qu'en mars 1890, quand il a quitté le ministère, 
on l'a renseigné et sa documentation lui a permis 
de rentrer aux affaires quinze jours plus tard. 

En vérité, les plus épaisses ténèbres envelop- 
pent cette visite. Nul ne nous racontera cette con- 
versation de Reinach, Rouvier et Clemenceau 
chez Cornélius Herz. On possède une lumière 
pourtant, une phrase de Cornélius Herz. Il a dit 
à M. Andrieux que Reinach et Rouvier l'étaient 
venus trouver, chacun dans son propre intérêt. 
Affolés tous deux également, ils sollicitaient l'in- 
tervention de Herz. Seulement Rouvier aurait eu 
une plus grande force de caractère que le baron 
de Reinach et il n'aurait pas poussé la crainte 
jusqu'à mettre fin à ses jours. 

Quoi qu'il en soit, devant le langage menaçant 
et ferme de Cornélius Herz, Rouvier, vieux che- 
val de bataille, ne s'usera pas en supplications. Il 
rentre chez lui ; il ménage ses forces et verra 
venir. Peut-être espère-t-il encore que Loubet et 
Burdeau auront convaincu le procureur général 
d'abandonner les poursuites. 

Quant à Clemenceau, si au quitter de Corné- 
lius il accompagne encore Reinach, c'est appa- 
remment qu'il veut entraver de ses bons ofl&ces 



JOURNÉE D'AGONIE DE REINACH 117 

cet agonisant et empêcher qu'à la dernière heure 
il ne rue dans le brancard parlementaire. Mis en 
face de la fameuse liste, il serait capable de 
s'écrier : « Je l'avais confiée à M. Clemenceau ! » 
Ah ! la mort de ce Reinach faciliterait bien 
des choses ; en attendant, il faut le convaincre 
par d'affectueux procédés que, si l'événement 
dépendait de Clemenceau, Herz et Constans 
plieraient. 

Voilà d'une façon très plausible les idées que, 
pour rester conforme à soi-même, Clemenceau 
aurait dû remâcher dans le fiacre qui le menait, 
côte à côte avec le baron, de Cornélius chez Cons- 
tans. Mais Clemenceau nie que la « liste Reinach » 
ait jamais passé entre ses mains ; il nie qu'on ait 
parlé de cette liste chez Cornélius Herz ; il af&rme 
même l'avoir vue pour la première fois chez le 
juge d'instruction. (Ici l'erreur est certaine. On 
sait que M. Andrieux, quand il rapporta de Boume- 
mouth la « liste Reinach s>, la soumit à M. Cle- 
menceau. Et ce fait prouvé démontre que M. Cle- 
menceau ne se croit pas obligé de témoigner contre 
soi-même.) 

« Pendant tout le trajet, dit M. Clemenceau (de 
« l'avenue Henri-Martin à la rue des Écuries- 
« d'Artois), M. de Reinach était dans un tel état, 
« il m'inspirait une si grande pitié, que je n'avais 
« pas le courage de lui parler. Je ne crois pas 
« que nous ayons échangé trois paroles. Je ne 



ii8 LEURS FIGURES 

« pourrais l'affirmer, mais je ne crois pas que 
« nous ayons dit quoi que ce fût. » 

Ainsi voilà l'attitude de M. Clemenceau : le 
silence. Quant à ses pensées, un profond atten- 
drissement sur ce pau\'Te baron qui se meurt de 
ne pouvoir attendrir Ducret. 

Sur cette entrevue avec Constans qui, vers 
sept heures un quart du soir, ne fut ni moins 
dramatique, ni moins mystérieuse que la précé- 
dente, MM. Clemenceau et Constans nous four- 
nissent seuls des détails. Ils les apportèrent le 
mercredi 14 décembre, soit vingt-cinq jours après 
ces événements, à la Commission d'enquête. On 
remarque que M. Constans demanda d'être dis- 
pensé du serment. « Je donne ma parole d'hon- 
« neur que je dirai ce que j'ai à dire, ce que je 
« sais, de la façon la plus loyale et la plus nette, 
« mais je tiens à ne pas aller au delà. » Quel sens 
donner à cette phrase ambiguë ^ ? 

Voici la version de ces messieurs : 

Constans s'était mis à dîner vers sept heures. 
On lui passa une carte de Jacques de Reinach 
qui sollicitait instamment de lui parler. Il se 
leva de table et rencontra dans son antichambre 
Reinach et Clemenceau. Il les introduisit dans 
son cabinet et leur exprima sa surprise de les 

1 Examinez en regard la formule complète du serment dont 
M. Constans pria qu'on le dispensai : « Vous jurez de parler 
sans haine et sans crainte, de dire la vérité, toute la vérité, rien 
que la vérité ? — Je le jure. » 



JOURNÉE D'AGONIE DE REINACH 119 

recevoir à cette heure. Il eut un petit mot pour 
rappeler à I^I. Clemenceau qu'il ne l'avait pas vu 
depuis plusieurs mois. 

M. Clemenceau répondit que M. de Reinach 
allait lui dire la raison de sa visite : il devait 
savoir que le bruit courait qu'il était au fond de 
cette campagne, 

M. Constans accueillit cette déclaration par les 
protestations les plus violentes. Comme Clemen- 
ceau, il était debout. Ils se tournèrent l'un et 
l'autre vers Reinach qui était assis sur un canapé, 
car il portait une rude chape. 

De l'air d'un homme qui sort d'un rêve, Rei- 
nach reprit le thème de Clemenceau en le préci- 
sant : 

— Je viens vous trouver, vous trouver préci- 
pitamment, parce qu'on me dit que vous avez une 
action suffisante sur un journal du matin pour 
l'empêcher... 

(Un journal du matin ? Halte-là ! c'est une 
erreur, et sans doute une erreur calculée. Rei- 
nach, qui documentait la Libre Parole, n'est pas 
venu prier M. Constans de faire taire ce journal. 
C'est sur Ducret et la Cocarde que M. Constans 
agissait. Mais nous rapportons les dires de M. 
Constans.) 

— Qui : on ? Quelle esc la personne qui vous a 
dit cela ? 

— Je l'ai lu. 



120 LEURS FIGURES 

M. Constans se mit en colère. Il semblait un 
homme très blessé qu'on lui tînt ce langage. 
M. de Reinach était renversé sur un canapé, les 
talons étalés sur le parquet, loin de la tête, les yeux 
en l'air. « Autant nous avions vu chez Herz un 
« homme excité et résistant, a raconté Clemen- 
« ceau, autant chez Constans je le vis détendu, 
« très affaissé. » 

— Vous vous êtes mépris ou l'on vous a trompé, 
disait Constans. Je n'ai aucune action sur qui que 
ce soit dans les journaux qui vous attaquent ou 
qui attaquent en ce moment certains de mes col- 
lègues, et, par conséquent, je ne puis en aucune 
espèce de façon intervenir. 

— Il faut arrêter cette polémique, répéta Rei- 
nach. 

M. Constans dit à plusieurs reprises : 

— C'est impossible, je ne sais pas... Je veux 
bien chercher... essayer... Ne comptez pas sur 
moi... Je ne réussirai pas... Je ne peux pas. 

Dans les conversations où l'un demande une 
chose que l'autre refuse ou ne veut pas accorder, 
c'est toujours la même phrase qu'on échange 
deux ou trois fois. Les gens d'esprit net sentent 
bien alors dans l'accent d'un homme excédé et 
dans son regard, qu'il n'y a pas à insister. 

D'après Constans, Clemenceau se serait tourné 
vers Reinach et lui aurait dit : 

— Vous voyez bien ! 



JOURNÉE D'AGONIE DE REINACH 121 

Constans veut indiquer par cette exclamation 
que Clemenceau avait dissuadé Reinach de cette 
démarche, qu'D en avait prévu l'inutilité. Mais 
ce « vous voyez bien » ne figure pas dans la dépo- 
sition de Clemenceau. Clemenceau déclare, au 
contraire, qu'il avait admis une intervention utile 
de Constans. 

Reinach se leva sans rien dire et se dirigea 
vers la porte. Cela seul est certain : le misérable 
baron de Reinach n'en pouvait plus. 

M. Constans, pour tous détails, nous dit gaie- 
ment qu'il donna au banquier juif un écu. 
MM. Constans et Clemenceau se sont appesantis 
avec complaisance sur ce petit fait, parce qu'il a 
quelque chose de pittoresque et qu'en divertissant 
l'attention il semble en même temps un gage de 
la minutieuse véracité des déposants. M. de Rei- 
nach avait oublié sa bourse, il pria M. Constans 
de lui donner quelque monnaie pour régler le 
fiacre qui l'attendait. Cet emprunt peut avoir un 
sens si Reinach veut marquer son impuissance à 
fournir la rançon de six millions qu'exige Corne- 
Uus Herz. Autrement il est inexplicable. En effet, 
Reinach et Constans, au dire de ce dernier, se 
connaissaient fort peu. Et puis M. Clemenceau 
n'était -il pas désigné pour régler un fiacre dont il 
venait de partager l'agrément ? Enfin, ce fiacre 
n'allait-il pas ramener le baron chez sa fille ou 
dans son magnifique hôtel ? 



122 LEURS FIGURES 

M. Constans dépose qu'il a remis un écu 
au conseiller des finances françaises en lui 
disant : 

— Je puis bien prêter cinq francs à un million- 
naire. 

Reinach passa devant et descendit l'escalier. Il 
semblait blessé de l'accueil. Constans, qui fait 
cette remarque, dut ajouter à part soi, en ver- 
rouillant sa porte : « Voilà bien comme sont tous 
« les tapeurs : celui-ci me dérange de table et il 
« part encore irrité. » Mais M. Constans en a vu 
bien d'autres, c'est un gentilhomme indulgent. 
Il a déclaré à la Commission d'enquête : « Si 
« j'avais vu à l'attitude de M. de Reinach qu'il eût 
«en tête de commettre cet acte (se tuer), je ne 
« suis pas dans l'intimité de M. Joseph Reinach, 
« mais je le connais depuis quinze ans et, cer- 
« tainement, je l'aurais averti. » 

Reinach et Clemenceau descendirent l'escaUer 
sans se parler. Sur le trottoir, dans cette nuit 
noire du mois des Morts, Reinach pria encore 
Clemenceau de l'accompagner. Celui-ci s'excusa : 
on l'attendait chez lui. 

Nous ignorons toujours avec quels éclats de 
récriminations, de menaces, M. Rouvier, puis 
M. Clemenceau, successivement, ont abandonné 
le malheureux, d'ailleurs peu recommandable, 
autour de qui ces deux énergiques amants de la 
vie flairaient une odeur de mort. 



JOURNÉE D'AGONIE DE REINACH 123 

Voici comment M. Clemenceau résume ce der- 
nier instant : 

« M. Reinach m'a serré la main, en montant 
« en fiacre, et m'a dit : — Je suis perdu. — Je 
« voyais un homme frappé à mort, mais je ne 
« savais pas pourquoi il était perdu ; je l'ai quitté 
« et je suis rentré à pied chez moi. » 

Ainsi Clemenceau et Rouvier, à les croire, 
avaient accompagné ce gros homme « par un sen- 
timent de pitié », et ils l'abandonnent quand U 
ne dit plus : « C'est une question de vie ou de 
mort », mais tout au court : « C'est ma mort. » 
Ils l'abandonnent dans la rue, à l'heure du jour 
la plus mauvaise conseillère. Clemenceau remonte 
de son pas sec et décidé, la canne en moulinet, 
vers la rue Clément-Marot. Paris retentit des 
journaux du soir et, entre tous, de cette Cocarde 
qui de rien monte brusquement à des tirages de 
300,000. « Demandez la Cocarde, sa cinquième 
édition : le Panama à la Chambre. Les mensonges 
de Floquet. Les poursuites pour escroquerie 
contre le baron de Reinach. » Un tourbillon de 
colère et de badauderie, qui depuis un mois 
grossit, vient d'enlever tout ce qui traînait de 
soupçons et de petits faits pour en composer une 
trombe formidable, que nulle intrigue pour l'ins- 
tant ne rompra, mais que l'on peut jeter sur 
quelque victime expiatoire. 

Vers huit heures, quand du fiacre payé par 



124 LEURS FIGURES 

M. Constans le baron de Reinach descendit chez 
son gendre et neveu Joseph Reinach, une pire 
atmosphère encore l'attendait autour de la table 
de famille. Il trouva dans son assiette le poulet 
envoyé vers deux heures à Joseph Reinach par le 
procureur général. Une scène terrible éclata 
entre les deux hommes. Les actionnaires de Pa- 
nama, réunis en assemblée générale, n'eussent 
pas fait au baron plus de tapage que M. Joseph 
Reinach qui, à toute volée, lui jetait son grand 
grief, non pas : « Vous avez déshonoré notre 
nom 0, mais : « Vous me coûtez une ambassade. » 

Vers huit heures et demie, Joseph s'interrompit 
pour téléphoner l'irrémédiable nouvelle à Rou- 
vier. Il prévint aussi les plus importants des cent 
vingt-trois députés que le baron avait corrompus 
et dénoncés à Cornélius. L'intensité de ce cri 
d'alarme, véritable sauve qui peut ! « Le baron est 
imphqué ! » doit se mesurer sur l'affolement et 
d'après les résolutions qu'allait prendre cette 
famille Reinach ; mais les figures de ces corres- 
pondants penchés sur le récepteur, hélas ! nous 
ne les verrons point. En ce temps-là, conséquence 
d'une surproduction de drames, il y eut d'irrépa- 
rables gaspillages de physionomies tragiques. 

De tous côtés on s'avertissait, et de toutes 
parts venaient des nouvelles d'échec. Le parquet 
avait refusé de céder au président du conseU. 
Vers quatre heures, en effet, M. Quesnay de 



JOURNÉE D'AGONIE DE REINACH 125 

Beaurepaire avait reçu le mot de Loubet l'invitant 
à suspendre l'action judiciaire et l'appelant place 
Beauvau. Cette lettre l'avait bouleversé ; elle ne 
contenait pas les seuls roots qui pussent rassurer 
le magistrat : « Je vous écris d'accord avec mon 
collègue de la Justice. » Il soupçonna un piège. 
Il n'avait plus que deux heures pour notifier les 
citations avant l'expiration de l'heure légale. Il 
s'avisa de réclamer plusieurs voitures où il ins- 
talla ses huissiers munis de leurs copies et avec 
ordre de se tenir prêts devant la grille du minis- 
tère. Lui-même courut place Beauvau. M. Loubet 
n'était pas rentré. Il tarderait à peine quelques 
minutes, disait son chef de cabinet. A six heures, 
M. le procureur général fiévreux attendait tou- 
jours. L'heure légale était passée, les huissiers 
ne pouvaient plus instrumenter. A six heures un 
quart, M. Loubet, flanqué de M. Burdeau, reçut 
M. Quesnay. 

Les « graves nouvelles d'Italie !> signifiaient- 
elles quelque machine combinée là-bas par Rei- 
nach, baron italien, dans sa fugue de Monte- 
Carlo ? Le président du conseil avoua qu'il les 
avait inventées pour arrêter le départ des cita- 
tions : 

— Ne convenait -U pas de réfléchir avant d'ac- 
complir un acte irréparable ? 

M. Loubet parlait avec embarras. Enfin, appuyé 
par M. Burdeau, il demanda s'il était nécessaire 



126 LEURS FIGURES 

de comprendre dans la poursuite le beau-père de 
M. Joseph Reinach. 

M. Quesnay de Beàurepaire distinguait nette- 
ment que ces gens, qui n'avaient pas pris sur eux 
de s'opposer aux poursuites, voulaient lui faire 
assumer des retards et des modifications. Ministres, 
ils n'osaient pas agir sur leur collègue, M. Ricard, 
et ils voulaient que lui, procureur, s'opposât à 
son chef. Il protesta avec véhémence. 

M. Burdeau prit la parole : 

— Vous ne pesez donc pas les conséquences de 
votre acte ? C'est la guerre des radicaux contre les 
amis de Gambetta, dictée par la haine et par 
l'ambition. Derrière Jacques de Reinach, on 
cherche Joseph. C'est notre vieux point de ralhe- 
ment, le journal La Républiqiie Française, qu'on 
s'est promis de noyer dans la boue. Par la bles- 
sure qu'on ouvre, le plus pur sang républicain 
coulera. 

Le procureur général répondit : 

— C'est un vrai supplice que vous me faites tous 
subir depuis un mois ; s'il faut aujourd'hui quitter 
la ligne droite, je vais donner ma démission, 

M. Burdeau avait les larmes aux yeux. Il serra 
silencieusement la main de M. Quesnay de Beau- 
repaire et sortit. Cependant que le président du 
conseil, épouvanté du scandale que causerait dans 
les conjectures la démission du procureur gé- 
néral, donnait à celui-ci mille satisfactions de 



JOURNÉE D'AGONIE DE REINACH 127 

mots, le ministre de la marine courait prévenir 
les Reinach. 

Il leur dit l'inutilité du suprême effort tenté 
dans le cabinet de la place Eeanvan. Le plus au- 
dacieux des subterfuges n'avait pu que reculer 
jusqu'au lundi les citations. L'heure arrivait des 
suprêmes arrangements. 

Au terme de cette journée où le gros baron a 
trouvé toutes les issues closes, le cercle se res- 
serre jusqu'à lui mettre deux mains d'étrangleurs 
autour du cou. Ses complices, qui d'abord pen- 
saient s'évader du péril avec lui, travaillent à l'y 
murer. Depuis quelque temps un gêneur, il est 
devenu pire qu'un suspect. Aussi peut-on le tenir 
pour un cada\Te en train de se faire. Jam fœtet. 
Ils piétinent de hâte pour l'ensevelir. 

Que fît ce paria de ces dernières heures ? Ainsi 
qu'il arrive quand on suit une chasse, nous décou- 
vrons des traces, nous entendons les chiens, mais 
la bête, nous l'apercevons par rares intervalles. 
On dit l'avoir vu vers onze heures dans un petit 
entresol, chez deux sœurs qu'O entretenait. 
Ailleurs qu'auprès de ces filles, pouvait-il trouver 
désormais un coin pour souffler ? 

Sans amis, sans horizon, sans dignité inté- 
rieure, plus triste qu'un chien perdu et pourtant 
incapable de nous émouvoir, l'inculpé rentra chez 
lui vers deux heures du matin et demanda du café. 



128 LEURS FIGURES 

Il but aussi beaucoup d'eau. Au terme de ce ter- 
rible lancer, c'est le gibier dans la mare. 

Nul doute qu'à cette extrémité et quand il fit sa 
suprême méditation : « La vie vaut-elle la peine 
d'être vécue ?» le baron de Reinach ne se com- 
prît comme une victime expiatoire. Les adminis- 
trateurs qui voulaient rejeter sur les parlemen- 
taires la vindicte publique ; les parlementaires 
enragés d'être trahis ; Cornélius décidé à tout 
briser ou à faire de l'or ; le gouvernement qui ne 
pouvait pourtant pas poursuivre cent cinquante 
députés, sénateurs et grands fonctionnaires ; la 
Justice qui ne voyait plus que la mort pour arrêter 
un procès scandaleux ; sa famille enfin, tout chas- 
sait ce malheureux dans les résolutions extrêmes. 
Ainsi Israël jadis poussait au désert le bouc chargé 
des malédictions qu'il fallait détourner de dessus 
le peuple. 

Rien ne fausse plus la réalité que d'y vouloir 
trouver des types absolus et complets. Frivole et 
grossier, ce jouisseur C5niique, ce porc du boule- 
vard, ce Jacques de Reinach a tout de même des 
entrailles humaines, familiales. De longs siècles 
de ghetto le formèrent. Et puisque Joseph, sous 
sa redingote de la Conférence Mole, cache les 
obstinations d'un prophète d'Israël, j'admets que 
ce baron se sacrifia comme un patriarche pour sa 
tribu. Pourquoi n'eût-il pas ressenti des sortes de 
remords ? Il est très possible qu'il ait été si bon 



JOURNÉE D'AGONIE DE REINACH 129 

père que de ne pouvoir supporter le tort qu'il 
allait causer à son gendre. 

... Le valet de chambre, Jean Kermadec, a 
raconté que, le lendemain dimanche, quand il 
voulut entrer dans la chambre de son maître, il 
trouva « un membre de la famille » qui lui dit : 

— Ce n'est pas la peine : le baron est mort. 
A la même heure, Hébrard courait chez Corné- 
lius Herz et lui criait : 

— Reinach s'est empoisonné. 
Cornélius demanda : 

— Et les papiers ? 
Hébrard répondit : 

— Depuis six heures, Joseph brûle. 
ComeUus se rendit aussitôt chez son avocat, 

Andrieux. Dans la matinée, Andrieux chercha 
Ducret à Neuilly. On le renvoj'a aux bureaux de la 
Cocarde. Sans préambule, il proposa au journa- 
liste une « conspiration 0. 

— Cela nous a mal réussi au temps du boulan- 
gisme, observa Ducret. Néanmoins, conspirer 
avec vous ne peut être qu'intéressant. 

Andrieux parla d'argent, puis il continua : 

— Vous paraissez savoir beaucoup de choses, 
j'en connais aussi d'intéressantes. En outre, je 
vous apporte de précieux concours que vous ne 
soupçonnez pas. Il faut marcher avec Cornélius 
Herz, et non contre lui ; il faut s'accorder avec 
Clemenceau. 

5 



130 LEURS FIGURES 

Le Temps imprima le soir même que le baron 
de Reinach était mort d'une congestion cérébrale. 
C'est une version que, le 14 décembre, Rouvier 
essayera encore de maintenir : « Le dimanche 
« matin, dit-il, quand j'ai su par une communica- 
« tion de M. Joseph Reinach que le baron était 
« mort dans la nuit, je me suis rendu chez 
« M. Joseph Reinach qui m'a dit que son beau- 
« père était mort d'une congestion cérébrale. Je 
« lui ai demandé : — Est-ce bien d'une conges- 
« tion cérébrale ? — Il m'a répondu : — Oui. Le 
« médecin l'a dit. Des esprits malveillants pour- 
« ront prétendre qu'il est mort empoisonné, 
« mais le médecin affirme et nous tenons qu'il 
« est mort d'une congestion cérébrale. » 

On voit le regard, on entend le ton de ces deux 
hommes forts. 

Cependant, M. Quesnay de Beaurepaire man- 
dait d'urgence à son domicile les huissiers, et, 
comme la mort éteint toute poursuite, il faisait 
recopier les citations en supprimant ce qui avait 
trait au baron de Reinach. 

Les exploits ainsi allégés furent notifiés le 
lundi matin 21 novembre. 



CHAPITRE VII 

l'accusateur 

{21 novembre i8ç2) 

Cette mort du baron de Reinach, plusieurs 
personnes l'annonçaient dans Paris quelques 
heures avant qu'elle fût accomplie. 

Le samedi soir 19 novembre, tandis que Reinach 
gravissait l'escalier de M. Constans, Jules Delahaye, 
député de Chinon, dans son cabinet, travaillait à 
son interpellation sur l'affaire de Panama, depuis 
longtemps remise, mais enfin fixée au lundi. 
Delahaye, comme beaucoup d'orateurs, rédige 
tout au long ses discours, puis à la tribune, sans 
réclamer de sa mémoire son texte, il parle selon 
les conjonctures, n'ayant obtenu de cette prépa- 
ration écrite qu'une plus sûre maîtrise. Il relisait 
donc ses feuillets. A trois reprises déjà il avait 
porté devant la Chambre la question du Panama ; 
il songeait que cette fois il n'était pas mieux docu- 
menté que les précédentes, et si hardi de carac- 
tère, si désireux de frapper fort pour sa gloire et 



132 LEURS FIGURES 

par haine des parlementaires, il se désolait de 
n'apporter encore que des allusions et des pré- 
cautions. C'est à cette minute que deux hommes 
politiques lui firent passer leurs noms qu'il a 
promis de taire. L'un, ami ancien et éprouvé, 
l'autre, personnage considérable et mêlé à toutes 
les intrigues du gouvernement. Ils lui racontèrent 
dans leurs grandes lignes les plus secrets événe- 
ments du jour. 

— Reinach, conclurent-ils, va disparaître ou 
mourir. Son désespoir, sa résolution bouleverse- 
ront tout. Plus de précautions, nous entrons en 
plein drame. 

Ils mirent alors à nu devant Delahaye le rôle 
du baron de Reinach et de son principal agent 
Arton. Ils énumérèrent cent cinquante députés, 
sénateurs et grands fonctionnaires à qui avaient 
été distribués, en cent soixante-douze chèques, 
trois millions. Ils lui révélèrent que Barbe, ancien 
ministre, avait exigé 400,000 francs ; que Sans- 
Leroy, député, faisant partie de la commission 
chargée d'examiner, en 1886, le projet relatif 
aux valeurs à lots, en avait assuré l'adoption 
moyennant 200,000 francs ; qu'on avait dû donner 
200,000 francs pour acheter le Télégraphe qui 
ne valait pas vingt francs, parce que M. de Frey- 
cinet s'intéressait à ce journal ; que le gouverne- 
ment avait réclamé 500,000 francs pour l'acqui- 
sition d'un grand journal à l'étranger ; que 



L'ACCUSATEUR 133 

300.000 francs avaient été remis à M. Floquet, 
ministre de l'intérieur, pour des journaux qu'il 
favorisait. 
Et passant à l'objet même de leur mission : 

— Il s'agit, dirent-ils, de demander à la 
Chambre une commission d'enquête sur tous ces 
crimes. Aurez-vous cette hardiesse ? 

Delahaye comprit qu'il causait avec des envoyés. 
Les administrateurs du Panama voulaient dériver 
la colère publique sur les parlementaires. 

— Quelles armes, répondit-il, mettrez-vous 
dans mes mains ? Où sont les preuves ? 

Le temps manquait pour se procurer les pa- 
piers logés en lieux sûrs. Mais pour l'instant il 
ne s'agissait pas de prouver ; il fallait dénoncer 
et réclamer une enquête. De l'enquête surgiraient 
toutes preuves... Et le personnage politique citait 
des traits de l'histoire, propres à exciter l'ému- 
lation, le dévouement de Delahaye. 

— Reculez, ajoutait-il, craignez de vous perdre, 
et c'est le pays qui se perdra. Vous pouvez Ubérer 
la France. A cette heure, je l'avoue, vous devez 
choisir entre une faiblesse et une témérité... Eh 
bien ! votre ami qui me connaît vous répond de 
moi. Allez-y ! demandez, exigez, obtenez une com- 
mission d'enquête : devant elle, je vous le jure, 
Lesseps et Cottu \dendront parler. 

Delahaye \dt bien que les administrateurs vou- 
laient un instrument. Mais il se sentit assez fort 



134 LEURS FIGURES 

pour négliger leurs mobiles et ne considérer que 
sa cause. Il se répéta que l'occasion doit être la 
maîtresse des hommes. Et cette occasion lui 
paraissait « providentielle ». Il était sûr de son 
ami, et mentalement il disait à l'autre : « Toi, tu 
« marcheras, parce que tu parles devant un tiers. » 
Il pensait encore : « Les calculs de ces deux 
« hommes me sont indifférents ; je prends en 
« moi-même mes motifs de me décider. Ils ne me 
« donnent pas un dossier sur quoi m'appuyer : 
« eh bien ! je m'appuierai sur l'amitié de celui-ci 
« et sur l'intérêt de celui-là. Tous deux savent 
« qu'avant de me casser les reins, je saurais les 
« casser à qui m'aurait trompé. :> Le péril et 
l'honneur tentaient cet homme de quarante et un 
ans. Être un jour, dans un grand pays, corps à 
corps, devant tous, à soi seul, l'opposition ! Ne 
rien dire à personne, aller de l'avant, et puis, à la 
grâce de Dieu ! 

Il accepta. 

En s'adressant à Delahaye, ces deux émissaires 
étaient bien renseignés. Déjà connu des profes- 
sionnels comme l'âpre directeur du Journal 
d' Indre-et-Loire, Jules Delahaye avait émergé à la 
grande pubhcité lors du discours de Tours dont 
il avait discuté les termes avec Naquet. Élu sous 
le patronage du général Boulanger, il était en 1892 
des cinq ou six révisionnistes qui siégeaient à 
droite, reliés par de puissants souvenirs et par 



L'ACCUSATEUR 135 

des haines communes, plus puissantes encore, aux 
parias qui siégeaient sur « quelques bancs à l'ex- 
trémité gauche de la salle ». Portés dans cette 
Chambre par la tempête de 1889, ces boulangistes, 
battus de tous les outrages, entretenaient à peine 
dans la masse de leurs collègues quelques rela- 
tions de courtoisie. Nulle solidarité, aucunes affi- 
nités. En 1890, sur un discours romantique de ce 
pauvre Madier de Mont j au, en dépit d'une défense 
admirable de dialectique et de sobriété, Delahaye 
fut invalidé. « Je l'invalide, parce que boulangiste t>, 
s'écriait ce tribun de mélodrame. « Bien rugi, 
vieux lion ! » pensèrent les amateurs, mais ils 
dirent de Delahaye : « Voilà un homme qui serait 
heureux de se venger. » Cette position boulangiste 
explique que Delahaye accepta la tâche d'accusa- 
teur. Certes, de vie simple, de milieu pro\'incial, 
avec de fortes convictions, il était naturellement 
capable de s'échauffer contre le système. Mais il 
n'y a point d'honnêteté, ni de courage qui tiennent : 
un député d'une autre formation que la boulan- 
giste n'aurait pas eu l'indépendance de décimer 
le Parlement. 

Ce soir de novembre, dans son modeste appar- 
tement, Delahaye comprit qu'il le tenait, le bon 
plat de vengeance qui se mange froid. Il se mit 
sur l'instant au travail ; il récrivit d'un bout à 
l'autre son discours et se décida pour l'affirmation 
absolue des faits qu'on venait de lui exposer sans 



136 LEURS FIGURES 

preuves, car, se disait-il, je dois frapper si fort 
qu'ils perdent la tête et qu'entraînés par la 
fureur, dans une sorte de défi, ils m'accordent 
l'enquête. 

Tout le dimanche, il s'enferma avec ses fortes 
phrases qu'il forgeait, essayait, remettait encore 
sur l'enclume pour qu'elles ne lui manquassent pas 
dans la bataille. 

Du dimanche au lundi, ce journaliste provincial, 
de qui l'histoire allait accueillir la collaboration, 
ne dormit pas. Il se montait dans la solitude à la 
hauteur de son rôle. Ceux qui sentent la peur, je 
les dis les braves les plus beaux, car la grande 
bravoure, c'est de la peur examinée et matée. 

La figure de Jules Delahaye parlait, criait ses 
résolutions quand, le lundi 21 novembre, traver- 
sant la salle des Pas-Perdus, avec sa serviette sous 
le bras et d'un pas élastique, il arrêta Sturel pour 
lui dire : 

— Du nouveau ! du nouveau ! Montez dans les 
tribunes, trouvez une place coûte que coûte : il 
va tomber une terrible bombe. 

Des mots analogues mettaient la fièvre dans les 
couloirs qui se vidèrent. A cinq heures, on crut 
entendre les trois coups au rideau pour l'ouver- 
ture d'im drame que tout le monde annonçait sans 
coimaître les collaborateurs ni le scénario. Stu- 
rel se jeta dans la tribune des anciens députés. 



L'ACCUSATEUR 137 

Les élus se pressèrent à leurs bancs. Quelques- 
uns avaient bu pour mieux soutenir le choc. 

Cette inoubliable séance, la « Journée de l'Ac- 
cusateur 9, se passa en pleine lumière ; elle fait 
contraste avec l'obscure « Journée du baron de 
Reinach », qui fut la mort de Polonius : un rat 
qu'on tue derrière le rideau. 

Les hommes de service, pour mieux voir leurs 
maîtres dans la honte, augmentèrent la puissance 
du plafond lumineux quand Jules Delahaye gravit 
la tribime. Il était blême, avec ses lèvres retrous- 
sées qui laissaient voir par éclairs le luisant des 
dents comme des crocs. De la façon dont il dé- 
buta : « J'apporte ici mon honneur ou le vôtre », 
chacun comprit, comme sur le terrain, quand le 
directeur du combat dit : « Allez », que c'étai: 
l'instant de lutter sans ménagement ni distraction. 

Sur les bancs étroits et serrés, les parlemen- 
taires avertissaient déjà de la bagarre tragique où 
nous \ames les uns, de figures verdâtres, anéantis ; 
d'autres prêts à bondir, si leurs noms éclataient ; 
d'autres encore empoisonnés soudain d'une bile 
dangereuse ; quelques-uns, éperdus de vengeance 
contentée. 

Cette infernale chaudière fit la force de Jules 
Delahaye. Il devait s'évanouir ou se griser de ces 
vapeurs. Ce désarroi de l'assemblée lui révéla que 
sa mission passait en grandeur ses plus hautes 
espérances. Il crut libérer de cette tourbe son pa57S. 



138 LEURS FIGURES 

Debout à la proue de sa barque il guettait les bri- 
sants, cherchait un passage libre. 

Dans cet homme jeune, de cheveux très noirs, 
énergique, entraîné aux exercices du corps, le 
pli de la bouche et tout le bas de la figure, d'une 
admirable cruauté, trahissaient ce qu'on nomme 
« une belle morsure ». Non point une haine sombre, 
attristante, mais quelque chose d'âpre et de joyeux, 
comme d'un lutteur qui ne demande ni accorde de 
pitié ! 

— Je vous apporte, disait-il, mieux que l'af- 
faire Wilson. Celle-là n'était que l'impudence d'un 
homme. Panama, c'est tout un syndicat politique 
sur qui pèse l'opprobre de la vénalité... Mais n'ayez 
pas crainte que j'abaisse ce débat à des questions 
de personnes. 

Sur cette phrase, les parlementaires, d'un mou- 
vement instinctif de conservation, ou sur un ordre 
rapide, s'accordèrent dans une même tactique. 
Ils réclamèrent des dénonciations nominales. 
Ils eussent alors tenu Delahaye, comme fit 
Baïhaut qui jeta le véridique Mariotte en prison. 
Phrase par phrase, ils commencèrent de hacher 
l'orateur. 

— Les noms ! les noms ! criait -on sur les bancs. 
Mais de l'extrémité gauche de la salle, Dérou- 

lède debout lança : 

— Je suis avec Delahaye qui réclame la justice 
et la vérité. 



L'ACCUSATEUR 139 

Et, des galeries publiques, tous les visages pen- 
chés sur cette cuve disaient : « Nous aussi. » 

Le discours que Delahaye avait écrit, avec ses 
amples développements, offrait trop de prise au 
vent dans cette tempête. Brusquement il se 
resserra, put d'autant mieux filer vers son but. 

— Pour émettre des valeurs à lots, il fallait 
une loi ! Un homme intervint qui n'est plus de ce 
monde depuis hier... Il se fit fort d'obtenir la loi 
par la toute-puissance de ses relations politiques 
et par la corruption. Il demanda cinq millions qui 
lui parurent d'abord suffisants pour acheter les 
consciences à vendre du Parlement. 

— Les noms i Les noms ! 

— L'enquête vous les donnera... Ce mort récent 
connaissait jusqu'au chiffre des dettes des dépu- 
tés. Il tarifa chacim selon son importance poli- 
tique. Il remit à son homme de confiance, un 
nommé Arton, qui depuis a passé la frontière, un 
carnet de chèques pour qu'il « fît le nécessaire ». 
TeUe fut l'expression convenue. 

— Les noms ! Les noms ! 

— Votez l'enquête... 

A cette foule hurlante, il jetait, comme des os, 
des faits secs, mais pleins d'une forte moelle : 

— Trois millions furent distribués entre cent 
cinquante membres du Parlement, parmi lesquels, 
je dois le dire, il n'y avait qu'un petit nombre de 
sénateurs. 



140 LEURS FIGURES 

— Les noms ! Les noms ! 

— L'enquête ! L'enquête !... S'il me fallait nom- 
mer tous les concussionnaires, une séance de nuit 
serait nécessaire. 

Ferme dans sa méthode, Delahaye ne nomma 
personne. Mais brusquement il se mit à préciser 
des cas particuliers, à définir sans dire. Jeu de 
salon qu'on pourrait appeler « Cherchez le con- 
cussionnaire » ; jeu atroce dans la conjoncture. 

— Trois millions ne suffirent pas aux appétits 
démesurément excités. Une meute de politiciens 
assaiUit les administrateurs du Panama pour qu'ils 
enflassent le budget de la corruption. 

« Un jour ce fut l'élection du Nord : il fallait 
100,000 francs pour un journal, 100,000 francs 
pour un autre journal, 100,000 francs pour les 
frais d' élection,, . 

« Un autre politicien, un ancien ministre, exige 
400,000 francs. Cette fois le chèque est touché à 
la Banque de France,., 

« Puis c'est un journal qui n'avait que le souffle, 
qui ne valait pas 20 francs, et qu'on achète 
200,000 francs à raison de l'influence qui était 
par derrière,., 

« Un autre personnage croit qu'il est patrio- 
tique d'acheter im grand journal à l'étranger. 
Panama paya 500,000 francs. Cette fois le chèque 
fut endossé par un garçon de bureau. » 

— Les noms ! Les noms ! 



L'ACCUSATEUR 141 

Magnifique jeu de scène ! Delahaye maintenant 
désignait du doigt les concussionnaires. Oui, son 
doigt, que six cents parlementaires suivaient, 
cherchait sur leurs bancs les criminels épars. 
Au pied de la tribune, au banc ministériel, il 
voyait Freycinet de qui les yeux ne le quittaient 
pas. Celui-là, confident avec Clemenceau et Ranc 
du secret de Cornélius, par sa gravité et son à 
bout d'haleine, fit mieux qu'aucune fureur de la 
Chambre sentir à Delahaye quels mystères il 
effleurait. C'est Rou\aer qui montra la plus riche 
nature. Son regard, sa bouche, son front, tout 
chargés d'aveux insolents, défiaient, tutoyaient 
l'Accusateur : « Continue, redouble, et puis quoi ? » 
Quant à Loubet, au long de cette séance où il agit 
sensiblement au petit bonheur, chacun lui reconnut 
l'air d'un niais éperdu. 

Nul tableau ne peut restituer cette pantomime 
tragique de l'Accusateur, menant tous les regards 
aux quatre coins de la Chambre ; et la plus 
savante excitation à la haine, pas même le bruit 
des fusils qu'on arme, ne vous remuerait aussi 
profondément que fit, en cette séance, le timbre 
furieux de ce cri : « Les noms ! Les noms ! & voci- 
féré par une centaine de simples coquins con- 
traints à réclamer une preuve qu'ils tremblaient 
qu'Arton ou Reinach n'eussent vendue. 

Et de quel coup de voix aussi Delahaye répli- 
quait à sa meute : 



142 LEURS FIGURES 

— L'enquête ! l'enquête ! 

A chaque allégation de son réquisitoire, les 
pupitres soudain battus par cinq cents passionnés 
pour grossir leur clameur rappelaient le bruit de 
friture suivi d'un cri que fait le fer rouge sur 
l'épaule d'un galérien. 

Puis, au premier épuisement de cette salle, la 
voix du dénonciateur, comme entre deux vagues, 
émergeait, jetait un nouveau défi plus violent 
qu'un coup de cymbale, meurtrier et joyeux : 

— Les administrateurs du Panama pouvaient se 
croire aux bouts de ces détroussements, lorsque 
la commission nommée pour étudier le projet 
de valeurs à lots se trouva partagée par moitié : 
cinq pour et cinq contre. Du onzième dépen- 
dait le rejet ou l'adoption. Il alla s'offrir au 
siège même de la Compagnie pour 200,000 francs. 
On méconnut d'abord sa valeur relative. On 
refusa. Ce député se mit à la tête d'un syndicat 
qui, escomptant le prochain rejet de la loi, joua 
à la baisse avec la participation d'un banquier. 
Celui-ci avait déjà vendu 6 à 8,000 titres, quand 
les administrateurs comprirent leur faute et 
l'imminence du danger. La commission siégeait ; 
encore une heure, le sort était jeté ! Un agent de 
la Compagnie se présenta dans la salle des Pas- 
Perdus, fit appeler le député. — Voulez-vous 
100,000 francs ? — Non, c'est 200,000 francs. — 
Le député rentra. Quelques instants après, l'agent 



L'ACCUSATEUR 143 

de la Compagnie le fit mander une seconde fois ; 
il vint et reçut les 200,000 francs. Le projet fut 
adopté dans la commission par six voix contre 
cinq. Mais le concussionnaire avait oublié de pré- 
venir son ami le banquier qui continuait à vendre, 
à vendre toujours. Les titres de Panama attei- 
gnirent d'un bond à des cours extrêmes : le ban- 
quier fut ruiné... Ce banquier, vous le connaissez 
tous, — concluait Delaha^^e, en se tournant vers 
Thévenet, fameux pour ses relations avec le ban- 
quier Jacques Meyer. 

Ce long récit n'alla point tout d'un trait. Les 
cinq cents voix commençaient de submerger cette 
voix. Elle ne réapparaissait plus qu'à de longs 
intervalles, comme un roc que couvre, décou\Te, 
puis recouvre le flot. Une phrase ! un mot ! mais 
où l'on distinguait combien la volonté d'un homme 
vaut plus que les colères d'ime foule. Ce qui fait 
une force, ce n'est pas seulement l'intensité, c'est 
encore la direction. Une seule personne qui sait 
ce qu'elle veut, où elle va, brise le désordre de 
cinq cents énergumènes. Même leur incohérence 
soutient, électrise l'homme qui se ramasse dans 
son unité morale. Les furieuses sottises qui, de 
tous les bancs, assaillaient Delahaye, marquaient 
d'autant mieux sa logique. « Je suis un calomnia- 
teur ? Eh bien ! votez l'enquête qui me confondra. t> 
Visiblement toutefois il n'allait plus pouvoir 
placer un son. Et d'être réduit à une attitude pas- 



144 LEURS FIGURES 

sive, — par la force brutale, qu'importe ! — cela 
le diminuait, pouvait le détruire devant les lec- 
teurs de l'Officiel. Il glissait de sa magistrature 
d'Accusateur dans une posture d'accusé qu'Isam- 
bert, vieux manœuvrier, précisa en criant : 

— Vous n'avez plus le droit de descendre de la 
tribune sans donner les noms. 

Le président Floquet, penché jusqu'à mi-corps 
de sa haute tribune, ne cessait d'insulter l'orateur 
en l'observant. Il le jugea perdu, impuissant à 
rompre ce tonnerre et sans autre ressource que 
de partir sous les huées. Alors donnant par son 
intervention un caractère officiel à la tactique 
de cette Chambre, il interpeUa l'interpellateur 
qu'il devait protéger ; il le somma de Uvrer les 
noms ! 

C'est Cassagnac qui sauva Delahaye. De la main 
il lui signifia d'avoir à quitter la tribune. En effet, 
le coup porté, pourquoi demeurer là-haut comme 
une cible et donner aux parlementaires le temps 
de se ressaisir ! Mais pouvait -il descendre comme 
on fuit ? Dans cet embarras, Floquet, qui croyait 
le percer, lui fournit son trait final : 

— Messieurs, reprenait au milieu des transports 
de la Chambre ce président passionné, veuillez 
faire silence. J'ai invité pour la seconde fois 
l'orateur à dire les noms. 

Alors se retournant avec la plus furieuse viva- 
cité, l'Accusateur, bras et visage levés, apostropha 



L'ACCUSATEUR 145 

l'homme aux bajoues pâlies, demeuré court, dans 
son noble perchoir : 

— Je suis étonné, monsieur, qu'après avoir été 
mis en cause, vous personnellement... 

En vain la Chambre de ses huées l'interrompt. 
Au bout d'une minute, la curiosité, plus forte 
qu'aucune tactique chez les spectateurs d'un tel 
drame, baisse les cris assez pour que l'on entende : 

— ... vous ne soyez pas le premier à vous 
joindre à ma demande d'enquête. 

Alors, perdant la tête, le vaniteux président 
— qui bientôt mourra de telles scènes — déclara : 

— Je me tiens pour nommé et je voterai 
l'enquête. 

Son coup porté, Delahaye, comme le toréador 
s'écarte du taureau blessé qui mugit, avait rejoint 
sa place. 

C'est dans de pareilles circonstances qu'on voit 
quels inconvénients entraînerait l'éligibilité des 
femmes : les huissiers ne suffiraient point à délacer 
les corsets de nos belles et furieuses élues. 

Deux jours plus tard, au cours d'une séance 
analogue, Brisson occupant la tribune, un hono- 
rable député tomba d'une crise épileptiforme et 
se prit à aboyer. Lamartine, dans son Histoire des 
Girondins, eût transposé cet incident pour ren- 
forcer le dramatique de cette « Journée de l'Accu- 
sateur t> qui présenta les caractères d'une des- 



146 LEURS FIGURES 

cente de police dans un bouge. Cet anachronisme 
ne fausserait pas l'aspect de cet après-midi où 
bien peu de représentants dominaient leurs nerfs. 
Deux de ces messieurs pleiuraient. L'honorable 
M. Boissy d'Anglas faisait le jaguar et ses longs 
cris rauques affolaient la salle tandis que, courbé 
sur son banc, il cherchait parmi ses collègues de 
droite une proie où plonger ses griffes. On arrêta 
un questeur, l'honorable M. Guillaumou, qui, 
pris de déUre, courait étrangler Delahaye, 

Mais, surtout, nous nous souvenons de quel 
pas régulier et rapide, dans le brouillard où finit 
cette excédante séance, un petit homme gras et 
glacé escalada la tribune pour glorifier ses actes, 
auxquels il jugeait qu'on avait fait allusion. Il 
rappela qu'il avait poursuivi ses « calomnia- 
teurs »... « Les débats prirent toute l'ampleur 
« possible et justice me fut rendue par un arrêt 
«sévère... Je puis donc dire en descendant de la 
« tribune que je suis de ceux qui ont su défendre 
« leur honneur. » 

C'était l'honorable M. Baïhaut. Il se proposait 
en exemple d'audace, mais, en dépit d'un prodi- 
gieux effort pour fournir dans ses moindres gestes 
une é\ddence de tranquillité, on distinguait sous 
cette glace les convulsions de la terreur. 

A le voir, cette Chambre emballée sentit un 
insupportable malaise : amis et adversaires se 
turent, comme, après le duel, devant le cadavre. 



L'ACCUSATEUR 147 

Sturel rencontra dans la salle des Pas-Perdus 
Suret-Lefort. Ils ne vibraient pas au même 
diapason : le jeune député eût admis qu'on 
se débarrassât de quelques personnages en- 
combrants, mais la campagne ainsi engagée 
l'inquiétait. 

— Je te le demande, répétait-il, qui peut en 
profiter dans la Meuse ? Les seuls réaction- 
naires. 

Sturel impatienté qu'on glaçât de si belles cir- 
constances avec des soucis particuliers, s'en allait 
de boulangiste en boulangiste, répétant : « Tue ! 
tue ! f> Et ses frères ivres de joie répondaient : 
« Assomme ! » 

Il sortit avec Delahaye par la porte de la rue de 
Bourgogne. Ils furent rejoints par M. de Nelles, 
un peu nerveux, qui mit familièrement sa main 
de gentilhomme sur l'épaule de l'Accusateur et 
lui dit : 

— Quelle imprudence ! mon cher ami. Dans 
quelle situation vous vous mettez par une telle 
campagne ! J'ai peur pour vous. 

Delahaye lui répondit en pleine poitrine : 

— Et moi aussi, j'ai peur pour vous, mon 
cher. 

Sturel sentit trembler dans sa main la main de 
Nelles et il regardait avec une gêne extrême ce 
malheureux dont les yeux, sous un coup si 
brusque, avouaient tout et disciient : « N'est-ce 



148 LEURS FIGURES 

pas, Sturel, vous blâmez ce furieux? Vous, l'an- 
cien ami de ma femme, je compte sur votre soli- 
darité. » Ce fut l'affaire de trois secondes : il n'y 
avait plus ni baron, ni député, ni gentleman : rien 
qu'un gibier palpitant qui bavait. 



CHAPITRE \1II 

LE CADAVRE BAFOUILLE 

Que l'enquête ait paru néces- 
saire, tout le monde l'admet ; 
mais du moment que l'enquête 
fut décidée, comment la majo- 
rité républicaine n'a-t-elle pas 
compris qu'il était de son inté- 
rêt, de son devoir, d'en garder 
la souveraine direction, d'ac- 
cord avec le gouvernement et 
la justice du pays ? 

(Le Temps, décembre 1892.) 

Le baron Jacques de Reinach rappelle ces gros 
rats qui, ayant gobé la boulette, s'en vont mourir 
derrière une boiserie d'où leur cadavre irrité 
empoisonne ses empoisonneurs. Il faut quasi 
démolir la maison. C'est à quoi soudain s'em- 
ployèrent avec rage les Français. 

On apprit d'abord que le baron, s'il n'était pas 
mort dans la nuit du samedi au dimanche, aurait 
été touché le lundi par une citation à compa- 
raître. Puis on s'étonna que les scellés ne fussent 
pas posés sur ses papiers. Bientôt ces vérités 
enflèrent : le peuple répugne toujours à admettre 



150 LEURS FIGURES 

la mort naturelle des grands personnages. Les 
uns dirent : « Le baron est en fuite ; dans son 
cercueil on ne trouvera que des cailloux. » 
D'autres crurent à un assassinat. << Ne voyez-vous 
pas que pour se couxnir U allait dénoncer des 
hommes politiques ? Ils l'ont empoisonné. Ces 
mœurs vous surprennent ? Mais ce Reinach lui- 
même a tenté jadis d'empoisonner Cornélius Herz. 
Et ce Herz, pourquoi vàent-il de filer en Angle- 
terre ? » Ces rumeurs se mêlaient pour faire un 
grand cri de défiance contre les parlementaires : 
« Entre eux tous, il y a i.m cadavre ! » 

Ce cadavre, on le cherchait, on le sentait, on 
le nommait. Comme au théâtre, quand l'entr'acte 
se prolonge, la France tapait des pieds, récla- 
mait « le Baron ! le Baron ! » On exigeait que 
Reinach sortît de sa fosse et de ses cartonniers. 

Vu les circonstances, et puisqu'il restait une 
fille mineure, on ne s'explique point que les 
scellés n'aient pas été posés d'ofhce aux divers 
domiciles du défunt. C'est le 20 novembre au 
matin que Joseph brûlait des papiers près du 
cadavre (où l'on trouva \àde la chemise des lettres 
d'Arton), et c'est le 23 seulement qu'à la requête 
de M. Imbert, nommé administrateur de la suc- 
cession, les scellés furent posés au 20 de la rue 
Murillo, à la banque Propper (ancienne maison 
Kohn -Reinach), au siège social de la Compagnie 
des Chemins de fer du sud, et enfin au château de 



LE CADA\'RE BAFOUILLE 151 

Nivilliers. Encore, chez M. Propper, certain bu- 
reau ne reçut-il les scellés que le 24. 

Le 28 novembre, M. de la Ferronnays monta 
à la tribune : 

— « On affirme, dit -il aux ministres, que le 
« samedi 18 novembre, dans une réunion, vous 
« avez décidé de comprendre dans les poursuites 
« exercées à l'occasion des détournements de 
« Panama M. Jacques de Reinach. On assure 
« qu'un mandat fut signé le soir même qui, \m 
« l'heure avancée, ne put être présenté, et, le 
« lendemain étant un jour férié, la remise en fut 
« ajournée au lundi matin. Or dimanche, le baron 
« Jacques de Reinach était trouvé mort dans son 
« lit. Immédiatement les bruits les plus contra- 
« dictoires circulaient... Mort naturelle, rupture 
« d'anévrisme, congestion cérébrale ? Bientôt le 
« bruit courait d'un suicide. On a même précisé, 
« par de l'aconitine, dont on aurait trouvé une 
« bouteille sur une table, près de son lit. Enfir. 
« on a prétendu qu'un assassinat avait été com- 
« mis. Dans l'état où sont les esprits, ils ne se 
« contentent pas de déclarations vagues, il leur 
« faut la preuve matérielle. Un seul acte peut la 
« fournir : c'est une ordonnance de procéder à 
« l'exhumation et ensuite à l'autopsie du cadavre, 
« s'il y en a un. » 

M. Ricard répondit en lisant un certificat mé- 
diccd de congestion cérébrale. Les médecins, nom- 



152 LEURS FIGURES 

breux à la Chambre, ricanèrent de ce confrère 
qui osait afîîrmer sans autopsie. L'occasion parut 
bonne aux vindicatifs parlementaires de jeter bas 
ce pelé, ce galeux de Ricard. En vain, M. Jumel 
criait-il éloquemment à ses collègues : « Vous 
voulez donc assassiner un cadavre ! » Le ministère 
tomba sur son refus de procéder à l'exhumation. 

Alors commencèrent, exaspérées par les con- 
jonctures, les grandes intrigues des ministrabîes. 
Constans sortit des ténèbres où Reinach dans son 
agonie était allé le suppHer : il s'offrit à dissiper 
les sombres nuages qu'U continuait d'assembler. 
Il visait à chasser Camot de l'Elysée. Celui-ci le 
perça, décUna ce perfide concours. Constans, 
pour le contraindre, ordonna à ses amis de se 
refuser à toute combinaison qu'il ne présiderait 
pas. 

C'était l'anarchie, avec la dictature de la ter- 
reur. La Commission nommée « pour faire la 
lumière sur les allégations de Jules Delahaye » 
l'exerçait au miheu de dénonciateurs, de suppliants 
et de curieux avides. Sans pouvoir, car elle n'était 
qu'un dérisoire tribunal de la Pénitence où l'on 
invitait les chéquards à prononcer leur mea culpa ; 
sans vertu, car on suspectait de panamisme plu- 
sieurs de ses membres, elle vivait dans l'épou- 
vante de sa propre force. Ses potins tuaient ; eUe 
était incapable de les contenir. A chaque fois que 



LE CADAVRE BAFOUILLE 153 

sa porte s'ouvrait, il semblait qu'un coup de vent 
fît voltiger de son tapis vert sur toute la France 
les « petits papiers » que ses mains tremblantes 
échappaient. Nul secret sur ses travaux, mais le 
pis, c'était de n'organiser aucun compte rendu 
ofiSciel. Seules, d'innombrables indiscrétions ren- 
seignaient le pubHc. Sur le quai, dans les cou- 
loirs, jusqu'à la porte de la Commission, une 
foule se pressait, interrogeait, guettait les com- 
missaires, les déposants et du même ton qu'aux 
portes de la Roquette, quand Deibler monte les 
châssis de la guillotine, manifestait avec indé- 
cence sa cruelle curiosité. Heure par heure, les 
journaux versaient dans la rue des apologétiques 
ou des diffamations, fragments nullement sincères 
des dépositions entendues. De ce fumier montaient 
la fièvre et la mort. 

« Chéquard ! » c'est le mot qu'invente ce no- 
vembre 1892. Si l'Académie française dédaigne 
de le recueillir dans son dictionnaire, l'Académie 
des Inscriptions et Belles-Lettres le déchiffrera 
imprimé au fer rouge sur de la chair humaine. 
Une poignée d'antiparlementaires, les Delahaj^e, 
les Drumont, les Andrieux, les Déroulède, pareils 
aux « marqueurs » qui traquent le bétail dans la 
Camargue, poursuivaient cent cinquante députés 
et sénateurs. Clemenceau, dans cette première 
période, faisait à la fois le chasseur et le gibier. 
Avec un tapage effiroyable et miUe péripéties pitto- 



154 LEURS FIGURES 

resques ou tragiques, cette chasse exaltante pas- 
sait à la tribune, dans le bureau de la Commission 
d'enquête, à travers les couloirs. On crut à cer- 
tains jours qu'elle descendrait dans la rue. 

Ce fut d'abord Delahaye que la Commission 
entendit (25 novembre). Sa déposition, ou mieux 
sa leçon d'ouverture, présente un modèle de cette 
logique qui, peu à peu, nous étreint jusqu'à l'an- 
goisse dans les constructions littéraires d'Edgar 
Poe. Le député de Chinon commanda froidement 
à la Commission d'enquête une longue suite de 
démarches minutieuses et mystérieuses qu'elle 
devait exécuter point par point et sans chercher 
à comprendre. Cette ingéniosité confinant à la 
mystification se retrouve à la même date chez 
Drumont, quand il empoisonne goutte à goutte le 
festin parlementante, et chez Andrieux qui ridicu- 
lise courtoisement ses victimes toutes suantes. 

Ces messieurs s'attardaient à donner et à retirer 
l'espoir aux parlementaires épouvantés. De tels 
suspens, volontaires ou non, loin de lasser, sou- 
tenaient la fièvre publique par une perpétuelle 
« suite à demain ». Et quand la Libre Parole se 
fit forte de prouver que le député Proust, pour 
cinquante mille francs, et le sénateur Béral, « pour 
une somme assez ronde », avaient vendu leurs votes 
à Reinach, la France se pencha toute pour entendre 
la réplique, la preuve et la contre-réplique. 

Antonin Proust pouvait choisir entre un silence 



LE CADAVRE BAFOUILLE 155 

méprisant et une protestation indignée. Il adopta 
la tactique préconisée par Baïhaut ; il flétrit la 
« calomnie infâme » dans une lettre que M. Flo- 
quet lut en séance le 24 novembre. « Pour mon 
« honneur, pour l'honneur du Pariement, je vous 
<t prie de vouloir bien ouvrir une enquête immé- 
« diate, d'entendre mes accusateurs et de m'en- 
« tendre. » Il déclarait devant la Commission 
d'enquête : « J'oppose le démenti le plus formel 
« à l'accusation portée contre moi. » Il ajoutait 
comme preuve morale, car quelle preuve maté- 
rielle opposer à une accusation inventée de toutes 
pièces : « Par mes goûts, par la situation que j'ai 
« occupée, par celle que j'occupe encore, je suis 
<î en relation avec tout ce qui compte en France 
« et à l'étranger parmi les artistes qui ont un 
« nom. Je n'ai jamais accepté d'aucun d'eux, 
« sous forme de présent, une œuvre quelconque. & 
Puisqu'on affirme qu'il a touché son pot-de-vin à 
Niort, il sollicite avec instance qu'on envoie des 
télégrammes à tous les banquiers, au procureur 
de la République, au président du Tribunal de 
cette ville. Enfin, il intente un procès à la Libre 
Parole. 

M. le sénateur Béral préfère une manière plus 
humble. Pour caractériser la mise en scène de ces 
deux honorables on dira : Proust, c'est un corné- 
lien, mais Béral se reporte au vieux génie des 
farces. Ce brillant polj^echnicien, cet éminent 



156 LEURS FIGURES 

sénateur, à toutes les questions fait « Bè ! Bè ! 9 
Au milieu de hoquets affreux, il balbutie : « Que 
voulez- vous que je vous réponde ?... précisez votre 
accusation », et se reprend à pleurer. — « Mais 
niez donc au moins », lui criait toute la Commis- 
sion étranglée de pitié. On comprit dans la suite 
que le vieux malin entendait composer ses moyens 
de défense sur les moyens de l'accusation. Il se 
réservait une dénégation ferme ou quelque fabu- 
lation. « Bè ! Bè ! » c'est le coup de l'égarement 
par excès d'émotion ; bien connu des juges d'ins- 
truction, il prend toujours sur les novices. 

Chaque jour, à ce beau feuilleton, la Commis- 
sion d'enquête ajoutait un chapitre sensationnel. 
Le 26 novembre, MM. le Provost de Launay et de 
Lamarzelle expliquent les chantages variés dont 
se plaint M. Charles de Lesseps. Le 28, M. le 
conseiller instructeur Prinet affirme qu'au vu des 
pièces les sommes touchées par le baron de Rei- 
nach s'élèvent à neuf millions environ. Le 29, 
Georges Laguerre dépose tenir d'Arton que celui- 
ci, lors de l'élection du Nord, a versé au gouver- 
nement trois cent mille francs sur les fonds de la 
Compagnie de Panama. Le 29 encore, M. Kohn 
avoue qu'Arton a toucihé de la banque Kohn, sur 
le compte personnel du baron de Reinach, un mil- 
lion, par petites sommes de cinq mille à dix-sept 
mille francs, pendant le premier semestre de 
l'année 1888 et précisément à l'époque où l'on 



LE CADAVRE BAFOUILLE 157 

achetait les parlementaires. Le 30, M. Thierrée, 
banquier, prodigue les lumières. Il révèle qu'avec 
l'argent de Panama, les 17, 18 et 19 juillet 1888, 
M. de Reinach a distribué 4,390,475 francs en 
vingt-six chèques au porteur. Il çst « navré de 
tenir involontairement le secret de tiers » ; ce 
lui serait « infiniment pénible de les trahir par 
une imprudence quelconque », toutefois il doit 
faire sa déclaration : « Les chèques payés par la 
« Banque de France nous ont été rendus comme 
« d'usage et ils sont restés dans nos archives de 
« caisse. » M. Thierrée ne pourrait s'en dessaisir, 
— il le déclare spontanément — qu'aux mains de 
la justice ordinaire. 

EUe émerge, la vérité ! Pour la tenir, il suffit 
que la Justice désire ces chèques, et comment se 
dispenserait-elle de les désirer ? Au reste, quand 
on rejetterait du sable sur ce lambeau déterré du 
mort, voici que par ailleurs le cadavre bouillonne. 

Drumont à Sainte-Pélagie s'inquiète de l'audace 
de Proust qui poursuit la Libre Parole et qui 
sommera qu'on fournisse une preuve. Toute une 
campagne entreprise sans un papier, et qui pour- 
tant entraîne la France, peut échouer dans une 
retentissante condamnation. Andrieux, qui em- 
barqua tout le monde dans cette affaire en pro- 
mettant des dossiers magnifiques, souffre à Londres 
auprès de Cornélius le supplice de Tantale ; il 



158 LEURS FIGURES 

considère des monceaux de documents par les- 
quels sa haine contre le syndicat opportuniste 
serait assouvie, mais à chaque fois qu'il avance 
les mains, Cornélius ferme ses tiroirs. Les admi- 
nistrateurs de Panama ajoument le patient De- 
lahaye. Où trouver la preuve nécessaire ? 

Un soir, dans les bureaux de la Libre Parole, 
un personnage parvient jusqu'au secrétaire de la 
rédaction. Il est de taille moyenne, bien pris, 
d'aUure bourgeoise, brun avec la moustache fine 
et noire. 

— Monsieur, dit-il, M. Antonin Proust vous 
intente un procès en diftamation. Je vous apporte 
une pièce qui vous assurera gain de cause devant 
les pires juges. 

Il tend une feuille de papier jauni. 

— C'est, continua-t-il, une feuille arrachée au 
copie de lettres du baron de Reinach. Ces deux 
déchirures pro\àennent des épingles qui attachent 
le bloc. Levez le gaz et mettez la feuille devant 
la lumière. 

Le secrétaire lut une lettre du baron de Rei- 
nach qui annonçait à M. Proust l'envoi de mille 
obligations. 

— A combien l'estimez- vous, votre papier ? 

— Je ne le vends pas, je vous le donne. 

— Puis-je savoir si c'est vous qui avez détaché 
cette lettre ? 

— Ne m'interrogez pas. 



LE CADAVRE BAFOUILLE 159 

— Au moins, me laisserez-vous votre nom et 
votre adresse, à telle fin de m'assurer que le 
document est authentique ? 

— Voici ma carte... D'ailleurs je possède 
d'autres bibelots... une liste de chéquards notam- 
ment. 

Là-dessus il salue et sort. 

L'excellence du document apparut le 2 décem- 
bre, quand la Libre Parole le publia autographié 
et que Proust tout décoiffé, les traits bouffis, se 
renonçant soi-même, s'en vint à la Chambre, non 
point faire bonne figure, il n'y songeait plus, 
mais délibérer d'une réplique quelconque avec 
les journalistes de son monde. Ce fut la fameuse 
déposition dite « de Copenhague ». 

— «... Je passe le mois de juin (1888) à Co- 
« penhague à la tête de la mission française qui 
« y a été appelée par M. Yaroburs. M. Yaroburs 
« a offert aux membres du comité de les défrayer 
« des dépenses du voyage. La plupart acceptent. 
« Je refuse. Mais je me trouve dans la nécessité 
« de faire sur mes ressources personnelles des 
« dépenses fort élevées, par suite des exigences 
« de réception et de représentation. Pendant mon 
« absence le syndicat de garantie de l'émission 
« des obligations de Panama se forme. Personne 
« ne songe à m'y réserver une part, les absents 
« ayant toujours tort. Je reviens à la fin de juin. 
* Mes amis, sur le récit que je fais de mon voyage 



i6o LEURS FIGURES 

« et des frais qu'entraînent les situations hono 
«rifiques, m'offrent spontanément de me recher- 
« cher une participation dans l'émission des obli- 
« gâtions de Panama. M. de Reinach seul détient 
«une part importante de ces obligations. Il me 
« propose de me céder une participation de 
« 2,500 obligations, moyennant un versement, 
« contre un reçu de lui, de 6,250 francs. Dans 
« la seconde quinzaine de juillet, il m'informe 
« que le bénéfice réalisé est de 13,750 francs et 
« il me remet en échange de son reçu un chèque 
« de 20,000 francs sur la Banque de France, 
« comprenant le bénéfice et le versement préa- 
« lable effectué entre ses mains... » 

Quel était donc cet inconnu qui venait de sauver 
la Libre Parole ? Deux fois en vain le secrétaire 
de la rédaction le chercha à son domicile ; sur 
une troisième tentative, on dit l'homme en voyage. 
Avait -il agi par vengeance personnelle? Voulait- 
il vendre des papiers et lançait -il cet échantillon 
pour forcer les hésitations des acheteurs ? Ce pou- 
vait être encore un avertissement des administra- 
teurs de Panama. On croit plutôt entrevoir un 
sauveur qui se veut imposer aux parlementaires 
et qui dit : « Voyez à quelles extrémités vous 
« voici acculés ; moi seul, si l'on m'appelle à la 
« présidence du conseil, je vous délivrerai de 
« Panama, comme en 1889 j^ vous délivrai de 
« Boulanger. & 



LE CADAVRE BAFOUILLE i6i 

L'effet fut immense. Quoi ! Drumont, Delahaye, 
Andrieux possédaient des armes ! A cette chute 
de Proust, cent cinquante députés trébuchèrent. 

Crut-on dans le monde officiel affolé que tous 
les autres papiers allaient suivre, et voulut-on 
prendre les devants ? Le 3 décembre, M. Clément 
traverse les couloirs du pEdais-Bourbon tout fré- 
missants de cette longue crise ministérielle qui 
double la crise panamiste. Il pénètre dans la Com- 
mission d'enquête. 

— J'ai l'honneur, messieurs, de vous apporter 
les vingt-six chèques que vous réclamez. 

Tous ces messieurs en émoi s'accordent à 
penser qu'en donnant un tel ordre de saisie à 
M. Clément, le préfet de police donne un grand 
témoignage d'amitié à M. Constans. M. Clément, 
cette « personnahté bien paiisienne », demeure 
debout, déférent et impassible. Depuis quarante 
ans qu'il perquisitionne et qu'il arrête pour le 
compte de divers régimes, nulle vicissitude des 
puissants ne l'étonné. Avec cette vertu qui le 
détermine, dès qu'il a un ordre, à ne plus con- 
naître que pour les empoigner au collet les hauts 
personnages qu'il entourait la veiQe des égards 
protocolaires ; avec son épaisse moustache blanche 
en brosse, avec ses yeux durs abrités sous de gros 
sourcils noirs, avec sa voix grossière, avec sa 
pohtesse raide avec son allure rogue toute prête 



i62 LEURS FIGURES 

à devenir l'épouvantable brutalité du policier qui 
crie : « Allons ! hop ! à Mazas ! » c'est une Ter- 
reur, cet homme-là, 

Brisson compte les chèques longuement, puis 
il dit : 

— Monsieur Clément, je vous rappelle que 
vous êtes lié par le secret. 

Et l'autre, qu'une longue expérience prépare à 
discerner derrière tous les plastrons les drames 
secrets de la peur, de la vengeance, tous les bas 
intérêts, de répondre respectueusement : 

— Vous n'avez pas besoin, monsieur le Prési- 
dent, de me faire une pareille recommandation. 
Je suis toujours lié par le secret professionnel et 
ce n'est pas moi qui le trahirai aujourd'hui. 

Quelques minutes après, tous les couloirs 
savaient les « chéquards o : Cornélius Herz pour 
deux millions, Léon Renault pour 25,000 francs, 
Albert Grévy pour 20,000 francs, Gobron pour 
20,000 francs, Dugué de la Fauconnerie pour 
25,000 francs, Barbe pour 550,000 francs, Devès 
pour 20,000 francs. 

Les jours suivants, on s'occupa fiévreusement à 
rechercher quels véritables bénéficiaires se dissi- 
mulaient derrière Kohn, Vlasto, Betzold, Aigoin, 
Elouis, Bustert, Orsatti, Schmitt, ainsi que sous 
les signatures illisibles des chèques n°^ 9,919 et 

9-979- 

Les dénoncés et les soupçormés, bien qu'ils | 



LE CADAVRE BAFOUILLE 163 

eussent depuis un mois composé devant leurs 
miroirs leurs traits, ne purent dissimuler au public 
du Palais-Bourbon l'affreuse grimace d'un buveur 
qui vide son pot de vin jusqu'à la lie. Les uns, 
fiévreux, donnaient des explications avec des 
« C'est évident... Comprenez-moi... Quel enfan- 
tillage... » Les autres, blêmes et mous, circulaient 
au bras d'un client, comme un gâteux guidé par 
son valet de chambre dans un embarras de voi- 
tures. Ces grandes crises morales chez les hommes 
d'un certain âge font sortir les maladies qu'ils 
couvent : celui-ci sent sa vessie, cet autre son 
foie, ce troisième ses intestins. 

Dans cet air empesté, le triste Camot, si étroit 
d'épaules, mais doucement têtu, résista au rude 
chantage supérieurement orchestré par Constans. 
Il voyait trop bien que ce vainqueur du boulan- 
gisme, édifié sur la reconnaissance des assem- 
blées, ne sauverait plus ses collègues gratuitement. 
Après onze jours, il parvint à constituer un mi- 
nistère Ribot, où Rouvier représentait le groupe 
Reinach, où Freycinet servait de garant à Herz, 
où Bourgeois couvrait Floquet, où Burdeau valait 
pour négocier avec les administrateurs du Panama. 

Ces habiles gens sentirent leur impuissance à 
tout maintenir dans l'ombre. L'essentiel, c'était 
de refuser les moyens d'action judiciaire à la 
Commission d'enquête, c'était d'enterrer les 



i64 LEURS FIGURES 

papiers de Reinach ; mais son cadavre, pourquoi 
le disputer aux curiosités populaires ? Après 
vingt jours, feu Reinach ne livrera plus aucune 
trace de suicide ou de crime. Il amusera, il diver- 
tira, au vieux sens classique, les sombres curio- 
sités qui traquent les chéquards. Nous ministres, 
en don de joyeux avènement, nous décidons qu'à 
Nivilliers, le lo décembre, il sera procédé à 
rexhumation et à l'autopsie de notre regretté 
banquier. 

Cravaté de blanc et vêtu de son frac, le baron 
sortit du cercueil. On l'installa dans une baraque 
en planches improvisée pour la circonstance. Les 
reporters, avec leurs doigts gourds, prirent des 
croquis à travers les fissures de la cloison et firent 
voir à la France intéressée la tête couverte d'un 
suaire, le ventre ouvert, les mains qui fouillent, 
les bocaux qu'on rempHt. Souffle empesté, mais 
souffle d'épopée ! N'atteignent-ils pas à quelque 
grandeur par leur bassesse même, à une infamie 
shakespearienne, ces parlementaires qui déterrent 
leur ami pour amuser la curiosité publique ? 
M. Ribot fréquentait les chasses du baron de Rei- 
nach à Nivilliers, et voici la curée froide qu'il 
organise avec les lambeaux faisandés de son pauvre 
camarade ! 

On voit à Séville un tableau de Valdès Leal 
exécuté sur l'ordre du fameux don Miguel de 



LE CADAVRE BAFOUILLE 165 

Manara, débauché repenti dont le théâtre a fait 
don Juan. Les vers dévorent deux cadavres ; une 
banderole nous dit : Finis glorice mundi ; dans le 
fond, sur un charnier de crânes, la balance mys- 
tique pèse les mérites et les démérites. C'est une 
image d'une bonne philosophie chrétienne et dont 
Murillo disait : « Voilà une toile qu'on ne saurait 
« regarder sans se boucher le nez. » Pareille- 
ment je dois détourner la tête en extrayant des 
journaux le trait canaille qui donne la pleine valeur 
philosophique des scènes de NiviDiers : « Le 
« cadavre qui, à l'ouverture, ne dormait aucune 
« odeur, commence à sentir, et, sous l'influence 
« de l'air, il s'enfle, il rejette des gaz, c'est-à- 
« dire, pour employer l'argot d'amphithéâtre, 
« qu'il bafouille. » 

Il bafouille ! On sait la force exaltante, le gros- 
sier romantisme qu'eut à toutes les époques le 
cadavre insulté d'un puissant. « Jouissons, cueil- 
lons le jour qui passe ! » La chair vermineuse de 
Reinach donne aux parlementaires l'enseignement 
que les buveurs de la vieille Egypte demandaient 
à une momie placée au centre de leurs festins. 
« Gorgeons-nous en hâte du pouvoir et, quand 
« l'opportunisme craquera, comme notre ami, 
« nous défierons avec quelques gouttes d'aconi- 
« tine le juge et le commissaire. » Ainsi philoso- 
phent pour s'étourdir les puissants attablés ; mais 
d'autres, le ventre creux, se disent : « Ce Rei- 



i66 LEURS FIGURES 

« nach, ce baron, ce banquier, ce juif, cet Alle- 
« mand, ce gambettiste, cette pourriture de Nivil- 
« liers, c'est l'image de notre société capitaliste. » 
On raconte qu'à l'instant où l'on terminait la mise 
en bocal, un vague reporter, Fanfournot, cria : 
« Vive l'anarchie ! » 

Le poison de ce cadavre dégouttait sur toute la 
France. Reinach, en se défaisant, semblait se 
multiplier et bafouiller de toutes parts. Cons- 
tans s'acharnait contre le ministère. Par les soins 
secrets de cet intrigant déchu, le pubHc apprenait 
les démarches scandaleuses de M. Rou\'ier dans 
la dernière journée du baron de Reinach. M. Rou- 
vier, après avoir sué de honte et de peur à la tri- 
bune, fut invité par Ribot à donner sa démission. 
Il quitta les Finances en se féUcitant : « Je serai 
plus libre... » C'est la phrase de Teste, le pair de 
France concussionnaire, quand, mis en prévention 
par les pairs instructeurs (Procès Teste-Cubières, 
1847), il leur dit : « Je vous remercie de me placer 
dans cette position qui me rend le droit précieux 
de défense. » 

Puisque le ministère ne veut point décamper 
avec Rouvier, le banquier Thierrée reviendra. Le 
14 décembre, il dit à la Commission d'enquête : 

— Les vingt-six chèques que j'ai remis à 
M. Clément ne vous paraissent pas probants. Vous 
voudriez leurs talons. Pourquoi ne pas me les 



LE CADAVRE BAFOUILLE 167 

avoir demandés quand je livrais les chèques ? 
Depuis, hélas 1 je les ai brûlés. 

Et il donne des détails bien faits pour aviver le 
regret public : 

— Je n'ai pu trop regarder ce qu'il y avait sur 
ces talons... Il eût faUu s'appliquer... C'étaient 
des hiéroglyphes... des espèces d'initiales... des 
mots... des noms très difficiles à déchiffrer... 
Enfin j'ai tout brûlé. 

— J'en aurais fait autant, s'écria naïvement l'un 
des commissaires, M. Bérard. 

Le beau mot ! Les fiers chasseurs passionnés de 
revenir bredouille ! Les nobles enquêteurs qui, 
tout en mimant un véritable acharnement contre 
les chéquards, murmurent à la cantonade : « Plaise 
au ciel que ces véritables frères me fassent pic, 
repic et capot ! » 

En écoutant le banquier Thierrée, tout le pays 
avait regretté l'impuissance de la Commission 
d'enquête à le contraindre. M. Pourquery de Bois- 
serin, à qui Constans ne déplaisait pas, demanda 
qu'elle fût armée de moyens judiciaires. Le pré- 
sident de la Commission, M. Brisson, fit savoir à 
la tribune qu'il les désirait, ces pouvoirs, mais 
qu'il désirait aussi qu'on ajournât de les lui donner. 
Modération plus qu'équivoque ! Couverts devant 
leurs électeurs par cette complaisante manœuvre, 
les parlementaires osèrent suivre leur intérêt ; ils 
refusèrent d'armer la gendarmerie qu'affolés par 



i68 LEURS FIGURES 

Delahaye ils avaient organisée contre eux-mêmes. 
Contre la proposition Pourquery de Boisserin, le 
ministère, qui croyait manquer de vingt voix, eut 
une majorité de six voix : 271 représentants 
(contre 265) adhérèrent à la déclaration de 
M. Bourgeois qui disait : « Le devoir du parti 
« républicain se résume en deux mots : le sang- 
« froid et l'union... — « et la justice t>, criaient 
les boulangistes. 

Ces ignominies enivraient d'amour M. Gustave 
Rivet. Il se dressait pour lancer : 

— Qui pourrait citer dans notre histoire natio- 
nale une période aussi honorable que les vingt 
dernières années ? 

A l'issue de cette séance du 15 décembre qui 
délivre du plus grave souci les « chéquards », le 
gouvernement ose décider l'arrestation de Charles 
de Lesseps, Fontane, Cottu et Herz. Le 16 au 
matin, MM. Charles de Lesseps et Fontane, les 
menottes aux mains, montent dans la voiture cel- 
lulaire et trouvent à Mazas la nourriture frugale, 
l'infect baquet. C'est prudent de mettre sous les 
verrous, un peu à l'avance, les administrateurs 
que l'on doit juger seulement le 10 janvier. La 
prison adoucit les esprits exaltés, déprime les plus 
énergiques. Mais Cottu demeure en liberté. Dès 
le 10 décembre, Cottu a appelé un ouvrier : 
« Voyez ce coffre-fort, ces deux secrétaires ; il 
« s'agit de m'emballer solidement tous ces papiers. 



LE CADAVRE BAFOUILLE 169 

« c'est pour un long voyage. » Et séance tenante, 
on corda deux énormes paquets, couverts de toile 
cirée, que le même jour M. Berton, ami de M. 
Cottu, conduisit à la gare de l'Est. 

Est-ce M. Cottu, de sa retraite, est-ce M. Cons- 
tans qui riposte ? Le 19 décembre l'étemel ban- 
quier Thierrée déclare qu'il n'a pas brûlé les 
talons et que décidément il les tient à la disposi- 
tion de la Justice. Que fallait-il donc entendre 
quand il déposait les avoir détruits ? Il fallait 
entendre une invite aux concessions réciproques : 
si l'on avait mis hors de cause les administrateurs 
et introduit Constans dans le gouvernement, le 
cadavre Reinach eût cessé de bafouiller. 

Marché de dupes, au reste, car le cadavre Rei- 
nach ne gît pas tout entier dans la caisse de 
Thierrée, ni m.ême dans les bagages de Cottu. Il 
court le monde dans la valise d'Arton. Il grouille 
à Boumemouth dans les dossiers de Cornélius. 

Herz ne se contente pas des satisfactions équi- 
voques que, d'une voix chevrotante, Freycinet a 
essayé de lui donner à la tribune. Le 19 décembre, 
M. Andrieux, revenu en hâte de Boumemouth à 
Paris, convoque dans son cabinet de travail 
MM. Clemenceau et Ducret. L'un des assistants, 
le journaliste Ducret, a raconté la scène. Cle- 
menceau se promenait dans la vaste pièce, sa 
badine à la main ; il parlait vivement de la situa- 
tion difîicile que lui faisait la rapidité de la cam- 



170 LEURS FIGURES 

pagne. Il lui était souverainement pénible de voir 
des camarades « mis sur le gril », Andrieux se 
chauffant à la cheminée, les basques de sa redin- 
gote relevées, souriait, les yeux à demi clos : 

— N'est-ce pas, Ducret, s'écria-t-il, on ne peut 
pas faire d'omelettes sans casser des œufs ? 

— Ah ! je vous en abandonne beaucoup, repre- 
nait Clemenceau, Rouvier et bien d'autres... Mais 
voilà Z... ! Je sais qu'il a touché 20,000 francs. 
C'est un garçon d'avenir et plein d'esprit. 

— Soit ! disait Andrieux, nous sauverons celui- 
là, s'il ne fait pas de sottises. 

Puis s'approchant de la table : 
— Maintenant, messieurs, je vous ai réservé 
une primeur. Je la rapporte de Boumemouth. 

Ils examinèrent sous la lampe la fameuse liste 
Stéphan. 

Cornélius, plus tard, a fait connaître dans 
quelles conditions il s'était dessaisi de cette arme. 
« M. Clemenceau, qui savait depuis longtemps 
« que j'avais parmi mes dossiers la liste de quel- 
« ques-uns des chèques parlementaires, m'envoya 
« son ami Andrieux à Boumemouth, en me priant 
« de la lui confier. Il s'engageait formellement à 
« ne la montrer qu'à M. Bourgeois, garde des 
« sceaux, pour lui indiquer le danger qu'il y avait 
« à continuer cette affaire. J'avais à cette époque 
« des relations trop cordiales et trop intimes avec 
« le directeur de la Justice pour lui refuser un 



LE CADAVRE BAFOUILLE 171 

« pareil service et je confiai sur l'heure à son 
« envoyé non point l'original, mais la photogra- 
•phie du document. » 

Ce document portait ime indication qu'Andrieux 
et Clemenceau décidèrent de ne pas rendre publi- 
que. Avec des ciseaux, ils firent un trou dans la 
liste. Puis leur conversation continua sur le but 
de la campagne et sur la tactique. C'était de désa- 
gréger la majorité déjà étourdie par la soudaineté 
du scandale, de rendre impossible tout gouverne- 
ment, et d'imposer la dissolution. 

Paris pressentait tout. Ce 19 décembre, le 
jeune député Suret-Lefort assistait à une repré- 
sentation des « Français », où depuis peu il avait 
ses entrées. Il aperçut au foyer Bouteiller qui se 
promenait seul. Suret regagna son fauteuil pour 
ne point se montrer avec ce suspect. Dans une 
loge, il y avait la joHe M™® de Nelles accompagnée 
de Rœmerspacher et, contre son habitude, de son 
mari, qui sans doute désirait se faire voir. Quelques 
gens bien informés commencèrent à dire qu'une 
saisie avait été opérée chez Thierrée et qu'An- 
drieux, retour de Boumemouth, se louait fort de 
Cornélius Herz. Le journal Le Soir donnait des 
détails. La salle immédiatement fut remphe de 
feuilles blanches, mais, plus blanche qu'elles 
toutes, on se montrait la figure de Bouteiller 
réfugié dans la loge des Nelles. La jeune femme, 
grave, amoureuse, plus douce et plus simple qu'au- 



172 LEURS FIGURES 

trefois, ne voyait, n'entendait que Rœmerspacher. 
Occupés à se plaire, ils ne sentaient guère ces 
échanges de haine. A la longue, pourtant, avertie 
par tous ces regards qu'elle ne pouvait interpréter, 
elle tendit son flacon de sels à l'éminent député. 
Il y eut des rires indécents. Quelqu'un dit très 
haut : 

— L'odeur du cadavre Reinach le gêne. 

Nelles lorgnait obstinément la scène. 

A cette heure avancée du soir, dans un conci- 
habule merveilleusement secret, quelques mi- 
nistres se réunissaient en hâte. Ils jugèrent que 
la situation imposait des sacrifices. Responsables 
du salut commun, ils décidèrent de livrer quelques 
camarades. La langue française qui possédait de- 
puis im mois le substantif « chéquard & venait de 
s'enrichir du verbe « débarquer ». Ces hauts mé- 
decins décidèrent de procéder à l'amputation 
brutalement, avec une cruauté chirurgicale, car, 
par rapport au groupe doué du pouvoir de se re- 
produire, l'individu ne compte pas. 

On ignore de quels airs le grand Ribot et Bour- 
geois si gras, si beau parleur, se dirent : « Tope- 
là 9, puis boutonnèrent dans leur redingote la 
liste de proscription qu'ils venaient d'arrêter au 
crayon. Mais voici les figures qu'en pleine séance, 
le 20 décembre, présentaient les « chers collègues » 
hissés sur la « première charrette ». 



CHAPITRE IX 

LA PREMIÈRE CHARRETTE 

{20 décembre i8ç2) 

Le peintre David, le pied 
appuyé contre une borne, des- 
sinait les scènes du carnage 
aux massacres de La Force, le 
3 septembre 1792. Un jeime 
représentant de l'Hérault, Re- 
boul, lui fit de sanglants re- 
proches. Il répondit : « Je 
saisissais les derniers mouve- 
ments de la nature dans ces 
scélérats. » 

{Mémoires de Vadier.) 

La séance du 20 décembre où l'on devait voir 
des choses pittoresques et fortes, oui, des figures 
tragiques, des choses d'un rude rehef, s'ouvrit 
devant une salle vide, par une question sur les 
bureaux de bienfaisance de Saint-Calais et de la 
Ferté-Bernard. 

Vers deux heures et demie, les couloirs com- 
mencèrent à bouillonner. De groupe en groupe, 
et des personnages éminents jusqu'aux plus ché- 
tifs, le bruit se répandit d'un grand éclat pro- 

17S 



174 LEURS FIGURES 

bable : que le gouvernement songeait à débarquer 
des chéquards. 

Peu après, on annonça rarrivée au Palais- 
Bourbon du procureur général, M. Tanin. Cette 
nouvelle contestée, puis confirmée, fit baisser 
toutes les voix ; on eût dit l'agitation d'une ville 
assiégée où chacun courait à son poste. Mais ce 
Parlement trahi n'enfermait pas que ses défen- 
seurs : des ennemis plus ou moins avoués s'y 
réjouissaient d'un désastre dont ils ignoraient 
encore la nature. Dans ce chaos, quand sur les 
banquettes ou, debout, près des cloisons et à tous 
les angles, chacun eut rejoint ses coreligionnaires, 
des masses compactes, nettement dessinées et 
d'importance inégale, firent comprendre la géo- 
graphie morale du Parlement : ici les suspects, 
tout auprès leurs alliés, personnellement hon- 
nêtes, mais atteints par un scandale qui fortifiait 
leurs adversaires, et enfin les agresseurs frémis- 
sants de sentir la brèche ouverte. 

Quels étaient les sacrifiés ? Combien nombreux ? 
On s'interrogeait encore quand, à trois heures, et 
cet insipide discours de Saint-Calais et de la 
Ferté-Bemard terminé, M. le président Floquet 
se leva pour dire : 

— Je viens de recevoir de M. le ministre de la 
justice une demande en autorisation de poursuites 
contre cinq députés. 

A la suite de cette phrase, l'Officiel met un 



LA PREMIÈRE CHARRETTE 175 

simple mot entre parenthèses : « (Mouvemenl;) ». 
Inexprimable mouvement de terreur et de lâ- 
cheté ! Cinq ! Pas davantage ? On crut entendre 
un long soupir de soulagement. Les représen- 
tants, sans une objection, comme des moutons 
vers l'abattoir, se pressèrent de leurs bancs vers 
les bureaujc où ils devaient recevoir copie du 
réquisitoire. 

C'est là qu'on apprit les cinq noms : Rouvier, 
Jules Roche, Antonin Proust, Emmanuel Arène, 
Dugué de la Fauconnerie. Les autres revinrent à 
la vie, mais seulement pour composer leur conte- 
nance, sur quoi tous les yeux passaient. Tel était 
leur étourdissement qu'ils laissèrent au boulan- 
giste Millevoye le soin de penser et de dire la 
phrase équitable : « Comment, sur des preuves 
si légères, sur un craj^onnage du suicidé Reinach, 
demander à la Chambre une mesure si grave, le 
déshonneur de cinq grands parlementaires ? 9 
Millevoye força le ministre Bourgeois à compa- 
raître avec son procureur général devant la Com- 
mission. 

— Vous ne pouvez, leur dit-il, nous demander 
d'abandonner des collègues sans autres preuves. 

Fausse douceur de sa voix ! Ses yeux soupe- 
saient l'énorme serviette que Bourgeois serrait 
sous le bras et son apparente pitié ne tendait qu'à 
arracher au ministre et au procureur les docu- 
ments qui les avaient déterminés. 



176 LEURS FIGURES 

L'arrivée de Rou\'ier, durant ce débat, dans les 
couloirs déserts de députés, c'est ça qui était 
beau ! Des projets du gouvernement, Rouvier 
ignorait tout et probablement ne craignait rien. 
Avec son aplomb de sanguin fortement musclé, 
ses larges épaules, son regard de myope qui ne 
daigne s'arrêter sur persoime, avec tout cet aspect 
singulier d'Arménien transporté des quais de 
Marseille à Paris, et toujours parlant haut, de 
cette admirable voix autoritaire qui, depuis quatre 
ans, brutalise, subventionne et soutient tout ce 
monde-là, il allait parmi les journalistes, de 
groupe en groupe, disant : 

— Oui cite-t-on sur les chèques ? 

Cependant les poursuites étaient accordées à 
une énorme majorité, en quinze minutes. Ce 
drame avait mis hors d'eux-mêmes amis et enne- 
mis. Par cet instinct qui amasse la foule autour 
d'un cheval qui s'abat, Us ne songeaient plus qu'à 
voir la figure des cinq. Sortis, les yeux étince- 
lants, de leurs bureaux dans les couloirs, ils s'y 
heurtèrent d'abord à ce Rouxder, mais combien 
transformé ! les mains dans les mains de deux ou 
trois fidèles qu'il tutoie. Sa figure bouleversée 
d'une façon inexprimable, je ne puis la com- 
parer qu'à l'épouvante qui demeure sur la face 
des assassinés. Une telle angoisse fait mal à 
voir. Il ne bougeait pas, mais violemment con- 
gestionné, ses yeux, sa bouche tout agités, U. 



LA PREMIÈRE CHARRETTE 177 

semblait possédé par un cauchemar d'où il n'en- 
tendait rien. 

Le bruit s'étant accrédité qu'il allait a manger 
le morceau », cinquante députés accoururent, 
l'entourèrent, le pressèrent pour le dissuader. 
« Manger le morceau ! » Ainsi d'eux-mêmes, 
dans la salle Casimir-Perier, ils adoptaient l'argot 
des prisons. Se dépitèrent-ils de son entêtement 
qui eût été leur ruine ? réclama-t-il quelque répit 
pour préparer sa défense ? Ils l'abandonnèrent ; 
il marchait au milieu de cinq cent quatre-vingts 
collègues et s'épongeait le front, coudoyant des 
amis qui tous détournaient les j^eux. 

Il ne rencontrait nul regard, et pourtant, 
comme à la guillotine, chacun malgré soi s'avan- 
çait, le suivait pour tout voir. 

Ce premier jour, le lâchage fut quasi unanime 
et même parmi les familiers accoutumés à manger 
dans cette main de ministre. 

Parmi ses pairs, on remarquait pour sa haute 
taille et pour son insensibilité M. Ribot qui, se 
frottant les mains et agitant sa belle tête de pia- 
niste, de cet air abstrait et avec cette voix qui tou- 
jours semble passer par-dessus son interlocuteur, 
répétait : 

— Ah ! messieurs, nous vivons dans des temps 
bien intéressants. 

La joie de ce grand épervier sur cet étang glacé 
fut un des détails les plus dignes de réflexion dans 



178 LEURS FIGURES 

l'ensemble de cet abominable spectacle. Toute 
suspendue hors de l'humain, cette espèce ne con- 
naît rien que le souci de son équilibre politique. 
Par là, le grossier Rouvier, que dans cet instant 
on précipite, avec son accent canaiUe et tous ses 
vices, vaut mieux que ces produits décharnés de 
l'École. 

Trois heures d'entr'acte s'écoulèrent où les 
députés surveillant leurs mots, mais se soufflant 
au visage les pires haines de la vengeance qui se 
satisfait et de la terreur qui ne compte sur aucune 
pitié, attendaient pêle-mêle que la Commission 
fût en mesure de déposer son rapport. 

Emmanuel Arène écrivait. Quand Ulysse passe 
le seuil de sa maison et lance ses flèches sur les 
prétendants, tous se lèvent en tumulte et courent 
à la muraille saisir leurs boucliers et leurs piques. 
Le Corse s'était jeté sur du papier et une plume. 
Il rédigea son discours, sa défense, jusqu'à six 
heures vingt-cinq, où la Chambre, reprenant 
enfin séance, apprit que sa Commission concluait 
à l'unanimité pour la suppression de l'immunité 
parlementaire. 

Les voix d'Arène, puis aussitôt de Rouvier, 
s'élevèrent. 

— Je demande la parole... Je demande la pa- 
role. 

Et leur son courba sur les bancs la majorité 
atterrée de les avoir trahis. Un député du centre 



LA PREMIÈRE CHARRETTE 179 

gauche a dit : « A les voir gravir la tribune dans 
un pareil silence, j'avais mes jambes qui trem- 
blaient sous moi. 

Discours charmant, celui d'Arène, plein de 
jeunesse et d'une singulière fierté aventurière qui 
détendait les pires inimitiés. Sa voix cadencée 
d'Italien montait là-haut vers la tribune des jour- 
nalistes, leur demandant leurs bons offices au nom 
de quinze ans de confraternité ; elle s'en allait 
vers « ceux de là-bas », sur la rive corse, rappeler 
aux électeurs dix ans d'obligeances réciproques ; 
puis son couplet, soudain, revenait au banc des 
ministres, pour frapper droit au visage et Bour- 
geois et Ribot. 

— J'ai constamment servi de toutes mes forces 
mon parti et soutenu de mon mieux ceux-là mêmes 
des chefs qui m'envoient brusquement, sans que 
je m'y sois attendu, cette balle en pleine poi- 
trine. 

A cet accent d'une certaine générosité cavaUère, 
on distingue nettement un abîme entre notre 
honorabilité et 1' « honneur » selon un tel parti- 
san qui se rend ce témoignage : « J'ai été fidèle et 
brave, j'ai mérité d'avoir des amis », et qui ne 
cherche pas plus loin. Aux hommes de cette sorte, 
nos aïeux formés par les rapports féodaux, plutôt 
que par la notion de la loi, montraient une indul- 
gence que leur garde encore le Boulevard. Et la 
Chambre, dans cette soirée où l'on croyait les 



i8o LEURS FIGURES 

gendarmes sur le quai, volontiers eût crié à Arène : 
« Voilà le chemin du maquis. » 

Après lui, Rouvier parla. Comme à son ordi- 
naire, il fut puissant, mais aussi dans son ton 
ordinaire, c'est-à-dire que pour affirmer son 
innocence il frappa sur sa poitrine et sur la table 
de la tribune, ainsi qu'il eût fait en combattant 
un dégrèvement. Tout à l'heure, dans la salle 
Casimir-Perier, il disait qu'il mangerait le morceau ; 
ses amis eux-mêmes, ses amis surtout, attendent 
chacune de ses phrases avec une menaçante mé- 
fiance. 

— « J'ai eu le redoutable honneur d'être le 
« chef du gouvernement, et si, comme tel, dans 
« les temps réguliers, on est tenu à une sorte de 
<i secret professionnel, au respect du secret d'État, 
« dans les temps que nous traversons, où il semble 
« que la lutte s'engage par ceux-là mêmes qui 
<t devraient avoir le plus de souci de maintenir et 
« de respecter toutes les règles inventées pour la 
« protection des simples accusés, j 'ai le droit de 
« parler et je parlerai. 

« Eh bien ! oui, j'ai été le chef du gouveme- 
« ment, et je n'ai pas trouvé dans les moyens que 
« les Chambres mettent à la disposition de ceux 
fl qui ont l'honneur de diriger les affaires publi- 
« ques, dans les temps difficiles que j'ai traversés, 
« alors que je luttais sans méconnaître qu'il y 
« allait de ma liberté et peut-être de ma vie, je 



LA PREMIÈRE CHARRETTE i8i 

« n'ai pas trouvé, dis-je, les ressource? financières 
« pour conduire cette œuvre. On apprend aujour- 
« d'hui, paraît-il, à ce pays, — on le sait partout 
« ailleurs, — qu'à côté des hommes politiques il 
« y a des financiers qui, quelquefois, donnent leur 
« concours, quand cela est nécessaire, pour la dé- 
<i fense du gouvernement ! Oui ! je n'ai pas trouvé 
« dans les fonds secrets, pour les appeler par leur 
«nom, les ressources dont j'avais besoin, et j'ai 
« fait appel à la bourse de mes amis. On accuse 
« quelquefois les hommes politiques d'avoir em- 
« porté les fonds secrets ; eh bien ! vous voyez 
« devant vous un homme qui, non seulement ne 
« les a pas emportés, mais qui a emprunté à ses 
« amis pour faire face à l'insuf&sance de ces 
<( fonds. » 

Une huée interrompit l'audacieuse accusation 
de l'accusé. Il se retira, mais pour reprendre 
avec plus d'élan le même développement et 
aboutir cette fois à terroriser non plus les mi- 
nistres ses prédécesseurs, mais le fretin même de 
la majorité : 

« Oui, dans tous les pays, dans tous les temps, 
« tous les hommes politiques dignes de ce nom 
« ont fait, avec le concours d'amis, qui assuré- 
« ment ne rendaient pas un service inavouable, 
« les opérations qui sont nécessaires quand on 
« traverse des temps difficiles. » 

Et comme on l'interrompait : 



m 



i82 LEURS FIGURES 

« Quant à ceux qui m'interrompent, dit-il en 
« faisant face au centre républicain, s'ils avaient 
« été autrement défendus et servis, peut-être à 
« cette heure ne seraient-ils pas sur ces bancs... » 

Une fois encore, devant les clameurs, il dut 
reculer, mais il avait jeté ses deux menaces. Il 
termina devant une majorité devenue de bois, 
tandis que l'opposition enivrée de cette curée 
chaude respectait pourtant la face congestiormée 
du vaincu. 

Dans le complet silence de cet auditoire, son 
vigoureux discours fit le bruit d'une masse pesante 
qui tombe. Sans doute, il sentit la chute com- 
plète, car longeant, pour regagner sa place, le 
banc des ministres, il leur dit : 

— Au moins, vous n'allez pas me faire coucher 
à Mazas ? 

TeUe était son ignorance de leurs projets qu'il 
fit venir son collègue et ami M. Granet : 

— Écoutez, Granet, rendez-moi un service. 
J'ai une jeime femme ; il me faut savoir si l'on 
viendra m'arrêter cette nuit, j'aurais des précau- 
tions à prendre. 

Granet aUa trouver M. Lozé et, sans ruser : 

— Rouvier veut savoir si on l'arrêtera. 

— Non. Je n'ai pas d'ordres. 

— Personne ne demande la parole, disait ce- 
pendant le président Floquet, vieilli de dix années. 

Chacun, des yeux, cherchait, attendait M]\I. 



LA PREMIÈRE CHARRETTE 1S3 

Proust, Jules Roche, Dugué de la Fauconnerie. 
Nul d'eux ne se leva ; ils étaient absents. 

M. Dugué de la Fauconnerie, fatigué par une 
goutte violente, venait à petits pas vers le Palais- 
Bourbon. Sur le pont de la Concorde, un journa- 
liste l'arrêta, lui dit la catastrophe. M. de la Fau- 
connerie n'avait jamais prévu un tel résultat de 
sa « participation qu'il considère comme très 
licite. Il rebroussa chemin, et ce soir-là ne coucha 
pas chez lui. 

M. Proust passait son après-midi au Palais de 
Justice. La veille, en effet, il était sorti de l'Assem- 
blée au bras de M. Bourgeois, garde des sceaux. 

— Je veux, disait-il, que M. Franqueville 
m'entende à nouveau ; j'ai des explications à lui 
donner. 

— Parfaitement, lui répondit le ministre. 

Et le lendemain, soit ce 20 décembre, M. Fran- 
queviUe, dans son cabinet, vers quatre heures, 
disait à M. Proust : « Je regrette. Monsieur le 
député, de ne plus pouvoir vous entendre comme 
témoin ; à cette heure même, la Chambre suspend 
vôtre inviolabilité. » M. Proust déclara à ses. amis 
qu'il ne saluerait plus M. Bourgeois. 

Quant à M. Jules Roche, amicalement sollicité 
par M. Ribot, président du. conseil, et par 
M, Siegfried, ministre du commerce, de les 
appuyer dans la discussion du traité franco-suisse, 
il était venu dès le début de cet après-midi 



i84 LEURS FIGURES 

prendre au « bureau de la distribution t> divers 
documents, puis, sans causer avec personne, était 
rentré chez lui se mettre à ce travail de complai- 
sance, qu'un ami interrompit le soir pour lui 
apprendre son éclatant déshonneur. 

Si le tragique coupe les jarrets des faibles et 
congestionne les Hercules, il énerve, surexcite 
parfois délicieusement les natures nerveuses, et 
les amènerait par coquetterie à plaisanter le bour- 
reau. M. Arène, dans la salle des Pas-Perdus où 
il est grand favori, lançait à ses amis les jour- 
nalistes une charmante boutade : 

— Pour une fois que je suis sur une liste minis- 
térielle ! 

C'est avoir de l'estomac! Mais une fois hors de 
ce théâtre ? M. Maurice Talmeyr, dix minutes plus 
tard, a vu M. Arène, au sortir de la Chambre, 
entrer dans un restaurant voisin de l'Opéra. Il 
était hagard, hvide, dépeigné, les yeux hors de la 
tête et le chapeau en arrière. Personne ne fit 
semblant de le voir, pas plus que lui de voir 
personne. La figure à la fois verdâtre et tuméfiée, 
il lança de loin sur la banquette une grosse ser- 
viette bourrée de papiers, s'arracha son paletot 
comme un homme qui étouffe, avala un plat quel- 
conque avec une précipitation qui ressemblait à 
de la gloutonnerie, paya, reprit serviette et paletot, 
et sortit comme un fou. » 

Cette journée vaut par des sentiments simples. 



LA PREMIÈRE CHARRETTE 185 

l'épouvante et la pitié dont nous avons très peu 
l'emploi dans nos vies modérées. C'est un bon 
document sur la terreur dans les assemblées poli- 
tiques. 

Après ces amputations, la Chambre semblait 
à bout. Vers sept heures pourtant, on dit dans les 
couloirs que d'un nouvel élan, plus imprévu 
encore, on repartait sur un nouveau scandale. 
Cinq heures de drame n'avaient-elles été qu'un 
magnifique lever de rideau ? Le cirque parlemen- 
taire, plus a\dde que les arènes de Valence ou de 
Séville, dédaigne-t-il de boire, de manger, de 
souffler, pour\ai que l'on provoque, que l'on tra- 
hisse, que l'on exécute ? Que projette-t-on main- 
tenant ? De faire justice du justicier, d'étrangler 
le traître qui tous étrangla, Jules Delahaye ? Mieux 
que ça ! On va débusquer, pousser du toril dans 
l'arène l'animal le plus fier de tout le pâturage 
parlementaire, le petit taureau au large poitrail, 
au mufle carré, celui qui épouvante les meilleurs 
« espadas &, M. Clemenceau. 

Rien ne déforme plus l'histoire que d'y cher- 
cher un plan concerté. Les ennemis du parlemen- 
tarisme ne manœuvraient pas avec une discipline 
commune, mais dans le dessein et selon la chance 
du moment. Ne pensez point à ime armée avec 
un chef qui commande et qui traite. Des volon- 
taires fabriquent, aiguisent dans l'ombre des 



i86 LEURS FIGURES 

armes de hasard. Le mystère et l'incertitude ajou- 
tent au tragique de cette grande anarchie. Comme 
Caserio marchera vers Lyon avec son couteau dans 
sa poche, des « solitaires » de plusieurs points 
s'acheminent pour frapper le parlementarisme. 

Ils risquent de se contrarier. Dans la première 
partie de ce 20 décembre, Clemenceau vient d'être 
le vainqueur réel ; c'est de sa lointaine intrigue 
que périssent Rouvier et Roche : il va secrète- 
ment maîtriser la Chambre par la terreur. Mais 
Déroulède, d'une moralité trop simpliste pour 
s'accommoder d'un tel concours — et d'ailleurs 
rebelle à partager les fruits de la victoire — ne 
permettra pas que ce plan machiné par Andrieux 
aboutisse. Sous prétexte d'interpeller sur Corné- 
lius Herz (mesures à prendre par le Conseil de 
l'Ordre sur ce Grand-Ofhcier de la Légion d'hon- 
neur), il se jette à la gorge du chef radical qu'en- 
cerclent les ressentiments et l'épouvante de ses 
collègues. 

Sturel a regagné quatre à quatre sa loge. Il 
porte dans son cœur toute l'allégresse d'une foule 
espagnole qui se rend à los toros. 

La voix de l'orateur, son gi-and corps penché, 
sa légende d'honneur, ses phrases trop rapides 
pour les sténographes eux-mêmes, son bras per- 
pétuellement levé, baissé, comme s'il lapidait un 
infâme, c'est une avalanche brutale qui va de 
la tribune contre une seule poitrine et que rien 



LA PREMIÈRE CHARRETTE 187 

dans cette déroute du règlement ne pourrait 
arrêter. 

— « Un instant avant que M. de Reinach se 
« suicidât, un jour avant que M. Rouvier démis- 
« sionnât, alors que les plus gros événements 
« étaient suspendus sur nos têtes, il y avait eu 
<( un conciliabule secret, non pas chez le chef de 
'i l'État, chez des magistrats, chez des juges, chez 
« le préfet de police ou chez des ministres, mais 
« chez et avec ce Cornélius Herz qu'on avait mis" 
« si haut, qu'on avait fait si lestement monter 
« de grade en grade jusqu'aux plus hautes digni- 
« tés de notre Légion d'honneur et qui avait 
« réellement l'air d'être le maître omnipotent des 
« pouvoirs publics et de tenir dans ses mains 
« tous les fils mêmes du Parlement français. 
« Voilà ce qui m'étonne et m'inquiète. Et c'est 
« pour commencer à le faire un peu descendre 
« de ces hauteurs menaçantes que je demande que 
« M. Herz perde enfin la quaUté de Grand-Of&cier 
« de la Légion d'honneur. 

« Et vous le dirai- je ? Ce qui me surprend le 
« plus, ce n'est pas qu'il ait fini par être nommé 
« Grand-Officier. Mais pourquoi Commandeur ? 
« Pourquoi Officier ? Pourquoi Chevalier ? Quel est 
« son premier titre? Voilà l'énigme, voilà le grief. 

« Selon moi, sa déchéance ne doit pas seule- 
« ment être prononcée à raison de la suspicion 
« encourue par lui dans ces derniers jours, mais 



i88 > LEURS FIGURES 

« bien à raison de l'étrangeté, de l'inexplicable 
« mystère de sa nomination. 

« Qui donc, parmi nous, est venu lui proposer 
« de lui faire place dans nos rangs ? Qui donc a, 
« peu à peu et si vite en même temps, introduit, 
« patronné, nationalisé en France cet étranger ? 
« Car vous vous rendez bien compte qu'il ne s'est 
« pas présenté tout seul, que ce n'est même pas 
« un autre étranger qui l'a pris par la main et 
« poussé au milieu de nous ; il y a fallu un Fran- 
« çais ! Un Français puissant, influent, audacieux, 
« qui fût tout ensemble son client et son protégé, 
« son introducteur et son soutien. 

« Sans patronage et sans soutien, le petit juif 
« allemand n'aurait pas fait de telles enjambées 
« sur la route des honneurs, il n'aurait pas mis 
« si peu d'années à sortir si complètement, si 
(( brillamment, de son bas-fonds. Je le répète, il 
« lui a fallu un présentateur, un ambassadeur 
« pour lui ouvrir toutes les portes et tous les 
« mondes, le monde politique surtout... 

« Or, ce complaisant, ce dévoué, cet infatigable 
« intermédiaire, si actif et si dangereux, vous le 
« connaissez tous, son nom est sur toutes vos 
« lèvres ; mais pas un de vous, pourtant, ne le 
« nommerait, car il est trois choses en lui que 
« vous redoutez : son épée, son pistolet, sa langue. 
« Eh bien ! moi, je brave les trois et je le nomme : 
« c'est M. Clemenceau. » 



LA PREMIÈRE CHARRETTE 189 

Ce discours de violence inouïe, joué, crié, — 
sublime, il faut le dire, — car l'invective jamais 
n'y glissait à l'injure, détendit cette Chambre 
contractée, la tira de sa peur et d'une longue ser- 
vitude. L'angoisse générale trouvait son soulage- 
ment. Sur le président, — malheureux vieillard 
qui, dans ce tumulte, entend mieux les battements 
de son cœur, dont il blêmit, que le tintement de 
sa sonnette — on passe comme la bande des 
chiens sur leur valet tombé à terre, quand ils ont 
mis en vue le gibier. C'est que tous soupçonnent 
ou connaissent le grand secret : les cinq ont été 
livrés par ComeHus Herz, ami de Clemenceau, et 
grâce à l'intrigue de Clemenceau. Aussi Dérou- 
lède irrite la plaie vive du Parlement et le force à 
se mettre debout quand il crie : 

« Dans une journée pareille, où la faulx de la 
« Justice a déjà atteint tant de têtes, il m'a semblé 
« inique que celle-là fût respectée, et j'ai cru 
« nécessaire et salutaire, sinon de l'atteindre, au 
« moins de la marquer, o 

Terribles excitations ! L'opportuniste décimé 
se rallie, et derrière le grand boulangiste se jette 
avec haine sur le grand radical. 

Clemenceau, dans ce romantisme irrésistible, 
exagère d'autant son tjrpe desséché et précis. Les 
bras croisés, le regard insulteur, la figure verte, il 
cherche son souffle. Et soudain, d'un « Non & brutal, 
il coupe de sa place Déroulède qiîi réplique : 



190 LEURS FIGURES 

— Nous réglerons ailleurs les oui et les non. 

En vain, le pauvre président, la langue lourde, 
intervient : 

— Voulez- vous donc, messieurs, que je per- 
mette qu'on échange des provocations à la tri- 
bune? 

Il n'est plus qu'un gêneur dont la sonnette, les 
gestes, les observations empêclienf de bien enten- 
dre et risquent de gâter ce passionnant spectacle. 
Les plus timides lui crieraient, exaspérés, la grande 
injure des aficionados : Fuego al alcade ! Perros 
al alcade! (le feu et les chiens à l'alcade). En 
vérité il s'agit bien des principes parlementaires 
et du manuel de l'honorable M. Pierre que ce 
duel scandalise ! « Laissez aller les combattants ! 
Que personne déloj^alement n'avantage l'un ou 
l'autre ! Parlez, Déroulède, parlez ! s> 

« M. Herz, continue-t-il, reconnaît avoir donné 
« à M. Clemenceau deux millions. Pourquoi ces 
« versements ? Puisque le directeur de la Justice 
« affirme que son journal n'a jamais rien fait 
« pour Cornélius Herz, pourquoi cet habile 
« financier, cet homme d'affaires, plus avide 
« que délicat, a-t-il placé tant d'argent à fonds 
« perdus ? » 

« Ce dilemme me paraît accablant : puisqu'il 
« est avéré, non seulement par l'attestation de 
« M. Clemenceau, mais encore par l'examen 
<( même du joumai, que le directeur de la Justice 



LA PREMIÈRE CHARRETTE 191 

« n'a jamais rien vendu publiquement à M. Cor- 
« nelius Herz, que lui vendait-il donc secrète- 
i ment ? Que se passait-il donc entre cet étran- 
« ger et cet homme politique pour qu'il n'y ait 
« trace d'aucun échange de bons offices ? Quoi ! 
« l'un aurait tout donné et l'autre rien ? Et ce 
« serait sans intérêt, sans but, sans profit, que 
« cet Allemand aurait accumulé tous ces verse- 
« ments répétés et redoublés ? A qui le ferez- 
« vous croire, Monsieur Clem.enceau ? C'est en 
« vérité à se demander si ce qu'il attendait, je 
« ne dis pas ce qu'il exigeait de vous, ce n'étaient 
« pas précisément tous ces renversements de 
« ministères, toutes ces agressions contre tous 
« les hommes au pouvoir, tout ce trouble apporté 
« par vous et votre grand talent dans toutes les 
« affaires du pays et du Parlement. 

« Car c'est à détruire que vous avez consacré 
« vos efforts. Que de choses, que de gens vous 
« avez brisés ! Ici Gambetta, là un autre, et puis 
« un autre, et toujours d'autres. Certes, je suis 
« un adversaire du régime parlementaire, mais je 
« ne pense pas qu'un homme en France lui ait 
« porté de plus rudes coups et fait de plus 
« navrantes blessures que ce soi-disant parle- 
<[ mentaire. Combien Cornélius Herz devait se 
« réjouir de ce spectacle toujours renouvelé ! » 

Sous ces excitations, enfin, jaillit de l'Assemblée 
le cri qu'accueillera la France : « Cornélius Herz 



192 LEURS FIGURES 

est un agent de l'étranger ! » De ce haro qui jette 
son adversaire hors la loi, Déroulède s'empare : 

« Oui, ComeHus Herz est un agent de l'étran- 
« ger ! quel deuil et quelle tristesse ! Un étran- 
« ger, un cosmopolite de race hostile, d'origine 
« germanique, dont une naissance accidentelle 
« en France ne saurait faire un Français, un 
« Allemand est venu mettre en coupe réglée nos 
« fortunes, vivre grassement et copieusement 
« dans ce pâturage de l'Europe et, non content de 
« nous avoir emporté de l'argent, c'est aussi un 
« peu d'honneur qu'il nous emporte ; et il est là, 
« de l'autre côté de la Manche, impuni, joyeux, 
« railleur. Je sais bien que ce ne sera pas un 
« châtiment pour lui que son expulsion de la 
« Légion d'honneur ; ce sera du moins une rup- 
« ture des liens qui le rattachent honteusement 
« à nous. Ce sera aussi un commencement de jus- 
« tice contre l'étranger. 

«Il reste une autre justice à exercer contre 
« ceux qui se sont faits ici, chez nous, ses aides, 
« ses alliés, ses complices. En attendant, signa- 
«lons à la vindicte publique le plus habile, le 
« plus redoutable, le plus coupable de ces com- 
« plaisants, celui dont la grande majorité de cette 
« Chambre déplorait l'action délétère et malfai- 
« santé sans oser lui en faire, non pas seulement 
« un crime, mais un reproche. C'est ce reproche 
« que j'ai eu, moi, le courage de lui faire, autant 



LA PREMIÈRE CHARRETTE 193 

« pour soulager ma conscience que pour éclairer 
« mon pays. » 

Ainsi poignardé, Clemenceau pourtant parut à 
la tribune. Cet homme né agressif et qui, même 
dans la vie familière, procède par interpellation 
directe et par intimidation, ne pouvait avoir 
qu'une méthode : d'opposer à un réquisitoire une 
provocation et de se justifier en courant sus à 
l'accusateur. Mais le milieu parlementaire, nonobs- 
tant les licences de cette soirée exceptionnelle, 
impose des formes convenues aux sentiments que 
de tels ennemis voudraient traduire sur l'heure en 
violences. L'outrage, la haine, l'appétit de sang, 
Clemenceau ne les montra d'abord que dans sa 
façon d'accentuer et de ponctuer. Et cet endigue- 
ment des fureurs haussait ce corps à corps jus- 
qu'au caractère royal d'une tragédie. 

Le premier mot de Clemenceau gravissant la 
dernière marche, quand les applaudissements 
continuaient encore autour de Déroulède, fut un 
« A moi, mes amis ! » 

— « Il est facUe de produire de telles accusa- 
« tions, mais il y a, depuis vingt ans que je siège 
« dans les assemblées, ceux qui me voient tous 
« les jours à l'œuvre, mes collaborateurs, mes 
« amis qui siègent sur ces bancs et dont le témoi- 
« gnage vaut bien celui de M. Déroulède. » 

Le jeune Pichon, figure honnête et naïve, ré- 
pondit seul à cet appel. Avec les sentiments de 
7 



194 LEURS FIGURES 

Robespierre jeune qui court sur la charrette re- 
joindre son aîné, il s'écria : 

— Ils sont prêts à vous donner le témoignage 
de leur estime et de leur grand respect, ils vous 
l'apportent par ma bouche ; ils se soUdarisent 
étroitement avec vous. 

Cette voix parut grêle dans le silence des fidèles, 
et donna l'impression pénible d'une manifestation 
manquée. C'est de mauvais effet au théâtre qu'un 
seul figurant remplisse le rôle de la foule. Clemen- 
ceau le sentit. L'orgueilleux répondit rudement : 

— Je n'ai besoin du témoignage de personne. 
Mais il comprit sa solitude, la puissance des 

haines qui l'encerclaient. Pendant quelques se- 
condes où il cherchait la meilleure tactique, il eut 
de ces mouvements qu'on voit dans le cou du tau- 
reau quand cette bête voudrait foncer et n'ose 
plus. 

Il reconnut que Herz avait commandité la Jus- 
tice, mais il nia d'avoir sollicité aucune décoration 
pour ce personnage et d'avoir jamais subi son 
influence politique. Mal servi par cet argument, 
il chercha le faible de la Chambre en rappelant 
le boulangisme. 

« Malgré les sollicitations du général Boulan- 
« ger, M. CorneUus Herz n'a pas voulu le suivre 
« dans la campagne boulangiste. Il le paie au- 
« jourd'hui. Et, en ce qui me concerne, je l'expie 
« à mon tour... » 



LA PREMIÈRE CHARRETTE 195 

Comme l'appel aux amis, cet appel à l'union 
anti-boulangiste échoua. Alors rassemblant toutes 
ses forces, Clemenceau fit face à la grande accu- 
sation, Cornélius Herz agent de l'étranger : 

« Injure suprême que, je l'avoue, je ne croyais 
« pas avoir méritée de mes plus acharnés enne- 
« mis. J'ai trahi l'intérêt français, j'ai trahi la 
« patrie, j'ai amené sur ces bancs une influence 
« étrangère, dont j'ai été l'agent ! Guidé, com- 
« mandé par cette influence étrangère, assujetti, 
« asservi par elle, j 'ai cherché à nuire à mon 
«pays, j'ai cherché par des actes parlementaires 
« à amener le désordre et la perturbation dans 
« ma patrie ! Voilà l'accusation que vous avez 
« portée à la tribune. Il n'y a qu'une réponse à 
« faire : — Monsieur Paul Déroulède, vous en 
« avez menti. » 

Les ministres, heureux qu'en dépit du règle- 
ment l'interpellation devînt une interpellation de 
collègue à collègue, se gardèrent d'intervenir 
dans une querelle qui débordait le cadre parle- 
mentaire pour passionner le pays entier. M. Léon 
Bourgeois répondit en trois mots qu' « une ins- 
« truction était ouverte et que, si elle montrait 
« des faits de nature à faire déférer M. Cornélius 
« Herz devant le Conseil de l'Ordre, il y serait 
« déféré ». Nul n'écoutait cette phrase exsangue. 
Il n'y avait plus de gouvernement. Le dernier 
taureau tué, tout le monde saute dans l'arène 



igô LEURS FIGURES 

pour le voir de plus près et les « banderilleros » 
se précipitent pour retirer de son garrot leurs 
flèches. Les ennemis du Parlement couraient déjà 
à travers Paris montrer les mots dont ils avaient 
ensanglanté leurs adversaires. La ville, la France, 
devenues un immense amphithéâtre, applaudis- 
saient le succès. 

Vers minuit, Sturel put rejoindre Déroulède 
dans un bureau du Palais-Bourbon. Entouré des 
principaux de sa ligue, le vainqueur corrigeait 
les épreuves de son discours. La vaste salle, mal 
éclairée par une seule lampe au milieu du clas- 
sique tapis vert, était glaciale. On entendait der- 
rière la porte la conversation des huissiers. Fran- 
çois Sturel à demi voix proposa le plan même 
qu'avait caressé Clemenceau. 

Il s'agissait de pousser à la dissolution — as- 
surée si toute la droite, les boulangistes et 
d'honnêtes gens faciles à entraîner démission- 
naient — puis d'opposer des candidats sûrs aux 
chéquards dont la Hste serait publiée quinze jours 
avant le scrutin. On obtiendrait ainsi une majorité 
pour faire la revision, ou du moins, si le Sénat la 
poussait, une majorité capable d'organiser la 
terreur par une commission d'enquête que ne 
présiderait pas M. Brisson. 

... Quand ils sortirent, dans les couloirs 
sonores, Déroulède et Sturel croisèrent, accom- 
pagné de ses amis, M. Clemenceau, qui, pour 



LA PREMIÈRE CHARRETTE 197 

le même soin d'éloquence à écheniller, était 
venu au Palais-Bourbon. Les deux petites troupes 
ne se saluèrent point. Il y avait dans ces 
patrouilles et dans ce désert saisissant quelque 
chose de belliqueux et comme le point de départ 
d'un ordre nouveau, un ensemble qui enflammait 
Sturel. 

Dehors et si tard dans la nuit, les camelots 
couraient encore avec d'énormes charges de jour- 
naux. « Cinq députés poursuivis. Le duel Clemen- 
ceau-Déroulède. Cornélius Herz agent de l'étran- 
ger. » Tout sentait la révolution. Tout prophétisait : 
ville prise et bataille gagnée. 



CHAPITRE X 

GÂTEUX DEPUIS PANAMA 

Le lendemain, mercredi 21 décembre, il y eut 
foule à la Chambre. Non pour l'impôt sur les opé- 
rations de Bourse, mais pour guetter une réappa- 
rition possible du procureur général. On signalait 
l'absence de plusieurs hommes poUtiques. Leurs 
concierges, interrogés par des reporters, les di- 
saient en voyage. 

Seuls parlaient haut quelques terroristes. Ils 
se préparaient des haines immortelles. A les croire, 
le dossier de l'instruction Prinet indiquait un par- 
lementaire de haute marque comme ayant reçu 
de M. Eiffel un cadeau de quinze cent mille francs. 
« Ne va-t-on pas arrêter cet Hébrard ? s> disaient- 
ils. 

Dans cette lourde atmosphère de peur, toute la 
journée le troupeau attendit qu'un courant se des- 
sinât. Vers le soir, quand on eut apporté des 
lampes sur les longues tables de la salle de lec- 
ture, on commença de distinguer l'échiquier. Un 
mouvement de résistance à l'épuration apparut. 

198 



GÂTEUX DEPUIS PANAMA 199 

Cassagnac discourait dans un groupe. Debout, 
avec sa grande habileté, son zézaiement léger et 
son geste loyal, il répétait sous toutes les formes : 

— Entre collègues, on doit se soutenir. Je 
n'admets pas que nous li\'rions, comme nous l'avons 
fait hier, Rouvier. On sait que je ne ménage pas 
mes adversaires, mais il 3^ a une sohdarité entre 
députés. 

Plusieurs de partis divers l'approuvaient : 
« C'est la vérité même ! c'est honnête. » Le cercle 
autour de lui se renouvelait constamment, parce 
que beaucoup, l'ayant considéré sans un mot, 
s'éloignaient en prenant sous le bras un ami sûr. 

Les regards seuls, ce soir-là, ne mentaient pas 
au Palais-Bourbon. Pau\Tes regards implorant la 
pitié ! Regards féroces qui se voilent par crainte 
des représailles ! Regards d'adversaires officiels 
qui, soudain, comprennent qu'ils ont im intérêt 
commun : l'étouffement. 

Le bruyant duel Déroulède-Clemenceau occu- 
pait la France entière. Au sortir de l'hôtel Saint- 
James, autour du landau qui conduisait Déroulède 
sur le terrain, une foule passionnée criait à ses 
témoins, Dumonteil et l'auteur de ce livre : 
« Gardez-nous-le ! s> Sturel en l'embrassant venait 
de lui dire : 

— Nous vous ferions l'enterrement du général 
Lamarque. / 



200 LEURS FIGURES 

C'est vrai que depuis quatre jours ce héros 
créait l'union nationale. Vers cinq heures du soir, 
quand il rentra indemne dans la Chambre, elle 
l'accueillit par une sorte d'ovation. Cette assem- 
blée démoralisée appelait un maître qui l'amnis- 
tiât. 

Dans cette période immorale, le Palais-Bourbon 
offrit du moins un incomparable parterre. Pour 
faire pousser ces fleurs saisissantes, il avait suffi 
qu'Arton arrosât et que Delahaye soufflât. Deux 
cents députés, reconnus dans la rue, obligés de 
changer de restaurant, épiés par leurs domes- 
tiques, reniés par leurs amis, avaient des jambes 
si flageolantes et des physionomies si parlantes 
que de leurs bouches, comme dans certains des- 
sins ingénieux, une banderole s'échappait : « Je 
suis un chéquard et j.'ai touché tant. » 

L'histoire put prendre de belles photographies : 
Bouteiller, plus blanc que le journal qu'il essayait 
de Hre ; Rouvier, seul comme un sanglier ; Proust 
définitivement décoiffé ; Baïhaut quêtant un cer- 
tificat comme il en avait tant distribué sur l'es- 
trade de la « Société pour l'encouragement au 
Bien » ; Bourgeois levant les bras au ciel ; Ribot 
supportant avec une aménité toute philosophique 
l'ignominie dont il couvrait ses coreligionnaires, 
parmi lesquels Jules Roche lui ruait dans le ventre. 

Celui-ci en huit jours fit un \deillard ; de cet 



GÂTEUX DEPUIS PANAMA 201 

autre les chairs devinrent molles et tombantes ; 
le sang acre de ce troisième lui corrodait la peau. 
A tous il eût fallu l'air des montagnes, une station 
d'altitude moyenne, mille à quinze cents mètres, 
mais ils devaient trotter dans l'atmosphère parti- 
culièrement malsaine pour eux du Palais-Bourbon 
et du Palais de Justice. 

Un grand nombre stationnaient contre la porte 
soigneusement fermée de la Commission d'en- 
quête. Parfois de grands éclats de voix la tra- 
versaient. Il faut avoir vu Rouvier, son mouchoir 
en tampon dans la main, le jour qu'Andrieux 
déposa, guetter, interroger sans vergogne tout 
sortant, quelle que fût sa nuance ! Carrément il 
demandait : 

— Qu'est-ce qu'il raconte ? 

Et deux minutes après, son gros œil de myope 
plein de sang, il répétait encore : 

— Qu'est-ce qu'il raconte ? 

Les nerfs, tout de même, se détendaient par- 
fois en charmantes facéties parisiennes. Rouvier 
se plaignant : 

— Quelle atroce situation, quand je viens de 
me marier et que j'ai un petit garçon de six 
mois ! 

— Pauvre petit..., répliquait Arène, fallait pas 
le lui dire. 

Les annales de l'Orient regorgent de vizirs fri- 
pons graciés pour un mot moins aimable. 



202 LEURS FIGURES 

Tous ces suspects d'ailleurs réagissaient de 
manières variées. La plupart semblaient ferme- 
ment décidés à ne plus vivre qu'à quatre pattes, 
par humilité, et pour n'être pas vus des gen- 
darmes. Quelques-uns agités, d'allure provocante, 
passaient, repassaient, piaffaient, la tête haute ; 
ils prétendaient intimider les petits papiers par 
des duels énergiques ; pour s'étourdir, avant de 
venir en séance, ils buvaient ; le soir, ils couraient 
les maisons pubHques. Effronterie, mais non pas 
force ; c'est la manière des criminels vulgaires. 
Tous, s'ils cherchaient devant le public à farder 
leur mine, dans l'enceinte du Palais-Bourbon s'es- 
suyaient le front, les lèvres et se moquaient que 
cette société fermée connût leur cas. Le mal de 
mer poussé à ses Umites abolit tout sentiment de 
pudeur, et le pauvre être débordé par l'angoisse 
s'étale devant les passagers, s'abandonne aux 
gens d'équipage qui le portent, l'essuient, le cou- 
chent. Cinquante députés manquaient d'estomac. 
Ballottés par les journaux, par la Commission d'en- 
quête, par le juge d'instruction, ils avouaient aux 
regards « ce qu'ils avaient dans le ventre ». 

Autour des plus notables, les cHents se grou- 
paient : Us suivaient leur malheureux patron jus- 
qu'à la première porte interdite au public ; ils 
l'attendaient et le défendaient dans la salle du 
Laocoon ; à la sortie, ils le renseignaient. Mais 
des petits chéquards, chacun se détournait dure- 



GÂTEUX DEPUIS PANAMA 203 

ment. Parfois pour rien, pour le plaisir, on se 
plaisait à brimer ces « sans famille ». A la surface 
de ce marécage, des gaz infects venaient crever 
du plus profond des consciences. Un jour qu'on 
parlait d'une seconde charrette imminente, Renau- 
din, en traversant les bancs pour gagner sa place, 
dit très haut à M. de Nelles : 

— Ou' avez- vous donc, baron ? vous êtes tout 
pâle. 

— Mais non, mon ami, répondit le pauvre 
homme dont la main sur la ta! le faisait machina- 
lement le geste de donner des cartes. 

Et Renaudin d'insister en élevant la voix. Suret- 
Lefort, peu sentimental pourtant, fut choqué. 

— Oh ! Renaudin, nous nous sommes assis à sa 
table. 

— Je me paie, dit le cruel garçon, de ses lar- 
bins, de ses fleurs et de la baronne. 

Bouteiller, un pied dans le piège à loup, gar- 
dait ses allures de grand gibier. Il n'avouait même 
pas qu'il y eût une crise parlementaire. Tout au 
plus ime crise de lâcheté : 

— Chacun veut la lumière, déclarait-il dédai- 
gneusement, à condition qu'elle nuise au parti 
adverse. 

Il ajoutait : 

— La Chambre continue à jouir de toute son 
autorité auprès du pays. En dépit de quelques 



204 LEURS FIGURES 

défaillances individuelles, elle travaillera comme 
par le passé, en toute indépendance et en toute 
liberté, dans l'intérêt et pour le bien de la Répu- 
blique. 

C'est beau de faire ainsi le puritain au retour de 
pénibles séances chez le juge d'instruction ! Dans 
les papiers saisis chez Arton, la Justice avait trouvé 
une des fameuses circulaires expédiées aux séna- 
teurs et députés par M. Ferdinand Martin pour 
leur dénoncer la corruption. Surprenante parti- 
cularité, cet exemplaire portait l'adresse de Bou- 
teiller. Pourquoi celui-ci l' avait-il remis à Arton, 
s'il ne se sentait pas coupable et s'il ignorait que 
le distributeur \dsé par M. Martin était Arton lui- 
même ? Le juge avait invité Bouteiller à s'en expli- 
quer. C'est pourquoi auprès de l'éminent député 
de Nancy on voyait maintenant Mouchefrin. Oui, 
le dégradé Mouchefrin, qu'assurément BouteiUer 
n'eût pas reconnu quinze jours auparavant ! De 
quoi \dvait ce maigre revenant, marqué d'alcool, 
vieilli, creusé ? D'affaires de publicité qui sentaient 
toujours le chantage et d'infimes mensualités à la 
préfecture de police. L'orgueilleux Bouteiller 
employait ce triste hère à dépister les reporters, 
à les entraîner hors des couloirs, pour qu'on ne le 
vît pas entrer chez le juge, peut-être à les payer. 
Son nom fut chuchoté plutôt que prononcé. Mais 
comme le cœur s'affole et use ses parois chez un 
être qui attend toute la nuit les terribles journaux 



GÂTEUX DEPUIS PANAMA 205 

du matin, et toute la journée les terribles jour- 
naux du soir ! 

C'est ce Rouvier apoplectique et fortement 
musclé qui faisait tête avec le plus d'énergie à la 
meute des révélations. Par deux fois pourtant, on 
le sentit sur ses boulets ; dans deux détresses, la 
Chambre soulevée de cruelle curiosité crut le voir 
qui s'avouait un pauvre homme exténué. Spectacle 
inoubUable, ces deux gestes rapides ! 

Ce fut d'abord quand il exposait à la tribune 
son système de défense (séance du 23 décembre). 

— « M. Vlasto a avancé au gouvernement une 
« somme de 50,000 francs pour parer à l'insuffi- 
« sance des fonds secrets, et cette avance a donné 
« lieu à un règlement entre ce financier et M. 
« de Reinach, qui désirait participer à cet acte 
« généreux. » 

Voilà qui contredisait Vlasto. Celui-ci, devant 
la Commission d'enquête, le 6 décembre précé- 
dent, avait affirmé que le chèque de 50,000 francs 
et un autre de 40,000 lui avaient été remis en paie- 
ment pour sa participation dans l'émission des 
obligations à lots. 

Une explosion de murmures prouva à l'accusé 
que la Chambre ne voulait pas d'une explication 
qui s'ajustait trop bien avec sa menace terrible de 
« manger le morceau !>. Donc, tout ce qu'il avait 
préparé depuis trois jours s'effondrait ! Son œil 



2o6 LEURS FIGURES 

lâcha son monocle ; il jeta ses deux bras, se dé- 
tourna en se courbant : « Voilà, semblait -il dire, 
je ne puis rien trouver d'autre ! Si vous repoussez 
mon système, soit ! Mais j'ai tout passé en revue, 
et je ne trouverai pas mieux. » 

Pourtant c'est un homme complet, ce Rouvier, 
et si les ressources de la logique lui manquent, il 
passera au pathétique. Ah ! le beau gladiateur, 
payant de sa personne, inépuisable en ressources, 
érudit dans toutes les ruses parlementaires. C'est 
dans cette séance qu'après avoir tenu tête à la 
tempête, U forçait enfin les huées à s'apaiser par 
ces mots d'homme acculé : 

— « Dans toute autre circonstance, ces mani- 
« festations pourraient me faire renoncer à ma 
« tâche et m'obliger à descendre de la tribune ; 
« mais vous devez comprendre que, dussé-je 
« mourir à la peine, je ne reculerai pas. Je vous 
« prie donc de me laisser parler. » 

Et toute la Chambre, dans un geste d'honnêteté, 
lui criait : 

— Parlez ! 

Pourtant, elle le vomissait. Un flot de huées, 
aussi puissant que les tambours de Santerre, qui 
couvraient la voix des suppHciés sur l'estrade de 
la guillotine, revenait pour le balayer. Nulle force, 
il l'avait dit, ne pouvait le chasser ; seulement il 
était submergé. Par instant, U semblait qu'on ne 
vît plus qu'un bras, une main battre l'eau, persis- 



GÂTEUX DEPUIS PANAMA 207 

ter. Et, presque asphy^xié déjà, d'une voix qui fit 
d'autant plus d'impression, il criait : 

— « Quels cœurs avez-vous donc, vous qui acca- 
« blés ainsi d'interruptions un homme qui se 
« trouve à la tribune dans les circonstances où 
« j'y 5uis ? p 

En se livrant aux délices de cette puissante tra- 
gédie, Georges Thiébaud disait : 

— H serait dommage pour l'art que cet homme 
fût vraiment innocent et que sa protestation ne fût 
que le cri banal et spontané de la vérité, au lieu 
d'être le fruit savoureux et pervers d'une haute cul- 
ture politique. 

Son deuxième et son pire geste de vaincu, c'est 
lors du vote par appel nominal, pour l'élection de 
M. Casimir-Perier, quand il gravât la tribune à 
son tour pour déposer son bulletin, et qu'il y eut 
ce scandale de M. de Bemis criant : 

— A Mazas ! à Mazas ! 

Le président d'âge qui occupait le bureau ne 
savait point couper court. Personne parmi tant 
d'obligés du ministre déchu ne s'interposait. Celui 
qui écrit ces lignes, assis comme secrétaire d'âge au 
Bureau, et ayant à recevoir de chaque député qui 
vient de voter une petite boule pour la comptabi- 
hté, sentit contre sa main trembler les doigts de ce 
malheureux. Enfin l'unique ami qu'il eût conservé, 
M. Louis-Antoine Delpech, accourut, protesta avec 
les coups de gueule d'un dogue. Et nous vîmes Rou- 



2o8 LEURS FIGURES 

vier, tout ému de cette affreuse scène, écouter, 
bouche ouverte, approuver chaque mot de la 
tête, comme un enfant ou un vieillard qu'on 
protège. 

Dans cet inexprimable désordre, la situation 
du gouvernement semblait détestable. Quelle force 
opposer aux antiparlementaires enivrés par de tels 
scandales, quand les Rouvier, les Roche manquent 
à l'opportunisme et Clemenceau au radicalisme ? 
Bien plus : c'est des parlementaires eux-mêmes 
que, les ayant décimés, il doit redouter le plus âpre 
péril. Des ci-devant frénétiques antiboulangistes 
chuchotent : « Ah ! si Boulanger ne s'était pas 
suicidé ! » Dans la Chambre, le banc des ministres 
semblait le banc des accusés. Ils avaient deux 
cents haines dans le dos, de la défiance aux 
deux extrémités de la salle, parfois l'outrage en 
face. 

— C'est toi, Viette, qui m'as fait cela !... Toi ! 
— disait Roche, rappelant une vieille amitié ainsi 
trahie. Et à la rangée des ministres, ce petit 
homme couperosé, tête de vipère intelligente et 
pauvre, jetait son fameux sifflement : 

— Vous êtes tous des canailles ! 

Pressés d'être seuls, pour se cacher, pour réflé- 
chir, les ministres, dès le 24 décembre, avaient 
imposé de haute lutte la clôture de la session. Les 
amateurs de choses tragiques n'y perdirent rien. 



GÂTEUX DEPUIS PANAMA 209 

Ils eurent de belles étrennes : le lent étranglement 
de Baïliaut. 

On peut comparer ce que subit l'ancien ministre 
au supplice du garrot, qui est, comme on sait, un 
morceau de bois court que l'on passe dans une 
corde pour la serrer en tordant, A l'ordinaire, le 
patient est dissimulé sous un capuchon. Cette 
fois, la chose se fit à ^dsage découvert. On ne per- 
dit pas un jeu des muscles du chéquard. 

Pour apprécier ce drame, il faut savoir que 
M. Baïhaut avait pour ami intime M. J. Armen- 
gaud. La vie tomna cette amitié en haine. Peut- 
être ces faits appartiennent -ils au public : M. Ar- 
mengaud les énuméra dans une suite de placards 
que tous les députés reçurent par ses soins au 
début de l'année 1890. Ils conviendraient pour 
donner à ce drame son fond magnifique de sau- 
vagerie urbaine. Sacrifions-les : ce li\'Te audacieux 
et dur refuse de prendre un seul trait dans la 
vie privée des hommes publics. 

Quand la campagne sur le Panama fut amorcée, 
M. Armengaud dit : 

— Il en est. Je ne le sais pas : je le crois. D'où, 
comment sortira la preuve? Je l'ignore : elle sortira. 

Trois fois il vit des hommes de la Libre Parole. 
Baïhaut osa solhciter une audience du président 
de la République. C'étaient deux camarades de 
Polytechnique et des Ponts et Chaussées. On dit 
que Baïhaut confessa « une minute d'égarement 9. 



210 LEURS FIGURES 

Carnot pensa qu'un injuste silence valait mieux 
que les tonnerres de la Justice. 

Si le président de la République adressa à 
M. Baïhaut quelques observations sur le devoir et 
sur l'honneur, celui-ci dut se promettre de les 
utiliser dans son prochain discours de vice-prési- 
dent à la « Société nationale d'encouragement au 
Bien », car sur « le devoir et l'honneur dans la 
vie », sept mois auparavant {en mai 1892), lors de 
la distribution des récompenses au Cirque d'Hiver, 
il avait lui-même laïussé, comme disent entre eux 
les polytechniciens. 

Cependant toute la France suivait l'atroce duel. 
On écrivit de province à M. Armengaud : « Je 
puis vous affirmer qu'en juin 1886 M. Baiihaut a 
fait un dépôt de 375,000 francs au Comptoir d'Es- 
compte, Renseignez-vous près du caissier. » 
M. Armengaud nous dit qu'il refusa « le rôle -de 
délateur ». Ni de près, ni de loin, il n'avertit le 
juge. Celui-ci pourtant fut informé. La scène fut 
magnifique quand Baïhaut, que le magistrat inter- 
rogeait de l'air le plus naturel, commença de 
nier sans un frémissement, avec une voix moyenne 
d'aimable homme un peu importuné, et que sou- 
dain, de la pièce voisine, le caissier surgit. Le 
concussionnaire s'effondra. 

Sur Baïhaut terrassé, tous ses amis se jetèrent. 
On eût dit d'un poulailler qui se rue sur un poulet 
malade, mais c'était plus réfléchi : ils voulaient. 



GÂTEUX DEPUIS PANAMA 211 

en le dévorant, faire disparaître celui qui les 
compromettait ^ 

Ces grande opérations de vidange à ciel ouvert 
n'étaient qu'un jeu pour le ministère auprès de 
ses travaux souterrains. Ne devait-il point pour- 
sui\Te Arton et se garder de l'atteindre, solliciter 
l'extradition de Herz et supplier l'Angleterre de 
la refuser ! 

Errant de ville en viUe, le col de sa houppe- 
lande juive dressé sur ses oreilles, le petit Arton 
se proposait comme un sauveur au parlementa- 
risme. Le 24 décembre, il écrivait à un ami : 

« Af&rmez bien au gouvernement que personne 
« n'a eu de moi une liste quelconque ; tout est 
« basé sur des on-dit, sur des conséquences que 
« l'on tire des autres indiscrétions et révélations. 

1 < Supposez des hommes comme nous tous, conmie Dé- 
roulède, comme Delahaye, comme Andrieux, comme Millevo^-e, 
comme Barrés, qui a\'ions joué une grosse partie en nous atte- 
lant à l'affaire de Panama, qui avions réussi tout de même à 
attacher cette casserole au derrière des opportunistes... On 
\-ient nous annoncer que la fille de Baïhaut est mom-ante et que 
le prisonnier désire la voir. Sans même nous être entendus, nous 
aurions immédiatement, si nous avions disposé d'une parcelle 
du pouvoir, envoyé des ordres pour que ce désir fût réalisé. 
Les collègues, les camarades, les complices de Baïhaut ont 
dit : « Non ! » 

* Plus tard, Casimir-Perier, qui avait été le témoin, le ré- 
pondant de Baïhaut dans une affaire d'honneur, s'est refusé 
à abréger d'xme heure la capti^"ité de cet infortuné. Est-ce 
vertu ? .\llons donc ! Si Baïhaut avait nié, Casimir-Perier, tout 
en sachant parfaitement à quoi s'en tenir, l'aurait pris pour 
ministre comme il a pris Ra^mal et Burdeau. » (Edouard Dru- 
mont : Figures de bronze et Statues de neige.) 



212 LEURS FIGURES 

« Il y en a eu certainement de la part du mort, 
« mais aussi de la part des gens du Panama, de 
« Cottu, etc. Moi seul, je puis juger de cela. Par- 
« fois il me semble qu'une entrevue avec le gou- 
« vemement serait bien utile pour lui, à moins 
« qu'il ne soit trop tard et que les révélations des 
« gens du Panama, de Cottu, etc. Moi seul, je 
« puis juger de tout, je sauverais bien des choses. 
« Et vrai ! les accusateurs ne valent pas les 
« accusés. » 

Le ministre de l'intérieur, immédiatement, 
dans la matinée du 26 décembre, dépêchait à 
Arton un négociateur. L'agent Dupas passait avec 
Arton trois jours et une nuit à l'Albergo délia 
Luna, à Venise. A cette époque Arton n'était 
poursuivi que pour ses détournements au préju- 
dice de la société « La Dynamite ». 

— Les ennemis du gouvernement m'offrent un 
million, disait-il à Dupas, mais rassurez- vous : je 
refuse. Ne pourrait-on me trouver un homme po- 
litique qui, se voyant sauvé par mon silence et par 
la déposition que je suis prêt à faire, me prête 
cent mille francs pour désintéresser « La Dyna- 
mite » ? 

Les plus hauts seigneurs du régime, ceux qui 
disent avec Floquet : « Nous sommes la noblesse 
républicaine s>, subissaient le chantage secret de 
Cornélius et d'Arton, en même temps que sur la 
place pubhque les journaux, la Commission d'en- 



GATJiUX DEPUIS PANAMA 213 

quête et le juge d'instruction leur versaient une 
terrible douche écossaise d'espoir et d'épouvante 
alternés. Dure perspective d'échanger une cir- 
conscription législative contre une cellule de 
maison centrale ! C'est fait pour tuer le sommeil 
et exacerber les nerfs des plus solides. Et quand 
la suite des événements sauverait ces malheureux, 
elle ne pourrait pas réparer le profond dommage 
porté à leur sensibilité. Ces ébranlements, que 
sur l'heure ils dissimulent tant bien que mal, 
peu à peu révéleront leurs ravages. Beaucoup en 
de\àendront gâteux. 

Gâteux depuis Panama ! Le beau titre que les 
éloges funèbres négligent, mais que l'histoire 
enregistre ! Sturel, qui voyait se faire cette déli- 
quescence, en prenait une arrogance sous laquelle 
pourtant il demeurait inquiet. Il jouissait mal de 
ces bonheurs, car rien n'en sortait de clair. Il se 
mourait d'impatience. Il voulait qu'on terminât ; 
il appelait le coup de poignard. 

Au dernier acte d'une course en Espagne, 
quand Vespada a mal planté son épée et que, demi 
assassiné, le taureau blanchit d'écume et beugle, 
on voit, pour en finir, le cacheter sauter par- 
dessus la barrière. Le coup de grâce ! Le couteau 
court et atteint la moelle : la bête tombe, lourde, 
foudroyée. A cette seconde, un jour, aux toros de 
Se ville, près de Sturel, une belle jeune fille trouva 
l'un de ces gestes impurs de volupté qu'il y a dans 



214 LEURS FIGURES 

les danses espagnoles, pour révéler par un mou- 
vement involontaire de tout son corps, que la 
douleur, le plaisir, quelque chose de suprême 
enfin avait pénétré. L'excitation de cette longue 
tauromachie parlementaire empêchait, en dé- 
cembre-janvier, Sturel de dormir, et dans ses 
longues insomnies, mêlant la jeune Espagnole en 
mantille, souliers de satin aux pieds et fleurs à la 
tête, avec Bailiaut tout blême qui s'embarrasse 
les pieds dans ses entrailles, comme un cheval 
éventré, et avec Rouvier congestionné, qui beugle 
dans le cirque, il se répétait : « Je n'aurai d'apai- 
sement qu'après le poignard du cachetero cou- 
pant la moelle de la bête, achevant enfin le parle- 
mentarisme. » 



I 



CHAPITRE XI 

l'envers de l'héroïsme 

DÈS les premiers jours de janvier 1893, Sturel 
avait fait un saut dans l'Allier, jusque chez Dela- 
haye, pour étudier les moyens d'une action déci- 
sive. 

Dans le train, aux journaux que lisaient ses 
compagnons de voyage, à quelques brefs com- 
mentaires, il vérifia que tous méprisaient le Par- 
lement. Mais, accaparés par les soins de leurs 
propres affaires, ils attendaient qu'un coup de 
hache providentiel fendît la tête du monstre. 
Cette veulerie, le jeune politique l'interprétait 
avec l'imagination d'un poète : « La France au 
plus digne ! f> s'écriait-il. Induit en erreur par le 
principe, d'un grossier optimisme, que le besoin 
crée l'organe, il comptait maintenant sur le juge 
comme jadis sur le soldat. 

Ce n'était point bêtise, c'était furieuse activité 
de sa trentième année. Jamais Sturel n'avait si 
pleinement vécu selon sa propre nature. Il portait 
dans cette bataille la joyeuse surabondance de 



2i6 LEURS FIGURES 

force que les jeunes officiers sollicitent de dé- 
penser aux colonies. On distingue en outre dans 
son cas de l'orgueil romantique. Oui, de l'or- 
gueil, cette foi en soi-même assez forte pour 
qu'il s'oppose à toute une société et qu'il assume 
sans mandat la tâche de justicier ! Son amour de 
la justice avait quelque chose de séditieux. 

La nuit tombait quand il descendit à Tronget, 
troisième station après Moulins. Il coucha en 
face de la gare, dans l'auberge de Robin, et sitôt 
levé se fit conduire à Chantocelles. 

C'est une maison solitaire, sur une coUine, à 
cinq kilomètres du pain et du clocher. Au nord 
et à l'ouest, des forêts de chênes ferment assez 
court son horizon, mais, à l'est et au midi, elle em- 
brasse une immensité de haies, de chemins creux, 
de rares et pauvres fermes, jusqu'aux lointaines 
montagnes du Morvan et du Forez. De ce Chan- 
tocelles, dans un ciel étendu comme sur la mer, 
on voit les nuages na\àguer et former des orages. 

Ce décor convenait à la méditation monotone 
où pendant vingt-quatre heures François Sturel 
et Jules Delahaye réunirent leurs fièvres. 

— Remontez à la tribune, disait Sturel ; cons- 
tatez que la Commission d'enquête se refuse à 
enquêter, puis, sur les ^dolences qui ne manque- 
ront pas de vous assaillir, annoncez qu'à cette 
Chambre décimée, suspecte, criminelle, vous re- 
fusez de nommer les chéquards et que vous ne 



L'ENVERS DE L'HÉROÏSME 217 

parlerez qu'au paj-s. A cette minute, si l'opposi- 
tion démissionne en masse, nous contraindrons 
le gouvernement à une dissolution. Nous revien- 
drons en majorité, et, par une vaste commission 
d'enquête, nous saisirons la dictature. 

Delahaye approuvait la démission en masse, 
mais il ajoutait : 

— Si je nomme les chéquards, ils sortiront des 
tribunaux réhabilités et moi plus chargé de prison 
que Latude. 

— Vous n'avez donc aucune preuve, Delahaye ! 
Cri de déception, mais aussi d'admiration ! 
Tous deux se réjouirent durant quelques 

minutes. L'audacieuse opération de Delahaye leur 
paraissait, comme disent d'un seul mot les mathé- 
maticiens, élégante. Quel honnête homme ne 
s'associerait à leur allégresse ? Voilà donc une 
situation où le \'ice est ridicule et dans laquelle 
les petits enfants eux-mêmes peuvent toucher les 
inconvénients d'une mauvaise conscience : ces 
poignards brandis par les antiparlementaires et 
dont blêmissaient les chéquards, c'étaient des 
poignards de carton ! Les Delahaye, les Andrieux, 
les Drumont qui criaient dans le Palais-Bour- 
bon : « Tremblez, chéquards, nous savons tout ! & 
en réalité savaient peu et ne pouvaient prouver 
rien. 

Delaha5^e en donna les raisons à Sturel : 

— Les administrateurs du Panama, désireux 



2i8 LEURS FIGURES 

de détourner la colère publique sur les parle- 
mentaires, m'avaient envoyé deux émissaires : 
l'un mon ami, l'autre un personnage politique 
considérable. Ils me dirent : « Obtenez une com- 
mission d'enquête et l'on vous documentera. Vous 
aurez les chèques Thierrée, la liste des 150, et 
les administrateurs viendront découvrir en quel 
point de leur comptabilité gît la preuve. f> Je me 
fiai dans l'amitié de l'un et dans l'intérêt de 
l'autre à n'être pas démasqué par un homme tel 
que moi qui, en face d'un contrat synallagma- 
tique violé, n'hésiterais pas. J'accusai ; j'allais 
avoir à m'expliquer devant la Commission d'en- 
quête, je vins ici me recueillir. Chaque jour je 
télégraphiais par des moyens sûrs pour que mon 
ami me fît tenir les documents promis. Pas de 
réponse. C'est qu'après s'être transportés victo- 
rieusement au cœur du Parlement, les administra- 
teurs attendaient avec angoisse, comme Napoléon 
à Moscou, des propositions de paix. Ils avaient 
voulu intimider le gouvernement pour qu'on leur 
épargnât le procès, mais ils craignaient d'aller 
plus outre, car, à fournir les preuves de la cor- 
ruption, ils établissaient en même temps leur 
crime de corrupteurs. Et peut-être M. Charles de 
Lesseps en eût -il couru le risque, mais il connais- 
sait l'atroce formule qu'on « mettrait les menottes 
à son vieux père ». Vous représentez-vous mon 
agitation dans cette solitude ? Quand je reçus l'in- 



L'ENVERS DE L'HÉROÏSME 219 

vitation à comparaître, j'avais toujours les mains 
vides ! Quelle angoisse et quelle colère ! L'avant- 
veille du jour fixé pour mon audition, je revins à 
Paris, je courus chez mon ami : « Faites atten- 
tion, lui dis-je, si vous et votre compagnon me 
manquez de parole, je vous perds. Je n'ai plus 
qu'à agir comme on fait en Angleterre. Je mon- 
terai à la tribune pour déclarer : — Je demande 
pardon à la Chambre et au pays ; voici de qui je 
tiens les faits que j'ai énumérés. » Je les épou- 
vantai. A la dernière minute, sans se couper une 
ligne de retraite et de négociation, ils me don- 
nèrent, à défaut de ce qu'ils m'avaient promis, 
le moyen de prolonger les inquiétudes du gouver- 
nement. Maintenant, me dis-je, laissons-nous 
tramer dans la boue et puis, le moment venu, 
lisons à la tribune les chèques Thierrée ! Clément 
n'avait pas voulu prendre les talons des chèques, 
mais au cas, fort improbable, que Thierrée les 
eût brûlés, il en existait des photographies qui 
m'eussent couvert en cour d'assises... Après l'in- 
tervention d'Andrieux et les sacrifices consentis 
par le gouvernement, mes instruments sont péri- 
més. Est-ce à dire que ma confiance faiblisse ? La 
vérité sortira et combattra pour nous. Laissez les 
parlementaires se croire bien malins ; ils ont la 
maladie dont ils mourront : c'est Panama ! 

Sturel venait à Chantocelles pour chercher des 
armes. Il ne pouvait pas se consoler, comme fai- 



220 LEURS FIGURES 

sait Delahaye, par la conscience d'avoir rendu un 
grand serxdce. Il se ceignait les reins et l'autre 
délaçait un peu son harnais de guerre pour racon- 
ter ses prouesses. 

— Bah ! continuait Delahaye, je ne goûterai 
jamais une joie plus intense que celle qui m'inon- 
dait le jour où, du haut de la tribune, je voyais 
se convulser ou blêmir tous ces visages de coquins. 
Heure trop courte, où je contemplai ces rages 
impuissantes, ces âmes affolées ou effondrées ! 
Mais ce n'est pas non plus une jouissance banale 
de suivre de son foyer tranquiUe, au fond d'une 
campagne solitaire, en philosophe, en artiste, le 
développement politique et moral d'un modeste 
discours. 

— Ils crèveront, disait Sturel. 

— Ils crèveront, répétait Delahaye. 

Fort avant dans la nuit, ils s'accordèrent sur 
deux points : i° il faut le plus tôt possible, par 
une démission en masse, arracher une dissolu- 
tion ; 2° la vérité repose chez Arton, chez Corné- 
lius Herz et chez les administrateurs : le gouver- 
nement négocie leur silence, négocions pour qu'ils 
parlent. 

Sturel quitta Tronget au matin. Il dut attendre 
à Moulins, de neuf à onze heures et demie, le 
train de Paris. A peine sortait-il de visiter le 
Mausolée d'Henry de Montmorency (décapité pour 



L'ENVERS DE L'HÉROÏSME 221 

avoir cédé au plaisir de conspirer), qu'un jeune 
homme mal vêtu l'aborda et lui tendit la main : 

— J'avais toujours pensé que vous étiez des 
nôtres. Je vous félicite, compagnon Sturel, de 
votre campagne. 

Sturel reconnut aussitôt son pittoresque com- 
patriote Fanfoumot, fils d'un concierge du lycée 
de Nancy ^. 

Il y avait quelque chose d'affecté dans le ton 
de Fanfoumot et sa lèvre gonflée dénonçait la 
scrofule. Mais, tout de même, le beau regard 
d'un enfant prêt à donner sa confiance ! 

— Pourquoi dit es- vous que je suis des vôtres ? 
demanda Sturel. 

Fanfoumot, sans répondre, déclara avec sufiâ- 
sance : 

— On pourrait peut-être vous aider. 

Sturel, depuis le matin, se demandait si, dans 
les vastes espaces qu'il venait de traverser de 
Chantocelles à Moulins, il y avait un Français 
capable de haine active contre le Parlement. Avec 



1 En 1880, Louis Fanfoumot ayant douze ans, son père 
le concierge, vieux soldat, soupçonné de bonapartisme, fut 
congédié siur vme dénonciation de Bouteiller, alors profes- 
seur à Nancy des Sturel, Rœmerspacher, Saint-Phlin et autres. 
En 1884, Louis Fanfoumot, devenu utie sorte de groom béné- 
vole à la Vraie République, s'associa de très près à la vie de 
Racadot, puis de la Léontine. Mêlé à une rixe, il fit de la prison 
en 1888. Il fut un des plus désintéressés et des plus ardents 
partisans du général Boulanger. (Voir les Déracinés et l'Appel 
au Soldat.) 



222 LEURS FIGURES 

une violence qu'il ne s'expliquait pas à soi-même, 
heureux de trouver un forcené, il se lança dans 
la pire diatribe. Il savait bien que les vérités qu'il 
développait avec tant de plaisir à cet enfant, il 
ne les aurait pas affirmées devant Rœmerspacher, 
Suret-Lefort ou Saint-Phlin, parce qu'elles étaient 
fort simplistes, mais il se délivrait l'âme. 

Fanfournot trouvait encore moyen de le dépas- 
ser : 

— Ils tuent Boulanger, volent les petites gens, 
vendent par Cornélius et Reinach la France à 
l'AUemagne, à l'Angleterre, à l'Italie. Comment 
s'aviseraient-ils d'exécuter les chéquards ! 

Dans ce jeune anarchiste, quelque chose de pur, 
d'orgueilleux, de tendu, présentait des affinités 
avec l'âme de Sturel qui, dans les familiarités et 
dans l'intrigue du Palais-Bourbon, s'était souvent 
sentie flétrie. Et puis Sturel, dans une voie où sa 
nature ne pouvait que s'écorcher et s'irriter, se 
consolait, comme fit toujours le peuple français, 
à crier « Trahison ! trahison ! o Ce mot dispense 
d'un mea culpa. 

A écouter l'infatué Fanfournot, il bâtit soudain 
un roman d'espérances : 

— Vous nous trouveriez des gens énergiques ? 

— Moi d'abord, répliqua Fanfournot. 

C'était dit avec un élan qui révélait un corps 
jeune, mais aussi avec un infect cabotinage. Tra- 
vers commun à tous les gens de sport. 



L'ENVERS DE L'HÉROÏSME 223 

— Venez avec moi, continua-t-il, dans le haut du 
faubourg du Temple, à la loustantille hoque niuche... 

— Quoi ? dit Sturel. 

— A la Courtille ! Je dis le nom en argot. 

Il dit argot avec une brève sur l'o, selon l'ac- 
cent lorrain. D'ailleurs il se trompait. La loi sur 
les récidivistes a enlevé les « gens de barrière » 
qui maintenaient l'ancien langage ; les jeunes cla- 
quepatins, de seize à vingt-quatre ans, usent de 
mots conventionnels, mais sans tradition. 

— Nous irons aussi à la Maubert, ancien quar- 
tier Mouffetard, où il y a des équipes choisies ; au 
« Château-Rouge » ; chez le « Père Lunette », 
avec deux ou trois « terreurs » fameuses, le Char- 
pentier, François Roussel, dit le Roussin ; aux 
« Deux Moulins !>, de l'autre côté du boulevard de 
la Gare, derrière la Butte-aux-Cailles, où il y a 
la rue du Château-des-Rentiers. 

Pour prouver ses belles relations, Fanfoumot 
commença de raconter sa vie depuis qu'au cime- 
tière d'Ixelles il avait rencontré M^^ de Nelles, 
Rœmerspacher, Saint-PhHn et Sturel. Après la 
mort de Boulanger, il avait été battu des vents, 
sur les trottoirs. C'est pour de tels êtres fatigués 
et affamés que les villes sont vraiment de pierre, 
quand les chaudes maisons, les restaurants lumi- 
neux ne présentent que les murs d'indéfinis pro- 
menoirs où ils meurtrissent leurs pieds, le jour 
et la nuit, sans espoir. 



224 LEURS FIGURES 

— Moi aussi, dit Sturel, à la Chambre et dans 
la presse, je connais des « terreurs ». 

— Peuh ! dit Fanfoumot, si vous mettiez votre 
Constans, votre Clemenceau ou votre Rouvier, 
seuls à seuls, loyalement, en face des amis que je 
vous présenterai, elles n'en mèneraient pas large, 
vos « terreurs » ! 

Ses déceptions dans les intrigues de la poli- 
tique où il poursuivait le bien public avaient pré- 
paré ce nerveux Sturel à ressentir une gaieté 
cruelle chaque fois qu'il rencontrait une expression 
particulièrement vile de ce « chacun pour soi » 
qui, du haut en bas, fait la loi : l'image d'une 
ignoble lutte à main plate entre les Rouvàer, les 
Baïhaut, les Clemenceau, les Hébrard, et leurs 
dignes frères de « la Grande Maub' » contentait 
son besoin de mépriser. Quant aux misères de 
Fanfoumot, il leur opposait une brutale insensi- 
bilité d'homme que ses passions accaparent. Vo- 
lontiers, il eût dit à ce malheureux le mot ma- 
gnifique du maréchal Ney en Russie dépassant un 
\deux brave qui le suppliait de le faire ramasser : 
« Eh ! mon ami, vous êtes une victime de la 
guerre. 9 

Sans la Léontine, Fanfoumot fût mort de faim 
et de froid. Quand son ami, le mécanicien anar- 
chiste, sortit de prison, tous trois se retrouvèrent. 
Le mécanicien, fort habile dans son métier, ne 
manquait jamais d'argent ; sous prétexte de par- 



L'ENVERS DE L'HÉROÏSME 225 

tager le dîner des deux pauvres, il leur apportait 
des pro\'isions. La Léontine de\-int sa maîtresse 
par reconnaissance. Il accusait la Révolte de mo- 
dérantisme, parce qu'elle blâmait les « actes » de 
Pini et de Duval, qui venaient d'enthousiasmer 
les compagnons par leurs « reprises indi\'iduelles ». 
La Léontine faisait des ménages. Elle renseigna 
ses deux amis sur des bourgeois de la rue du 
Château, à Montrouge, qui chaque semaine allaient 
dîner chez leur fille établie boulevard Diderot. 

Un dimanche, le mécanicien les guetta, les 
suivit et, les sachant à table, ^e^dnt prendre Fan- 
foumot. L'appartement à dévaHser était au pre- 
mier étage, et du palier, tandis qu'ils cherchaient 
à faire sauter la porte, ils vovaient en se baissant, 
à travers la cage de l'escalier, le haut de la sus- 
pension chez la concierge, d'où leur montaient les 
bruits d'assiettes. Sur une porte, on fait les pesées 
d'abord dans le haut, puis on introduit un coin, 
puis on pèse plus bas, et ainsi de suite jusqu'à 
ce que tout cède. Avec des soins, ils entrèrent 
presque sans bruit. Dans un appartement de petits 
bourgeois, il faut aller tout droit à la chambre à 
coucher : c'est là que sont les valeurs. Ils admi- 
rèrent les rideaux du lit, les dentelles, toutes les 
tentures bleues : « On aurait dit une chambre de 
jeunes mariés chez ces \'ieux-là. s> Le coffre-fort 
était d'un ancien tj^e, en feuilles de tôle super- 
posées. Ces meubles n'ont souvent que trois côtés 



226 LEURS FIGURES 

sérieux, avec, pour le fond, une plaque de fonte, 
qu'un seul coup heureux de porte à faux fendra ; 
cette fois, les quatre côtés se valaient. L'essentiel, 
en toute hypothèse, c'est d'être tranquille. Avec 
du temps, on aboutirait toujours. Très pressés, 
ils jetèrent d'abord la literie par terre ; cela s'ap- 
pelle « faire le Ht de l'enfant 9. L' « enfant o, 
c'est le coffre-fort. On le couche sur les matelas, 
pour é\dter le bruit. Leurs ciseaux enlevèrent 
bien une feuille, deux feuilles, puis rien ! En 
remuant le coffre, on entendait le bruit de l'or 
et des bijoux. Impression terrible d'être si près, 
si loin ! Trois fois, le mécanicien, qui se souvenait 
de sa longue prison, voulut partir ; c'est Fanfour- 
not qui, de la porte, le ramenait pour essayer 
encore. « Dans ces moments-là les forces sont 
décuplées. » Et Fanfoumot, sur le coffre, « s'en- 
rageait comme un chien ». Au bout d'une demi- 
heure ils décampèrent. Tout de même, dans une 
armoire, ils avaient trouvé 14,000 francs de titres. 
C'étaient des novices ; ils crurent ne pouvoir 
négocier ces papiers qu'à Londres. Opinion très 
répandue, mais injustifiée. En effet, le volé va 
d'abord chez le commissaire, constate qu'il n'a 
pas le numéro de ses valeurs, les demande le len- 
demain à la maison qui les a achetées pour lui, 
et voilà deux jours avant que la préfecture soit 
pré^^enue ; il faut encore que le Journal des Oppo- 
sitions soit averti, imprimé et expédié : quatre 



UEN\^RS DE L'HÉROÏSME 227 

jours au total avant que l'opposition ne soit si- 
gnifiée, A moins que le volé ne prévienne télé- 
graphiquement toutes les villes, ce qui est bien 
coûteux, le voleur a le temps de gagner Amiens, 
Orléans, Rouen, quelque ville voisine de Paris, " 
et de se faire conduire par l'hôtelier chez un ban- 
quier. 

Telle est la bonne méthode. Fanfournot et le 
mécanicien, dans leur incompétence, s'adressèrent 
à Mouchefrin. Étrange monde, où les mouchards 
conseillent les cambrioleurs ! Moyennant une 
promesse de part, Mouchefrin leur donna cin- 
quante francs et l'adresse, obtenue à la préfec- 
ture de police, d'un épicier de Londres. Les 
anarchistes dévaliseurs et les parlementaires pil- 
lards rencontrent la même difficulté : par qui 
faire toucher un chèque ? par qui faire vendre un 
titre ? L'épicier anglais procura aux deux pèlerins 
un Itahen sûr. Celui-ci, se recommandant de deux 
commerçants de la Cité dont il savait les noms, 
proposa à un changeur de Piccadilly un titre de 
rente française de quatre mille francs. On le paya, 
mais on le suivit, et il eut du mal à dépister la 
« filature ». Pour le surplus, ils traitèrent avec 
des receleurs, qui ne reçoivent pas à domicile, 
mais dans les bars : ils ne donnent que 18 à 
25 % et seulement sur les valeurs de « père de 
famille », rentes françaises ou actions de chemins 
de fer. 



228 LEURS FIGURES 

— Moi aussi, je suis une victime du Panama, 
conclut le spirituel Fanfoumot ; nous en avions 
des titres : du vent ! Ça se passe aux camarades qui 
voyagent pour qu'ils puissent faire de l'escroquerie 
chez les aubergistes ! 

La continuité avec laquelle Sturel tenait ses 
yeux fixés sur les escrocs du Parlement le prépa- 
rait à se moins choquer des cambrioleurs. Fan- 
foumot se couvrait des mêmes prétextes que les 
chéquards : 

— On ne vole pas, disait-U, pour se donner 
des jouissances, il s'agit de constituer un fonds 
de cinq cent mille francs et de créer un journal 
anarchiste. Une grosse somme ? Mais chez le 
compagnon Pini, en 1889, on a trouvé pour un 
million de titres volés. On louerait un pa\dllon, 
avec, dans le sous-sol, une imprimerie clandes- 
'ine — et un laboratoire. 

Le vent qui courait sur la neige était glacial. 
Les deux mécontents se réfugièrent au buffet de 
la gare. Fanfoumot commanda des absinthes et 
continua ses récits. Sturel l'écoutait peu et le 
regardait beaucoup. Devait-il à l'alcool ou rien 
qu'au plus sot orgueil cette raideur bizarre de 
tout le corps ? Quoique la misère fît la bouche 
bottante et que la mâchoire eût la force d'une 
gueule de chien, il y avait dans cet être légère- 
ment éraillé une grâce de jeime tyran, un mélange 
de bestialité et de l3nisme. 



L'ENVERS DE L'HÉROÏSME 229 

Un homme étrange s'approcha, prit quelques 
secondes Fanfournot à part. Aux gestes, à l'atmo- 
sphère, on pouvait admettre que de tels personna- 
ges étaient à Moulins en tournée de cambrioleurs. 

... L^n Sturel trouve dans cette abjecte société 
las jouissances d'une débauche intellectuelle. 
Dans cette minute, il se connaît comme une plante 
dont les racines s'enfoncent dans la nuit de la 
terre, tandis que les feuilles qu'elles nourrissent 
subissent tous les vents et prennent des positions 
éphémères sans importance. « Je puis bien avoir, 
pense-t-il, mes singularités individuelles, car nulle 
fleur ne se montre au monde qui soit identique 
aux autres fleurs, mais je plonge dans ce qui est 
commun à tous les hommes et qui apparaît seule- 
ment aux plus puissants regards. Je participe de 
l'animahté. Nous sommes nés originairement pour 
mordre, saisir, déchirer. 

Avec une morne lucidité, sous un grand coup 
de vent qui déchirait les brouillards de la plaine, 
Sturel mélangeait tous ces gens-là, « terreurs » du 
boulevard extérieur, ou « terreurs s> du Parlement. 
Cambrioleurs et concussionnaires, ils ne lui pré- 
sentaient plus les profils qu'un lecteur honnête 
leur voit en lisant la Gazette des Tribunaux : il 
comprenait nettement ce jeune bandit taré de 
Fanfournot et les brillants panamistes comme des 
équivalents sociaux, comme des appétits couverts 
de noms plus ou moins heureux. 



230 LEURS FIGURES 

La musique peut-être saurait trouver une expres- 
sion aux mouvements intérieurs et au nihilisme 
de Sturel dans cette minute, mais la parole ne 
peut pas traduire avec certitude un tel tumulte 
d'âme, ni conduire dans la cave glaciale d'où il 
voyait les dessous et la vérité de notre société : 
un camp du drap d'or, des tentes somptueuses 
dont les tapis dissimulent des alcôves, des latrines, 
des abattoirs et des cimetières. 

Peut-être Sturel, qui de sa vie n'avait bu deux 
gorgées d'absinthe, avait -il eu tort de tremper ses 
lèvres dans son verre ? Après une demi-heure de 
cette stérile intelligence, il se ressaisit; il quitta 
délibérément ce vaste monde, inhabitable, de la 
parfaite clairvoyance, où il venait de comprendre 
les nécessités de toutes choses : il redevint un 
individu conditionné par ses aïeux, par son milieu 
et par ses intérêts. Il reprit le niveau de la 
politique antiparlementaire et sa tâche normale 
de justicier. 

— Les canailles ! s'écria-t-il. — ... Peut-être 
aurai-je besoin de vous et de vos amis ; comment 
vous prévenir ? 

— Mouchefrin saurait me trouver. Seulement, 
méfiez-vous : l'idée abstraite lui échappe. Faire 
de la casse, c'est-à-dire de l'expropriation, risqua 
les armes, c'est-à-dire les travaux forcés, pour ceux 
qiii souffrent, il appelle ça des bêtises. Ensuite 
dans des affaires qu'on lui a confiées, il a trompé 



L'ENVERS DE L'HÉROÏSME 231 

sur le partage ; il « fait soldat », comme on dit. 
Une fois encore, méfiez-vous. Ses relations avec 
la préfecture, c'est des choses qui s'expliquent, 
mais je crois qu'il voudrait gagner beaucoup 
d'argent et s'installer en bourgeois. 

Le train entrait en gare. Sturel se leva. Alors 
Fanfournot, électrisé d'avoir tant parlé, fit un 
scandale en disant à haute voix, le bras tendu 
vers les honnêtes voyageurs, bien assis et coiffés 
de bérets : 

— Tenez ! Ce sont ces gens-là qui me font hor- 
reur : ces bourgeois, ces mollusques, ces êtres 
inertes qui, par leur apathie, empêchent le déve- 
loppement, la réussite de l'Idée. Qu'est-ce qui me 
retient de leur f... une bombe ! 



CHAPITRE XII 

LES VAIXES DÉMARCHES DE STUREL 

Le 10 janvier 1893, Charles de Lesseps, Marius 
Fontane, Cottu et Eiffel comparurent devant la 
première chambre de la cour d'appel, « prévenus 
d'avoir conjointement, en employant des ma- 
nœuvres frauduleuses pour faire croire à l'exis- 
tence d'un événement chimérique et d'un crédit 
imaginaire, dissipé des sommes provenant d'émis- 
sions, qui leur avaient été remises pour un usage 
et un emploi déterminés, et escroqué tout ou partie 
de la fortune d'autrui ;>. 

La m.ort avait mis hors de cause le baron de 
Reinach, 

M. Ferdinand de Lesseps faisait défaut. On 
respecta les honneurs que jadis on lui avait pro- 
digués. « Vaincu par l'âge, accablé du coup qui 
le frappait, mais garda.nt, je crois le savoir, toute 
la lucidité de son esprit, M. de Lesseps connut 
son extrême malheur, A l'heure tragique pour sa 
gloire et pour son nom, seul au milieu des siens 
dans cette demeure rustique de la Chesnaie où, 

232 



VAINES DÉMARCHES DE STUREL 233 

presque un demi-siècle auparavant, il avait tracé 
sur une carte la ligne qui devait unir deux mondes, 
débile maintenant, inerte, désolé, ramenant sur 
ses genoux glacés sa couverture de voyage, le 
grand voyageur se mourait en silence. » C'est 
M. Anatole France qui trace ce portrait en s'as- 
seyant au fauteuil académique de M. de Lesseps 
(1894). Il faut replacer en outre sur l'épaule du 
vieillard, ce que l'orateur crut devoir négliger : 
son singe familier qui grimace. 

Le prévenu Eiffel, ami et complice d'Hébrard 
(du Temps), bénéficiait d'avoir, dès la première 
heure, mis sa confiance dans Waldeck. A peine 
si ce jour d'atelier le faisait blafard. C'est de son 
hôtel et dans un coupé correct qu'il venait aux 
heures d'audience s'asseoir auprès de MM. Cottu, 
Marins Fontane et Charles de Lesseps, de qui le 
teint terreux révélait les misères du cachot. 

Chez MM. Cottu et Charles de Lesseps, sur ce 
banc de correctionnelle, quelque chose d'aimable 
et de mondain subsistait. M. Charles de Lesseps 
ressemblait à l'intelligent Frej^cinet, tandis que 
M. Cottu, petit homme, bâti pour les exercices 
physiques, montrait une physionomie toute dé- 
formée par son effort cérébral dans ces longues 
séances. 

Les figures de MM. Eiffel et Marius Fontane 
ne tranchaient point dans ce milieu de chicane 
et de procédure. 



234 LEURS FIGURES 

La salle était trop chauffée. Si les prisonniers 
ne bâillèrent qu'une fois et M. Eiffel pas une, les 
curieux inclinaient à imiter l'un des assesseurs 
qui sommeillait. Çà et là pomiant, des phrases 
ravivaient la beauté de cette affaire, restituaient 
l'atmosphère du pays lointain, du fiévreux Panama. 
M® Chéramy, avoué de M. Eiffel et disciple de 
Stendhal et de Gobineau, put noter ces expres- 
sions caractéristiques, « la main-d'œuvre blanche... 
la main-d'œuvre noire », qui revenaient sans cesse 
dans la discussion des comptes. On revoyait toutes 
les races convoquées là-bas par ces quatre accusés, 
remuant les terres, souffrant, mourant. Ces pré- 
venus eurent ce pouvoir ! En même temps qu'ils 
ruinaient les petites gens d'Europe, ils déplaçaient, 
d'Asie et d'Afrique en Amérique, des milliers et 
des milliei^s de pauvres êtres, affamés de gros 
salaires et voués aux fièvres mortelles. Un tel rôle 
frappe l'imagination, et, en vérité, ce M. Cottu, 
avec sa jolie allure de civilisé un peu insignifiant, 
n'est point le monstre qu'on croirait trouver der- 
rière ce drame mondial. 

M. Charles de Lesseps, archiviste et homme 
bien élevé, devint le personnage sjnnpathique du 
procès. Son intelligence conquérait ces profes- 
sionnels. Par instants, il guidait le débat. Et le 
président Périvier, enclin à glisser dans le ton 
familier, disant : « Monsieur Charles va nous 
expliquer cela », — « C'est maître Charles qu'il 



VAINES DÉMARCHES DE STUREL 235 

faudrait dire », jetait M. Waldeck-Rousseau aux 
jeunes avocats assis derrière lui. 

Immoralité d'un procès où les juges, les accusés 
et toutes les puissances se coalisaient pour résister 
à la vindicte publique ! Le meilleur argument 
pour désarmer celle-ci, c'était que les administra- 
teurs avaient dû subir les exigences des financiers, 
des publicistes, des hommes du monde et des 
parlementaires pillards, de la même manière que 
le chef d'une caravane à travers le Sahara paie 
tribut aux pirates du désert. Il eût été agréable 
à la France que, tout d'un coup. M, Charles de 
Lesseps se levât et produisît la Hste des chéquards. 
Mais un Lesseps sait que l'opinion publique, facile 
à émouvoir, est difficile à utiliser ; il préférerait 
traiter avec le pouvoir ; il cherche à échanger ses 
prisonniers plutôt qu'à les exécuter. Pourtant il 
domiera un échantillon de ses ressources ; au 
miheu de la plus cruelle allégresse d'un public 
qui tient le Palais-Bourbon pour un repaire de 
bandits, H donne le coup de grâce à Baïhaut déjà 
terrassé. 

— En 1886, nous étions en instance auprès du 
gouvernement, au sujet de notre émission d'obli- 
gations à lots. M. le ministre Baïhaut nous fit 
demander par un intermédiaire de mettre un 
miUion à sa disposition. Un premier acompte de 
375,000 francs fut remis à cet intermédiaire. Nous 
avions le couteau sur la gorge... 



236 LEURS FIGURES 

— Dans ce cas, on appelle la police, objecte 
M. Périvier. 

Cette observation mit en liesse le public. Là, 
président Périvier, voyez-vous Lesseps courant 
dénoncer au commissariat de son quartier la 
proposition orale et indirecte du ministre ? 

Maître Barboux, tâchant d'ém.ouvoir les imagi- 
nations sur la chute du vieux Lesseps, parut 
« pompier ». Il rappela l'accueil fait jadis au 
« grand Français » pour l'inauguration du quai 
Ferdinand de Lesseps à Rouen : « Dans notre 
ville, tous les cœurs battent à l'unisson du vôtre. 
Quoique \âvant, vous appartenez à l'Histoire. 
Comme Victor Hugo, vous êtes entré déjà dans 
l'immortalité. » Qui parlait ainsi ? Ricard, maire 
de Rouen, celui-là même qui, ministre de la jus- 
tice, a décidé la mise en accusation des Lesseps. 

Le vieillard écroulé de la Chesnaie pleura sans 
doute en lisant ce passage de son honorable et 
éloquent avocat, mais le singe juché sur son 
épaule eut bien raison d'exécuter de nombreuses 
et joyeuses culbutes. La constatation de ces vicis- 
situdes réjouit ce qu'il y a de méphistophélique 
en chacun de nous. 

On ne vit point pleurer le vieux Lesseps à la 
barre, mais un vieillard a^'eugle et sans gloire y 
vint lamenter sa propre ruine. C'était un ac- 
tionnaire qui en 1888, c'est-à-dire à l'heure de 
l'écroulement, ayant entendu à Nîmes le « grand 



VAINES DÉMARCHES DE STUREL 237 

Français » affirmer les immenses bénéfices que 
produirait le canal, lui avait donné toutes ses 
économies. Le président Périvier traita de haut 
en bas ce pauvre M, Gogo. 

L'exacte qualité de ces longues journées s'ex- 
prima à ravir dans l'attitude, le ton et l'argument 
de M. Waldeck-Rousseau, qui plaidait pour Eiffel. 

Waldeck, qui est un peu artiste (il peint à 
l'aquarelle), un peu rêveur (il pêche à la ligne), 
affiche dans toutes ses occupations la nonchalance 
et, envers tous les hommes, le mépris. Il aime 
qu'on attribue à sa suprême indifférence le goût 
qu'il a pour s'entourer de parasites et de domes- 
tiques, grossiers et parfois tarés. « Qu'est-ce que 
peut me faire la qualité des gens ? » semble-t-il 
dire, figé dans son silence comme un brochet 
dans sa gelée. De taille élancée et raide, il a ces 
yeux froids et bleus que le peuple appelle des 
yeux de poisson. C'est une figure de basoche, d'un 
type fort commun en Angleterre, mais plus rare 
en France, et qui étonne parce qu'une paralysie 
des muscles dans les bajoues et le menton lui 
donne une impassibilité forcée. Cette infirmité 
pittoresque est cause que beaucoup de gens lui 
trouvent, quand il se tait, l'esprit glacé d'un 
Mérimée. A la barre, il n'écoute jamais son adver- 
saire et prononce un discours très préparé où il 
ne tient aucun compte des faits ni des arguments 
produits par l'audience. Ceux qui n'aiment pas 



238 LEURS FIGURES 

l'éloquence goûtent sa façon de parler. Il est supé- 
rieui- à Jules Favre, à Gambetta, à Jaurès, en ce 
que, les choses médiocres, il les dit à mi-voix. 
On lui sait gré de donner un relief à peu près 
suffisant à sa pensée dans une suite de phrases 
pas trop cotonneuses, et, bien que, par élégance 
sans doute, il abuse des périphrases, on ne le 
trouve pas ridicule, même à la lecture. Dans sa 
gravité pourtant, H y a de l'affectation ; naturelle- 
ment, c'est plutôt un pince-sans-rire qu'un 
homme austère. Il débite des plaisanteries apprê- 
tées et voulues sans se permettre de sourire, mais 
certaines louanges de la vertu dans une teUe 
bouche trahissent mieux le cynique amer que ne 
ferait une franche moquerie. Au cours de sa plai- 
doirie pour Eiffel et à propos des traitements 
élevés qu'on touchait à Panama, il jeta incidem- 
ment cette bonne insolence : 

— VoUà des appointements qu'envieraient nos 
fonctionnaires, s'ils recherchaient dans leurs 
fonctions autre chose que la satisfaction du devoir 
accompli. 

Par cet imperturbable sérieux dont il vernit sa 
pensée sceptique, on voit bien qu'il se propose 
d'augmenter son autorité, mais, plus qu'en son 
talent, elle est dans son influence sur l'avance- 
ment des magistrats. Il demeurera le prince du 
barreau parisien tant que sa coterie régnera. Au 
reste, il s'assure si bien de la ser^dhté générale. 



VAINES DÉMARCHES DE STUREL 239 

qu'en ce janvier 1893, concluant pour Eiffel, il 
osa s'écrier que ce personnage avait donné « à la 
pauvre humiliée de 1870 l'aumône d'un peu de 
gloire ». Propos d'une effronterie à faire rougir 
le singe de M. de Lesseps à la Chesnaie, mais il 
fallait qu'Eiffel en eût pour son argent. 

On retrouve au cours de ce procès les mêmes 
ventes d'influences qui motivèrent les poursuites. 
Les honoraires de M. Barboux furent de douze 
mille francs et ceux de M. Waldeck-Rousseau de 
cent mille : c'est que maître Waldeck est une 
grande influence gouvernementale et maître Bar- 
boux, simplement un grand avocat. 

MM. Ferdinand et Charles de Lesseps eurent 
cinq ans d'emprisonnem^ent et trois mille francs 
d'amende. MM. Marius Fontane, Cottu et Eiffel, 
deux années et vingt mille francs d'amende. 

M. Ferdinand de Lesseps n'usa pas du droit de 
faire opposition. Il n'attendait que la mort. Les 
quatre autres allèrent en cassation. Qu'ils veuillent 
bien se calmer dans leurs cachots, auprès de 
leurs baquets puants : le gouvernement de longue 
date leur a ménagé le bénéfice de la prescription. 

Voilà un escamotage dont les antiparlementaires 
refusent de voir les préparatifs. Ils croient que les 
administrateurs se réservent de parler devant le 
jury. Eh bien ! ce retard même offre des dangers : 
la foule, lasse de penser toujours au même scandale, 
pourra se retourner vers d'autres « attractions ». 



240 LEURS FIGURES 

Sturel n'avait pas attendu le prononcé du ju- 
gement pour causer des mesures à prendre avec 
M. Andrieux. 

Il trouva au 32 de l'avenue Friedland un ras- 
semblement de reporters. La terreur qu'inspirait 
Andrieux faisait de ses pensées un des objets prin- 
cipaux de la curiosité publique. Les journaux 
assiégeaient sa porte. Il groupait leurs envoyés, 
amis ou ennemis, et leur dictait, en marchant, de 
brèves notes, où son grand art de polémiste et 
même de mystificateur ménageait d'immenses 
effets à de petites ré\'élations. Sturel entra pour 
entendre cette conclusion : 

— Comme le marin qui aurait pêche un requin, 
je regarde, messieurs, expirer la bête sur le pont. 
Tant qu'elle se borne à jeter sur ma botte sa 
bave sanglante, j'attends la fin. Mais pas de coup 
de queue, s'il vous plaît, ou gare la hache ! 

Là-dessus Andrieux galamment donna le signal 
du départ. La pièce vidée, Sturel dit à l'ancien 
préfet de police que l'heure semxblait venue de 
la prendre, la hache. Il fallait publier la Kste des 
chéquards. 

— Parfaitement, dit Andrieux, une brochure, 
avec les adresses ! Nous aurons le Tout-Paris de 
la corruption, et le volume prendrait place dans 
la bibliothèque des financiers véreux en quête de 
concessions. 

Andrieux et Sturel, comme tous les agissants 



VAINES DÉMARCHES DE STUREL 241 

du parti, s'accordaient pour pousser à la démis- 
sion en masse. Et le moyen de l'obtenir, c'était 
un nouveau, un pire scandale. Mais Andrieux fai- 
sait des réserves sur son rôle : 

— Je commettrais une impardonnable légèreté, 
et, comme le malheureux Numa Gilly, je m'ex- 
poserais à réhabiliter les plus compromis, si je 
nommais nos braves concussionnaires sans avoir 
des preuves décisives entre les mains. C'est une 
chose de savoir Bouteiller et Nelles des fripons ; 
c'est une autre chose de les faire condamner. Ma 
tâche fut de livrer à la Commission d'enquête des 
documents révélant les bénéficiaires des chèques 
Thierrée avec une note de M. Jacques de Rei- 
nach qui finissait ainsi : « 1,340,000 francs touchés 
en divers chèques par Arton et distribués à 
104 députés dont il peut fournir la Hste. » J'ai 
donné quinze noms de sénateurs ou députés qui, 
presque tous, ont avoué. Quant aux 104, c'est 
l'affaire d' Arton. 

On arrivait au cœur du sujet. Pourrait-on 
s'aboucher avec ce Juif-Errant ? 

— L'excellent Arton, répondit Andrieux, se 
cache à Londres. Je sais tous les détails de son 
séjour par quelques agents de la préfecture qui 
restent à ma solde. Je lui ai fait demander s'il 
consentirait, pour une somme assez considérable, 
à nous hvrer ses documents relatifs au Panama. 

— Voilà donc une chance du côté Arton. Vous 



242 LEURS FIGURES 

allez la suivre. Que peut-on espérer de Cor- 
nélius ? 

— Je crains que nous ne soyons en froid. Cor- 
nélius a mal pris la publication de la liste Thierrée. 

— J'irai donc seul, dit Sturel. 

Le 20 janvier, Sturel arrivé à Boumemouth, et 
dans un site merveilleux, descendit à l'hôtel Bur- 
lington. Il fit porter immédiatement une demande 
d'audience à Cornélius Herz. 

Le jardin de ce Tankerville-hôtel où tremblait 
de fièvre, de fureur et d'angoisse le fameux doc- 
teur juif, n'est séparé de l'hôtel BurHngton que 
par une haie à peine haute d'un mètre. Depuis sa 
fenêtre, Sturel plongeait stu: un jeu de croquet 
installé dans une pelouse et qu'encadraient de 
grands arbres nus. Il n'était pas venu à Boume- 
mouth pour distraire son attention sur le splen- 
dide panorama de la baie, sur le bleu de la mer 
où dévalaient les jardins et, un peu à gauche, sur 
les falaises de l'île de Wight. Une petite fille et 
un garçonnet se poursuivaient dans le jardin en 
agitant quatre drapeaux, anglais, américain, alle- 
mand et français, dont ils faisaient jouet, comme 
en avait usé toute sa vie leur père. Ces deux inno- 
cents mettaient quelque chose d'agréable et de 
bêta au seuil de cette tanière. Jusqu'à ce que le 
soir vînt tout envelopper, Sturel se livra volup- 
tueusement aux impressions de mélodrame que 



VAINES DÉMARCHES DE STUREL 243 

suscitait cette grande maison close, ancien family- 
house, transformée en villa, et sur laquelle peu à 
peu le brouillard et l'isolement répandirent des 
couleurs merveilleuses et appropriées. Derrière 
ces fenêtres secrètes, dans une alcôve, au milieu 
des tisanes, il imaginait Cornélius comme une 
bête traquée. Pour s'assurer dans son dessein et 
se garder de toute pitié, il se rappelait les magni- 
fiques avantages nationaux qu'il pouvait tirer de 
cet étranger ; il brûlait de lui extraire ses secrets 
et ne redoutait rien qu'un refus d'audience. 

Vers cinq heures, une dame le demanda au 
parloir. C'était le secrétaire de Cornélius, miss 
Turner, qui cherchait à vérifier l'identité de Sturel. 
Il lui tendit le petit index des députés que l'on 
publie pour chaque législature et qui contenait 
sa photographie. Elle insista sur la déplorable 
santé de son patron : 

— C'est à grand' peine que M. Herz va de son 
lit à la fenêtre où il passe ses journées assis dans 
un fauteuil en face des jardins et de la mer. 

Sturel exposa qu'il poursuivait une campagne 
contre le f^arlement. Miss Turner paraissait hos- 
tile à tout ce qui pouvait envenimer les affres de 
M. Herz : 

— Le matin, il veut qu'on lui lise les journaux 
français, et sur chaque article qui le met en 
cause, il s'anime, parle, discute, raisonne, écha- 
faude des projets et envoie promener son doc- 



244 LEURS FIGURES 

teur. L'après-midi il s'assoupit et ne retrouve 
son énergie que vers le soir. 

— Justement, dit Sturel, c'est ce soir qu'il me 
serait le plus commode de l'entretenir. 

Alors miss Turner plaignit M^^ Herz qui ne 
voulait que le silence. Quand elle se retira, Stu- 
rel se demanda : « Aurais-je dû lui donner cent 
francs ? » 

Vers huit heures, miss Turner vint le chercher ; 
il n'acheva pas de dîner. Ils gra\drent un perron 
extérieur et passèrent dans un vestibule assez 
étroit qui sentait la solitude et l'abandon. Odeur 
caractéristique d'un vaste hôtel-pension et d'un 
rez-de-chaussée, tout en salles à manger et 
salons, que la famille Herz délaissait. Ils mon- 
tèrent au premier et suivirent un couloir entre 
des portes numérotées. Miss Turner quitta Sturel 
pour prévenir Cornélius. Ces longs corridors, 
pleins de nuit et de meubles, cette antichambre 
de désordre et de désert, mais non sans gran- 
deur, annonçaient convenablement ce vagabond, 
riche et décrié ; le logis sentait la faillite et la 
léproserie. 

Au bout d'une minute, M™^ ComeHus vint 
chercher Sturel, lui fit une phrase d'un excellent 
ton sur la mauvaise santé de son mari et l'intro- 
duisit. Le docteur était au lit. Il tendit la main 
sans se soulever : « Monsieur, dit -il, je ferai pour 
vous exception à la règle que je me suis imposée. » 



VAINES DÉMARCHES DE STUREL 245 

Il parlait un jargon anglo-franco-allemand que 
nous n'essayerons pas de reproduire. Une grosse 
moustache tombait sur les forts maxillaires de sa 
figure grasse, ronde et blême. Ni son nez, ni ses 
yeux au regard dur et perspicace, ne semblaient 
d'abord juifs. Les cheveux grisonnants étaient 
coupés ras. Des papiers Massés sur lesquels il 
étendait son bras couvraient une grande table 
contre son lit. Les circonstances préparaient 
Sturel ; sa première impression ne fut ni le ma- 
laise, ni la curiosité, ni l'émotion tragique, mais 
une sorte de haut sentiment d'être né sur le sol de 
France d'une honnête lignée. Il ne regarda point 
ce malade, entouré de sa femme et de ses enfants, 
avec humanité, mais avec cette froide indiffé- 
rence, facile à transformer en haine, qui sépare 
les représentants de deux espèces naturelles. 

D'ailleurs il reconnut immédiatement un vrai 
malade. Cornélius avait le diabète avec une affec- 
tion cardiaque. Seulement, son père, âgé de 
86 ans, souffrait de la même maladie. 

Avec une légère fébrilité, mais en homme pra- 
tique, Herz fît installer Sturel commodément au- 
près de la table, où du papier, de l'encre, des 
crayons attendaient. Il débuta par préciser sa na- 
tionalité. 

— Je suis né à Besançon le 3 septembre 1845. 
Mon père et ma mère s'étaient mariés dans cette 
ville en 1844 (Herz ne dit point que c'étaient des 



246 LEURS FIGURES 

juifs bavarois). Ils émigrèrent aux États-Unis en 
1848 et devinrent citoyens dans le délai de cinq 
ans, suivant la loi ; moi-même j'acquis dès l'en- 
fance la nationalité américaine. 

Il s'arrêta et dit d'une voix coupante : 

— Voilà des dates ! pour un franc vingt-cinq, 
chacun peut se procurer mon acte de naissance. 

A chaque phrase, il tendait à Sturel divers 
actes de l'état civil : son diplôme de bacheher 
es sciences obtenu à New- York, en 1864, son di- 
plôme de bachelier obtenu à la Sorbonne en 1866. 
Pendant un bon moment, il continua de prouver 
des faits peu intéressants. Il énumérait des so- 
ciétés quelconques. 

Puisque des gens étrangers à la science ont 
contesté mes titres, voyez-les de vos yeux : je suis 
membre du conseil de santé de San-Francisco, 
de la Société de Médecine et de l'Académie des 
Sciences de cette même viWe ; je suis promoteur 
et fondateur des Sociétés de téléphonie et d'élec- 
tricité en France ; fondateur et directem- du 
journal La lumière électrique, de Paris ; membre 
de la Royal Geographical Society et de la Royal 
Historical Society, de Londres ; de V Impérial 
Insiitnte de la Grande-Bretagne ; de la Société des 
études coloniales et maritimes de France ; de la 
Société des officiers de réserve de l'armée fran- 
çaise, présidée par le général Henrion-Berthier. 

Ce verbiage indisposait Sturel : « Me prend-il 



VAINES DÉMARCHES DE STUREL 247 

pour un nigaud ? » Il tâcha vainement d'éviter la 
lecture d'une longue série d'aimables banalités 
que des savants de tous poils écrivaient au docteur 
Herz. Il dut accepter des photographies, notam- 
ment d'une lettre du ministre Bardoux sur une 
mission scientifique confiée à MM. André et 
Angol : 

Si vous faisiez des démarches auprès des présidents 
des chemins de fer qui font le ser\-ice de New- York 
à Ogden, jNIM. André et Angol obtiendraient à l'aller 
et au retour leur parcours gratuit et le transport 
gratuit de leurs bagages, ou tout au moins une 
sensible diminution. 

Trait fâcheux, qui prouve le faiseur, Herz avait 
conservé les plus insignifiants billets, et, en les 
lisant à Sturel, il insistait sur des phrases quel- 
conques, pour montrer ses mérites ou pour com- 
promettre ses correspondcints. C'étaient des lettres 
de Nordenskiold, de Freycinet, de Camot, les unes 
naïves, les autres singulièrement prudentes. 

Paris, U 30 vmrs 1886. 
Monsieur, 

Il m'est bien agréable de vous faire connaître que 
M. le Président de la République, voulant vous 
donner un témoignage particulier de sa haute bien- 
veillance, vient, sur ma proposition, par un décret 
en date du 28 de ce mois, de vous conférer la croix de 
grand-officier de l'ordre national de la Légion d'Hon- 
neur. 



248 LEURS FIGURES 

Je me félicite d'avoir été à même de faire valoir 
les titres que vous vous êtes acquis à cette marque 
de distinction et je m'empresse de vous transmettre 
le brevet et les insignes de l'ordre. 

Recevez, jNIonsieur, les assurances de ma haute 
considération. 

Le Président du Conseil, 
Ministre des Ajf aires étrangères. 
Signé : de Freycinet. 

Dalbyxi [Stockholm), le 24 août 1893. 

Très honoré collègue. 

Veuillez accepter mes \-ifs remerciements pour la 
carte de visite que vous m'avez fait remettre par 
Madame Cramforal, avec la demande de vous envoyer 
ma photographie en échange de quelques-unes de vos 
brochures sur l'électricité. En m'accommodant à 
cette aimable demande, j'envoie, avec le même 
courrier que cette lettre, ma photographie à l'ex- 
plorateur inspiré et heureux de l'océan immense de 
l'électricité en lui demandant de répondre par un 
envoi analogue à ma \'isite en efi&gie. 

S'il voulait y ajouter quelques-unes de ses pubU- 
cations, je serais heureux de lui faire tenir en retour 
un ouvrage dont l'impression sera finie un de ces 
jours et pour lequel je crois que la bienveillante et 
chaleureuse réception par tous les savants m'est 
assurée d'avance. — Savoir l'édition allemande des 
lettres et notations inédites de C. W. Schecle. 

Recevez, très honoré collègue, l'expression de mes 
sentiments les plus distingués. 

A. E. NORDENSKIOLD. 



VAINES DÉMARCHES DE STUREL 249 

CHAMBRE 

DES DÉPUTÉS 

— 5 février. 

J'ai reçu hier soir l'intéressant ouvrage de MM. 
Algave et Boulard, dont vous avez bien vovilu 
m'annoncer l'envoi de la part de ûl. le docteur Corné- 
lius Herz. 

J'ai grand plaisir à retrouver dans ce travail le 
souvenir de la splendide exposition à laquelle le 
docteur Herz a apporté un si important concours et 
qui a rencontré dans votre journal le plus précieux 
interprète. 

Veuillez, Monsieur, offrir mes remerciements et 
agréer l'expression de ma considération distinguée. 

Signé : Sadi Carnot. 

Ferdinand Sarrien 

Député 
Ministre des Postes et Télégraphes 

remercie M. Herz du magnifique bouquet qu'il a 
envoj'é à Madame Sarrien et le prie de l'excuser s'il 
ne l'a pas remercié plus tôt, mais depuis deux jours 
il n'a pas eu une minute de loisir. 

S. 

Ce Sarrien ! disait Herz, quand il avait un pro- 
tégé qu'il ne pouvait caser dans son administration, 
il me l'expédiait aussitôt. Lisez cette carte : « Le 
ministre des Postes et Télégraphes recommande 
M. Tabouet à M. le docteur Herz. » J'ai pris 
M. Tabouet comme employé, en rin\àtant à ne 
venir dans mes bureaux qu'à la fin de chaque mois 



250 LEURS FIGURES 

pour toucher ses appointements. J'ai fait de même 
pour M. Rabatel, un autre ami de M. Sarrien. 
Mais aujourd'hui que la fortune semble m'acca- 
bler, tous les pohticiens que j'ai obHgés me tour- 
nent le dos à qui mieux mieux. 

La collection de billets du général Boulanger 
était spécialement riche. Herz dit à ce propos : 

— Vous avez été boulangiste, monsieur Sturel ; 
pensez-vous qu'envers un ennemi de son pays. 
Boulanger, ministre de la guerre patriote et clair- 
voyant, se fût comporté comme il le fit avec moi ? 
Ne voyez-vous pas que c'est éclabousser le Géné- 
ral de me dire espion de l'Allemagne, de l'Italie, 
de l'Angleterre ? On va jusqu'à me rendre res- 
ponsable de la poHtique suivie en Egypte : j'au- 
rais livré Suez aux Anglais ! La vérité, monsieur, 
c'est que je passe les hivers en Angleterre pour 
l'éducation de mes enfants, mais n'y compte aucim 
ami parmi les personnalités politiques. En dehors 
de mon soHcitor et de mon avocat, personne ici 
pour me défendre contre une demande d'extradi- 
tion. Dites-le bien haut, sans craindre un démenti. 
Je mets tout mon espoir dans le respect de l'An- 
gleterre pour la liberté individuelle, dans sa vieille 
hospitahté traditionnelle, dans sa répugnance 
invincible pour les extraditions politiques... Je 
sais d'où me viennent les attaques... 

Et il commençait à raconter une histoire invrai- 



VAINES DÉMARCHES DE STUREL 251 

semblable. Il était veuf d'une première femme, 
quand un jeune homme \ànt le trouver : « Je suis 
votre beau-frère et, si vous ne me donnez pas une 
forte somme, je dirai que vous êtes un espion 
prussien ! s> 

— ... Je mis mon ex-beau-frère à la porte. Ce 
malheureux, nommé Lehubotel, alla colporter ses 
accusations dans la presse et plus tard au minis- 
tère de la guerre. Il remit au général Boulanger 
un pli contenant, disait-il, la preuve que j'étais 
un agent de Bismarck. Le ministre de la guerre 
refusa d'en prendre connaissance, tant il était sûr 
de son ami Cornélius Herz. Les pièces furent 
placées sous enveloppe et scellées de cinq cachets 
au timbre du ministère de la guerre. Le colonel 
Peigné, M. Louis Guillot, député, et Lehubotel 
lui-même signèrent l'enveloppe. La voici, mon- 
sieur ; constatez qu'elle est intacte. Le général 
Boulanger me l'a fait remettre, comme un témoi- 
gnage de son absolue confiance. J'aurais pu la 
détruire, je l'ai gardée ; j'aurais pu l'ouvrir pour 
connaître les preuves que Lehubotel prétendait 
fournir contre moi ; j'ai eu la force, depuis le 
21 janvier 1887 jusqu'à ce jour, de n'en pas briser 
les cachets. Maintenant je veux l'envoyer à la 
Commission d'enquête. J'ai une telle confiance 
en mon passé, ma conscience est si sûre d'elle- 
même, que je n'hésite pas à dire à la Commission 
d'enquête : prenez et voyez. Si la Commission 



252 LEURS FIGURES 

refuse, je fais appel à ceux qui m'ont accusé légè- 
rement, mais de bonne foi. Je dis à M. Dérou- 
lède, à M. Millevoye : voulez-vous faire partie 
d'un jury d'honneur qui ouvrira ce pli et pèsera 
les preuves ? Adjoignez- vous mes pires ennemis, 
pourvu qu'ils soient loyaux et patriotes comme 
vous ; prenez ]\I. de Mores, l'ennemi de ma race ; 
je désignerai de mon côté de hautes personnalités 
françaises, et tous ensemble, vous examinerez 
cette question qui en vaut la peine : Cornélius 
Herz est-il un traître ? 

Cette histoire, ce battage, par sa grossièreté, 
irrita au plus haut point Sturel. Déjà Herz venait 
de l'excéder avec ces documents et ces photogra- 
phies qu'il le forçait d'examiner, d'emporter, et 
qui, désagréables à certains personnages, n'éclai- 
raient point les questions pendantes. Il dit alors à 
ce grand-officier de la Légion d'honneur, sur l'air de : 
« Est-ce que vous vous f... de moi, mon garçon ? » 

— Vous croyez \Taiment que c'est un nommé 
Lehubotel qui déchaîne tout l'orage ? 

— Non, dit Herz, on veut surtout atteindre à 
travers moi le leader du parti radical. On a bien 
tort, au reste, de m'identifier avec ce parti. En 
donnant mes papiers à M. Andrieux, n'ai-je pas 
suffisamment marqué mon indépendance de toutes 
coteries politiques? 

Il semblait nourrir contre Andrieux et Clemen- 
ceau une vive rancune. 



VAINES DÉMARCHES DE STUREL 253 

— Le jour où un député, du haut de la tribune 
française, m'a traité d'espion, personne dans cette 
Chambre, où j'ai rendu tant de services, ne s'est 
levé pour protester ! Personne, pas même celui 
que je considérais comme mon fils, celui qui avait 
grandi à côté de moi et par moi, qui m'avait vu 
à roeu\Te depuis quinze ans, qui avait été associé 
à ma fortune et à mes actes, qui avait été nourri 
avec mes pensées et mes projets, et qui m'avait 
donné en échange toute son éloquence et tout son 
cerveau. 

Dans cette puissante apostrophe du malade sou- 
levé sur son lit, le jeune homme distingua des 
passions qui lui rappelèrent Vautrin et Lucien de 
Rubempré. Il admira la sûreté de cette rancune 
qui d'un coup cassait les reins de Clemenceau. 
Parmi ses insipides boniments de marchand de 
lorgnettes, quelle maîtrise dévoilait soudain ce 
Cornélius ! Sturel allait être récompensé de sa 
patience. Inconscience, ou nécessité de son apo- 
logie, ou perfidie contre ces complices qui le 
lâchaient, le grand juif cosmopolite commença de 
se découvTir, et l'on put entrevoir à quelle sorte 
de jeu il avait fatigué la fortune et la France. 

— Certes, je n'ai été l'agent de personne, disait- 
il, mais si c'est être un agent de servir fidèlement 
un pays dans les relations internationales, je 
revendique l'honneur d'être au service de cette 
P'rance que j'aime, et dont les politiciens sont si 



254 LEURS FIGURES 

cnieis et si injustes envers moi. A un moment 
donné, avant que la diplomatie française s'orien- 
tât vers l'alliance russe, j'avais assumé la tâche 
de rompre la Triplice, d'en détacher l'Italie. Plu- 
sieurs députés approuvèrent mes desseins ; im 
ancien ministre des affaires étrangères aura peut- 
être le courage de reconnaître qu'il a au moins 
souhaité le succès. Je me rendis en Italie et je 
cultivai l'amitié de M. Crispi ; je m'attachai à 
gagner les bonnes grâces de M™^ Crispi, à qui je 
me fis présenter pendant mon séjour à Carlsbad. 
Oh ! je sais bien qu'aujourd'hui des interviews, 
plus ou moins sincères, affectent d'atténuer la 
nature et la portée de mes rapports avec l'ancien 
premier ministre d'Itahe, mais que le jury d'hon- 
neur s'y prête, et je produirai la correspondance 
de M. Crispi. Quant à la noble dame qui est sa 
compagne, puisqu'on a prétendu que je l'avais 
abordée en intrus, Hsez plutôt ceci : 

Madame, 

Je prends la liberté de consigner cette lettre d'in- 
troduction auprès de vous au savant docteur Corné- 
lius Herz, qui, sachant que, en ce moment, vous êtes 
à Carlsbad, où lui-même doit se rendre, m'a exprimé 
le désir de profiter de cette occasion pour être présenté 
à l'intelligente et gracieuse épouse de l'illustre pre- 
mier ministre d'Italie, S. Exe. M. Crispi, qui, en peu 
de temps, s'est placé au premier rang des hommes 
d'État qui gouvernent l'Europe. 



VAINES DÉMARCHES DE STUREL 255 

Le docteur Cornélius Herz, avec qui j'ai eu quel- 
ques rapports scientifiques, est créateur de l'impor- 
tante publication La Lumière Électrique, qui lui donne, 
grâce à son talent, une haute position. 

J'ose espérer, Madame, que vous voudrez bien 
l'accueillir avec bienveillance, et je vous prie en même 
temps d'agréer mes remerciements ainsi que l'assu- 
rance des sentiments respectueux de votre dévoué 
serviteur. 

Paris, le 12 août 1888. 

Le général L. F. Menabrea. 

Et comme Sturel s'étonnait que ce fût l'auto- 
graphe original : 

— Il m'a été gracieusement rendu par M*^^ Crispi 
sur ma demande... Je puis vous montrer d'autres 
lettres du général Menabrea... Vous apprécierez 
si c'est ainsi qu'un ambassadeur parle à un agent 
interlope de son gouvernement. J'avais pris chez 
moi, comme employé, son fils. Je lui donnais des 
appointements de mille francs par mois. Croyez- 
vous qu'un ambassadeur place son fils chez un 
espion et lui permette d'accepter un salaire ? Je 
n'avais épargné ni mes soins ni mon argent pour 
ranger cet éminent diplomate du côté de la France. 
Voj'ez comment il écrivait au prétendu espion de 
la Triplice : 

Paris, z6 février 1886. 

J'n.1 été aujourd'hui vous chercher à votre bureau ; 
ne vous y ayant pas rencontré, je viens vous pré- 
venir que mon fils ayant achevé tous les travaux que 



256 LEURS FIGURES 

vous . lui aviez confiés pour Rome, et n'ayant pas 
reçu d'avis contraire, m'a télégraphié qu'il se dis- 
posait à revenir à Paris pour se mettre à votre dis- 
position. 

Tout à vous. Votre affectionné. 

L. F. Menabrea. 

Paris, 20 février 1886. 
Cher docteur, 

Je vous envoie ci- joint la copie d'un projet de 
rapport que mon fils se propose de vous adresser et 
qu'il a voulu préalablement soumettre à mon appro- 
bation. 

Comme ce rapport contient des informations qui, 
dès ce moment, peuvent vous intéresser, j'ai cru 
opportun de vous en donner connaissance sans retard, 
en attendant que mon fils vous transmette l'original 
sous forme régulière. 

Je vous remets également un pli contenant un 
chiflEraine dont vous pourrez vous ser^'ir avec mon 
fils pour les communications urgentes. Le chiffraine 
est combiné selon un système fort ingénieux indiqué 
dans la préface du Hvre. Il est appliqué à la langue 
italienne que vous connaissez parfaitement. 

Agréez, cher docteur, l'expression des sentiments 
les plus affectueux de votre tout dévoué. 

Mexabrea. 

P. S. — Je pense que c'est aujourd'hui que vous 
devez recevoir l'agréable nouvelle en ce qui vous 
concerne. 

Par ces déclarations, Cornélius se vengeait-il 
de n'avoir jamais reçu le grand cordon des Saints 



VAINES DÉMARCHES DE STUREL 257 

Maurice et Lazare ? Stiirel admirait avec quelle 
liberté magistrale cet accusé si prolixe escamotait 
les accusations précises d'escroquerie et de chan- 
tage. 

— J'attache moins d'importance aux questions 
d'argent qu'aux incriminations de lo3^auté dans 
les questions internationales. Je sais qu'on ne 
comprend pas et qu'on dénature mes affaires 
en France. Je crois entendre que je suis accusé 
d'avoir reçu de la Compagnie de Panama deux 
chèques de un million chacun et une somme de 
600,000 francs. Ces deux millions m'ont été 
payés par M. de Reinach', sans que je connusse 
leur source et pour l'acquittement d'une partie 
de sa dette envers moi, 'que nous avons définiti- 
vement réglée par un' acte du 18 juillet 1889, 
actuellement en dépôt chez ]\IM. de Rothschild, 
à Francfort. Mon compte chez M. Fontane, notaire 
à Paris, établit que j'ai employé cette somme à 
acquérir des immeubles, et non à corrompre des 
députés. Quant aux 600,000 francs, je désire que 
M. Charles de Lesseps précise sa déclaration qui 
sert à m'inculper. Il ne dira pas m'avoir remis 
aucime somme. La vérité, c'est que j'ai passé à 
M. de Reinach des billets souscrits par M. Dau- 
derin, entrepreneur. Si M. de Reinach, de son 
côté, a négocié pour 600,000 francs de ces billets 
à la Compagnie de Panama, en suis-je respon- 
sable ? On dit encore que j'aurais usé de chantage 
9 



258 LEURS FIGURES 

envers M. de Reinach. Je proteste énergiquement. 
Le chantage suppose des menaces sous conditions 
pour extorquer des sommes auxquelles on n'a au- 
cun droit. Mon cas est tout autre : j'étais créan- 
cier de M. de Reinach, je lui demandai un rè- 
glement de comptes ; il m'opposa d'abord une 
résistance de mauvaise foi, puis il essaya de me 
supprimer par le poison ; je l'ai menacé de 
poursuivre mon paiement par toutes les voies de 
droit et de le livrer à la justice de son pays ; il 
a fini par reconnaître sa dette. 

Sur tous ces points, Cornélius, comme on dit 
en style de théâtre, déblayait. Il ne se plaisait pas 
dans la défense, c'était plutôt son affaire de se 
couvrir en attaquant ; et puis, il ne sentait pas 
l'immoralité de ses actes. L'indignation qu'il sou- 
levait dans l'honnêteté française lui semblait de 
l'enfantiUage. Enfin, c'était im vaniteux de sa 
force. Il demeurait l'homme qui, quelques mois 
plus tôt, à Paris, au hasard d'une conversation, 
disait : « Tel ministre, tel personnage important, 
n'ont rien à me refuser. Vous en doutez ? Eh bien ! 
voulez-vous que je téléphone ? Ils accourront ici 
comme des chiens. » Et il téléphonait, les faisait 
venir, les montrait, pour rien, par ostentation. 

Maintenant il arrivait à ses réserves. Il cessa 
de plaider. Il ou\T:it et feuilleta ses meilleurs dos- 
siers. Quelle impression de force donnait alors ce 



\'AINES DÉMARCHES DE STUREL 259 

iiL\ reux, couché sur ses collections, palpant avec 
sensualité d'ignobles papiers froissés, achetés, 
volés, excellents pour déshonorer, souverains pour 
faire chanter ! Sturel guidé par ce juif vit les cui- 
sines du grand festin parlementaire où s'assoient 
trente convives dont l'histoire officielle n'enre- 
gistre que les toasts. 

Cornélius Herz avait dépensé 78,000 francs de 
photographies. L'Angleterre lui garantit sa sécu- 
rité moyennant livraison de ses dossiers, et cela 
explique diverses particularités de notre histoire 
intérieure depuis 1893. Il fut moins généreux 
envers Sturel. Arrivé à ces régions principales, 
au cœur de son empire, il ne laissa plus son hôte 
prendre aucune copie. Son groupe, son refuge, sa 
vie, aujourd'hui comme hier, c'étaient toujours 
les chéquards : à perdre ces ingrats, il se fût 
détruit lui-même et mis tout nu sur le pavé. Aussi, 
en promenant Sturel dans le plus riche arsenal et 
bien que dévoré du désir de se venger, il se bor- 
nait à lui répéter : 

— Voyez mes armes ; dites bien à tous que je 
puis me défendre. 

Sturel apprit que, depuis quinze ans, rien ne 
s'était fait en France sans pots-de-vin distribués 
aux députés et aux ministres. Herz, mêlé à toutes 
ces abjections, rendait en même temps des services. 
On pouvait le traiter de fripouille, on ne pouvait 
nier qu'il possédât la confiance des Crispi, aes 



26o LEURS FIGURES 

Spuller et des Freycinet. Au reste, rien dans la 
nature n'est aussi simple que nos classifications. 
Et, dans cette minute même, un Cornélius, tout 
en maniant ses bons papiers de chantage, se gri- 
sait comme un idéaliste des grands mots de Jus- 
tice, de Liberté : 

— J'espère, disait-il, que l'Angleterre aura 
assez de clairvoyance pour comprendre que, sous 
une fausse qualification, on poursuit contre moi la 
satisfaction de haines poHtiques. Les avertisse- 
ments ne m'ont pas manqué ; je pouvais partir 
pour les États-Unis qui ne livrent leurs nationaux 
pour aucun déHt ; je suis resté en Angleterre. Il 
est vrai que mon triste état de santé ne me per- 
mettait pas plus de m'embarquer pour l'Amérique 
que pour la France. J'attends les décisions du gou- 
vernement anglais. Je ne crois pas que l'extradi- 
tion puisse être accordée ; mais, dans l'état d'af- 
faiblissement moral et ph3^sique où je suis tombé, 
je ne supporterais même pas l'arrestation préven- 
tive. 

En disant ces mots, il dirigeait sa main vers un 
revolver caché dans sa gaine, sur la table de nuit. 
;^|me Herz commença de pleurer et cria : 

— Songe à tes enfants ! 

— Pourvu qu'on me prolonge ! dit Herz. Je 
suis sûr que je serai mis hors de cause. 

Il aimait tant cette belle nation française ! Au 
milieu de ses souffrances, il poursui\dt une décou- 



VAINES DÉMARCHES DE STUREL 261 

verte d'une utilité incalculable pour la défense de 
nos côtes. Et, malgré les sollicitations les plus 
pressantes, il refusait de la livrer à nul autre 
pays. 

Sturel demeura au chevet de cet incroyable per- 
sonnage de neuf heures du soir à quatre heures 
du matin. C'est avec un vrai mouvement d'admi- 
ration, l'admiration classique du Gaulois pour 
l'étranger, qu'il dit à M™^ Herz, qui le recondui- 
sait : 

— Votre mari est prodigieux : il n'est pas fati- 
gué ; moi, i'ai la tête brisée. 

Rentré à son hôtel, Sturel n'avait pas envie de 
dormir, parce qu'il possédait un magnifique objet 
d'étude et d'étonnement. Pitoyable dans ses men- 
songes pour paraître un bon Français, ce Herz 
venait du moins d'étaler pendant de longues heu- 
res une conception de la politique infiniment plus 
vraie que celle que distribue aux étudiants l'École 
de la rue Saint-Guillaume. 

Dans la nuit même, Sturel rédigea ces confi- 
dences. Bien qu'il rapportât des photographies 
plein ses poches, il constata que, sur les points les 
plus graves, l'habile malade le laissait sans preuves. 
A l'égard des chefs principaux du parlementa- 
risme, il ne put procéder que par allusion et par 
des allusions qu'eux seuls pouvaient entendre. 

L'article paru, Sturel alla en chercher les échos 



262 LEURS FIGURES 

au Palais-Bourbon. Ses frères d'armes les mieux 
informés lui marquèrent du mécontentement : 

— Le bel ouvrage ! Vous avez menacé pour le 
compte de Cornélius. Il voulait obliger le gouver- 
nement à traiter. Maintenant le gouvernement 
traitera. 

— Et puis après ? disait le jeune homme. Nous 
n'empêcherons aucune de leurs intrigues. J'aide 
la nation à voir clair. 

Ils furent interrompus par une musique infer- 
nale. C'était Rouvier très entouré, qui criait : 

— Ce procès, c'est du Rocambole... Les jour- 
nalistes qui m'attaquent peuvent m'écouter. Je 
suis un vieux chêne, messieurs. Vous m'abîmerez 
peut-être ; vous ne par\dendrez pas à m'abattre. 

La bande de cHents qui lui soutenaient le 
moral lui firent sur cette déclaration un succès 
de « Bravo ! bravo ! » On eût dit les cris espa- 
gnols autour d'une danseuse qu'il s'agit d'enfié- 
vrer. Rouvier, congestionné, les épaules tendues 
comme Atlas, et martelant de ses poings l'air, se 
résuma : 

— Je me f... des juges d'instruction! je me f... 
des journaux ! je me f... du Tonnerre de Dieu ! 

Ce. fut du délire. 

— Est-ce carré ? criaient les amis. 

— Quel estomac ! confessaient les adversaires. 
Très rouge, très large, furieux et joyeux, Rou- 
vier rattrapait son monocle et soufflait. 



I 



VAINES DÉMARCHES DE STUREL 263 

Il monta à la tribune, il osa dire en pleine 
séance : 

■ — Mes droits, je les tiens de mes électeurs, je 
les exerce et les exercerai tant que la Justice ne 
me les aura "pas retirés... et vous pouvez attendre 
qu'elle me les retire. 

C'est que le procès des administrateurs n'avait 
pas révélé son nom. Puis il avait trouvé son moyen 
de défense et telles ripostes que M. Ribot, qui 
comptait le clouer au mur, dut rompre précipi- 
tamment. Devant le juge d'instruction Franqvie- 
ville, M. Vlasto, invité à s'expliquer sur le fameux 
chèque de 50,000 francs touche par son garçon 
de recettes Davout, ne nia point que M. Rouvier 
ne fût intéressé à cet encaissement. Ce ministre, 
démuni de fonds secrets, lui avait demandé un 
prêt de 100,000 francs, pour arrêter la campagne 
boulangiste de la Lanterne. M. Vlasto était rentré 
dans 50,000 francs sur le bénéfice de banque 
d'une émission de Bons du Trésor, les autres 
50,000 francs lui avaient été remboursés par le 
baron de Reinach au moyen du chèque Davout. 

M. Franqueville s'éleva avec vivacité contre 
cette doctrine immorale qui autoriserait un mi- 
nistre à prendre dans un établissement de crédit 
l'argent de sa politique. M. Vlasto fort gracieuse- 
ment s'inclina : 

— Que vous avez raison en principe, monsieur 
le juge ! Mais les usages sont si forts ! 



204 LEURS FIGURES 

Et soumettant au magistrat la photographie 
d'une lettre, il prouva qu'il venait de rendre, peu 
auparavant, un service identique à M. Ribot. 
L'intelUgence de M. Franqueville s'élargit. 

Comme, dans un bocal, une grenouille qui 
remonte à la surface annonce le retour du beau 
temps, la réapparition de M. Joseph Reinach au 
Palais-Bourbon indiqua qup le soleil luirait bien- 
tôt pour les chéquards. 

Avec son nom taré, quel prodige d'impudence ! 
A toutes les époques son système fut de s'impo- 
ser. Jeune, il faisait la mouche du coche ; il con- 
tinua de bourdonner, quand, tout imprégné des 
sanies du cadavre, il devint une mouche charbon- 
neuse. Moins de deux mois après qu'on avait 
déterré son oncle et beau-père, dont le pays 
demeurait empesté, il montait en pleine séance, 
avec quelque chose de frétillant dans ses reins, 
qui sont formidables, jusqu'au président de l'as- 
semblée, et là-haut, sans prendre garde à la gêne 
du pauvre homme qu'il ruinait par son contact, 
sous les regards de la Chambre et des galeries 
révoltées, appuyé famiUèrement du ventre et de 
la cuisse au fauteuil décoratif, il s'éternisait. 

C'est qu'il faisait marcher au doigt et à l'œil le 
groupe Arton et le groupe Cornélius, indispen- 
sables au ministère et même au régime. Bou- 
teiller, pâle jusqu'à paraître verdâtre, les épaules 



I 



VAINES DÉMARCHES DE STUREL 265 

légèrement courbées et la figure moins impéné- 
trable qu'il n'y tâchait, organisait ces malheu- 
reuses équipes, comme il avait jadis organisé les 
troupes parlementaires contre le génércd Boulan- 
ger. Il ne portait pas avec aisance cette autorité, 
qui, secrètement, n'était qu'une servitude, et son 
orgueil douloureux, sa volonté jamais en repos, 
lui donnaient une raideur antipathique dans un 
milieu et dans des conjonctures où l'on ne rêvait 
plus que de « bon garçonnisme ». 

Le 27 janvier, MM. Emmanuel Arène, Jules 
Roche et Thévenet bénéficièrent d'une ordon- 
nance de non-lieu. Les ministres et les ministrables 
hésitaient cependant à relâcher du col de Rouvier 
la main de la Justice. 

— Nous pardonnera-t-il d'avoir essayé de le 
stranguler ? 

De toutes parts alors, on vanta sa générosité, 
sa nature vigoureuse, abondante, sans rancune ; il 
s'agissait d'effacer sa terrible menace du premier 
moment, quand il voulait « manger le morceau ». 

— C'est peut-être une p... de quatre sous, 
répétaient ses intimes, mais c'est « une bonne 
fille 0. 

Ces invites furent comprises. Rouvier retrouva 
ces nombreuses camaraderies dont son tempéra- 
ment expansif lui fait un besoin et qui, depuis 
deux mois, s'étaient discrètement tenues sur la 



266 LEURS FIGURES 

réserve. Sa tête, sa nuque se dégagèrent d'un 
afflux de sang qui ne laissait pas d'inquiéter Louis- 
Antoine Delpech. La dernière fois qu'il vit le juge, 
il lui dit a^'ec une formidable bonhomie : 

— C'est fini ? Eh bien ! je n'en suis pas fâché. 
Elle m'a donné de l'ennui, cette affaire. Et à vous 
aussi, hein ? 

Le 7 février, il obtint son non-lieu avec Devès, 
Léon Renault et Albert Grévy. 

Le i6 fé\Tier, IMillerand porta à la tribune ce 
qu'on a appelé le programme socialiste minimum. 
Il pressa le parti républicain de retirer à la 
Haute Banque la Banque de France, les Mines et 
les Chemins de fer, qui sont et doivent demeurer 
des propriétés nationales. TeUe est la passion de 
Bouteiller pour le parlementarisme que lui, 
l'homme de la Haute Banque, il approuve dans 
les couloirs cette initiative. Obsédé par la pré- 
occupation de défendre un système politique 
auquel il pense si continûment qu'il finit par y 
confondre tous ses intérêts propres, il se borne 
à considérer que IMillerand va maintenir dans 
l'orbite parlementaire des masses ou\Tières qui, 
dégoûtées par les scandales du Panama, auraient 
pu gUsser à la révolution et au césarisme. Il y a, 
par instants, chez Bouteiller une raison pour 
ainsi dire impersonnelle qui le distingue noble- 
ment d'un Sturel, nerveux à la recherche de son 



VAINES DÉMARCHES DE STUREL 267 

bonheur, ou d'un Suret-Lefort, bête de proie 
menée par de prudents appétits. 

Dans ce même moment où Millerand rallie au 
parlementarisme les éléments révolutionnaires, 
le Sénat, par un coup imprévu, raffermit les 
vieilles troupes : Jules Ferry monte au fauteuil 
de la présidence. 

Ces savants travaux de fortification se poursui- 
vaient au milieu d'un abominable carnaval qui les 
masquait. 

M. Ribot, ministre, parlant à la Chambre, et, 
selon sa coutume, ne pouvant prononcer une 
phrase sans y faire figurer « honneur, devoir, 
loyauté », une partie de l'assemblée numérotait 
ces mots à haute voix, et en quelques moments 
arrivait à compter jusqu'à dix-huit fois le mot 
« honneur », avec de si méprisantes risées, que 
le ministre bafoué quittait la tribune. 

Questionné sur les non-lieu, M. Léon Bour- 
geois, garde des sceaux, disait : 

— Je n'ai, en ce qui concerne les décisions de 
la Justice, qu'une chose à répondre, et j'ai besoin 
de pouvoir la dire enfin, car depuis un mois que, 
par le devoir de ma fonction, je suis réduit au 
silence, en vérité j'étouffe... 

Et Déroulède criait au malheureux qui avait 
compté sur ce trémolo : 

— Oui, vous étouffez l'affaire. 



268 LEURS FIGURES 

M. Cavaignac réclamait à la tribune un change- 
ment de système dans le gouvernement républi- 
cain. Il réprouvait Rouvier : « Il n'est pas vrai 
qu'il soit nécessaire à la politique française qu'à 
une heure donnée des financiers viennent appor- 
ter à l'État l'aumône de leurs avances, et, ce qui 
est plus grave encore, l'aumône de leurs dons. » 
Il réprouvait Floquet : « Il n'est pas \Tai qu'il soit 
nécessaire à l'exercice du gouvernement français 
que le gouvernement surveille la distribution des 
fonds que les sociétés financières consacrent aux 
opérations de publicité. » Les chéquards pour an- 
nuler son discours l'applaudissaient à outrance et 
votaient à l'unanimité l'affichage. « Voilà, s'était- 
on écrié sur quelques bancs à l'extrémité gauche de 
la salle, voilà le langage d'un président de la 
République. » L'Officiel imprima : « "S'oilà le lan- 
gage d'un ministre de la République. » 

Au mardi-gras, à Bâle, il y a, depuis des siècles, 
des fêtes importantes, de caractère ofl&ciel, puisque 
les autorités locales en examinent le programme et 
les subventionnent. L^ne cavalcade parcourut les 
rues dont les personnages figuraient les principaux 
« chéquards » du Parlement français. Au miUeu 
d'une foule immense amassée de tout le pa\'s, 
Rou\der, Roche, Baïhaut, Barbe, Proust, défilèrent 
portant dans le dos leur nom et la somme touchée. 
Des gendarmes les encadraient. Les collectionneurs 
recherchent le programme illustré de cette fête. 



VAINES DÉMARCHES DE STUREL 269 

L'auteur de ce livre demandait à interpeller le 
gouvernement sur le rôle de l'agent Dupas, 
secrètement chargé de joindre Arton à Londres 
et non point de l'arrêter, mais de négocier. Du 
haut de la tribune, où les clameurs m'immobili- 
saient, je vis avec dégoût, sur le banc des ministres, 
Ribot, flanqué de Loubet et Bourgeois, qui tous 
connaissaient le fait, lever au ciel ses mains impu- 
dentes, rire jusqu'à teire, mentir, — lui, le doc- 
trinaire aux cheveux poivre et sel — comme un 
potache, et s'agiter, se tortiller, se décarcasser. 
Quelle honte ! 

Ainsi huilé de sa propre ordure, le parlemen- 
tarisme ' échappait d'autant mieux à l'étreinte de 
ses ennemis. Si décrié, abject, il les faisait rire ', 
ils en oubliaient de converger à un but réel. Stu- 
rel voulut causer avec Drumont. Il traversait les 
bureaux de la Libre Parole, quand on téléphona 
du Figaro : 

— Est-il vrai que vous publiez le fac-similé 
d'un chèque Camot ? Nous en désirerions ie 
libellé pour notre Dernière Heure. 

Un chèque Camot ! Tiens, quelle idée ! Ces 
allumeurs de haine se divertirent et répondirent : 

— Nous ne savons pas encore quel jour nous 
choisirons ; en tout cas, ce n'est pas pour 
demain. 

Sturel, en entrant chez Drumont, lui dit : 



270 LEURS FIGURES 

— Nous allons fumer tranquillement un cigare, 
mais, à l'Elysée, Carnot compte sur ses doigts 
sa parenté : « Un chèque Carnot ! Voyons ! Il y 
a moi, mon père, mon oncle, mes fils... » 

Sturel et Drumont jouirent de la situation, 
puis ils l'examinèrent. 

— Les révélations de la Libre Parole ont ren- 
seigné la France entière, disait Drumont. Chacun 
sait à quoi s'en tenir sur l'immoralité des coquins 
qui nous gouvernent. Qu'est-ce que vous voulez 
qu'on y ajoute ! Moi, je suis dans mon ordre naturel 
en signalant la vérité. Andrieux et Delahaye ont été 
admirables de courage, de continuité dans l'effort. 
Voyez Mores, voyez Déroulède ; vous autres bou- 
langistes, vous êtes à peu près les seuls capables 
de risquer quelque chose. S'U existe encore à 
Paris des gens du peuple qui aient un énergique 
tempérament, jamais on ne trouvera une meilleure 
occasion pour envahir les Chambres. Il faut tout 
de même de l'argent pour ces opérations-là, eh 
bien ! plutôt que d'employer vos ressources à 
marchander Arton qui vous bernera, . recrutez 
cinq cents hommes résolus et donnez-leur le 
nécessaire. Croyez-moi, avec des révélations, on 
peut encore amuser le public, mais on ne l'in- 
dignera pas davantage. La seule expérience qui 
reste à tenter et la décisive, c'est d'envahir le 
Palais-Bourbon. 

Ils furent interrompus par les rédacteurs qui 



VAINES DÉMARCHES DE STUREL 271 

venaient chercher le « patron » avec les éclats de 
rire d'une troupe d'écoliers ou plutôt avec la 
joyeuse insouciance de jeunes officiers qui, satis- 
faits de se battre bravement, laissent les longs 
projets et les doutes au chef. Maintenant, l'Echo de 
Paris leur téléphonait : 

— Est-ce vraiment demain que vous publiez le 
fac-similé du chèque Carnot ? 

— Non, pas avant trois ou quatre jours. 

La police et le ministère perplexes se disaient : 
« Ce qu'ils racontent dans le téléphone n'est pas 
sérieux, puisqu'ils se savent écoutés. » Une armée 
de mouchards pourtant assaillit la Grande Impri- 
merie. Et désormais, chaque matin à quatre 
heures, le premier numéro sortant de la presse, 
un policier cycHste l'enlevait, le portait à l'Elysée 
où l'on veillait, prêt à donner un ordre de 
saisie. 

Fallait-il mariner plus longtemps dans ces 
ordures ? Le monde officiel s'attendait toujours à 
la démission de la droite. Le ministre Develle 
disait : « Sont-ils idiots dans cette opposition ! Ils 
n'auraient qu'à vouloir : depuis trois mois il n'y a 
plus de gouvernement. » Mais les conservateurs 
n'avaient jamais accepté le projet, cher à Sturel, 
d'une démission en masse de tous les opposants. 
Et, bien pis, aujourd'hui, dans une lettre élo- 
quente, le comte d'Hausson\aUe blâmait publi- 
quement « la politique des petits papiers ». Les 



272 LEURS FIGURES 

antiparlementaires étaient donc rejetés aux moyens 
révolutionnaires. _ 

Sturel ramassa de l'argent ; il vit plusieurs fois 
Fanfournot et le chargea de reconstituer les bandes 
que le jeune anarchiste menait en 1889 dans les 
réunions publiques. 



CHAPITRE Xin 

LES BOUCS ÉMISSAIRES 

Les débats de la cour d'assises s'ouvrirent le 
8 mars. Dans les couloirs du Palais de Justice, 
Suret-Lefort toqué, enjuponné et tout souriant, 
fendait la foule pour rejoindre Sturel et, d'un 
ton à la fois amical et protecteur, il prétendait 
que l'affaire ne pouvait plus avoir de retentisse- 
ment politique. Stirrel, tout de suite piqué, ne 
voyait pas pourquoi le jury innocenterait les ché- 
quards, ni pourquoi ceux-ci couvriraient leurs 
complices. Le jeune avocat député, pour atténuer 
ces hauts propos qui pouvaient le compromettre, 
rit longuement, avec une sorte de scandale, la 
main appuyée sur l'épaule de son ami. 

Comme Sturel, le public comptait que MM. 
Charles de Lesseps et Fontane, assis au premier 
rang avec Baïhaut, parleraient, et l'on avait 
aussi bon espoir dans le sénateur Béral, dans le 
député Sans-Leroy, dans le député Dugué de la 
Fauconnerie, qui tenaient le second banc, non 

273 



274 LEURS FIGURES 

moins que dans les honorables Proust et Gobron 
assis en serre-file. 

Baïhaut fit une faute de goût. Contraint d'a- 
vouer, il étala toute sa concussion : 

— Je suis coupable ; je demande pardon à mon 
pays, etc., etc. 

De tels tralalas peuvent plaire dans im crime 
passionnel, mais étonnent dans une histoire de 
volerie. On le lui fit bien voir. 

Charles-François Sans, dit Sans-Leroy, entendit 
mieux ses intérêts : 

— L'accusation, dit -il, me poursuit avec énergie 
parce que, sorti de la Chambre depuis cinq ans, 
je ne suis plus à craindre, alors qu'elle laisse tant 
d'autres... 

Et comme le président l'interrompait : 

— Bon, bon ! dit-il, je ne veux pas servir de 
bouc émissaire. 

On ne le pourchassa pas outre mesure. C'était 
clair comme le jour : membre de la Commission 
chargée d'étudier le projet d'autorisation des 
obligations à lots, il était devenu, d'hostile, favo- 
rable au projet à la suite des libéralités de la 
Compagnie, et par son revirement il avait décidé 
le vote, quand ses collègues se divisaient en deux 
parts égales. Mais l'habile homme, lauréat du 
Concours général, favorisé de l'amitié d'Herbert 
de Bismarck, nia éperdument. 

— Tout de même, lui avait maintes fois répété 



LES BOUCS ÉMISSAIRES 275 

le juge d'instruction, comment expliquez-vous que, 
le lendemain du jour où les arguments de la Com- 
pagnie vous convainquent, vous payez vos dettes ? 

— Je m'expliquerai devant le jury. 

— Deux cent mille francs ! Vous avez payé deux 
cent mille francs ! Cela ne se trouve pas dans le 
pas d'un cheval. 

— Devant le jury ! devant le jury ! 

Cinq mois, il s'obstina. Puis, en cour d'assises, 
à la question du président : 

— Et les deux cent mille francs ? 

— C'est bien simple, monsieur le président, 
c'est un remploi de la dot de ma femme. 

— Un remploi ! pouvez-vous le justifier ? 

— Par des actes, des papiers notariés. 

— Vous les avez ? 

Son avocat fit passer au jury une liasse énorme 
de papiers : remplois dotaux, aliénations, saisies, 
partages, etc.. On sait combien est difficile la 
lecture d'actes grossoyés. Que pouvaient y voir 
ces douze braves gens ? 

— Mais pourquoi n'avez-vous rien répondu à 
l'instruction ? 

— Je préférais réserver mes moyens de défense 
pour messieurs les jurés. 

Le ministère public aurait pu réclamer une 
suspension de séance, examiner les pièces avec 
un notaire jusqu'au lendemain, mais le gouverne- 
ment ne tenait pas à une condamnation. 



276 LEURS FIGURES 

Antonin Proust, Dugué de la Fauconnerie et 
Gobron ne niaient pas d'avoir reçu chacun du ba- 
ron de Reinach un chèque de vingt mille francs. 
Gobron soutint ^ue son chèque représentait vingt 
parts d'une société de tannage qu'il avait cédées 
à M. de Reinach. Par malheur, à la date où il 
fallait placer cette vente, ladite société de tan- 
nage n'existait pas encore. Proust et Dugué pré- 
tendirent avoir coopéré le plus honnêtement du 
monde à un syndicat de garantie. Fort bien, 
mais M. Proust avait crié à la calomnie jusqu'à 
ce qu'on lui mît sous les yeux une lettre photogra- 
phiée du baron, 

Béral avait touché quarante mille francs. Deux 
fois plus que chacun de ses collègues. C'est qu'il 
ne s'était pas borné à voter, il avait parlé en faveur 
du projet de loi. Il argua que c'était le paiement 
d'honoraires dus depuis quatre années. Il les 
avait attendus bien longtemps ! Mais pourquoi 
poursuivait-on ce pillard, tandis qu'on laissait 
indemne le sénateur Albert Grévy, de la famille 
des grands voraces, des Grévy-Wilson, qui avait 
fourni exactement la même justification ? 

Au total, le sextuor, bien qu'exécuté par six 
chanteurs distingués, parut maigre. De la bonne 
musique de chambre, mais qui sentait son frag- 
ment. On eût voulu la grande symphonie d'en- 
semble, le chœur des parlementaires. 

Il est à remarquer que dans ce procès, sur le 



LES BOUCS ÉMISSAIRES 277 

chef de corruption, on n'appela pas à la barre 
des témoins le premier qu'il eût fallu entendre, 
l'accusateur Delahaye. On craignait que, poussé 
à bout, il ne se tournât vers le banc des accusés : 
« Mais parlez donc, Cottu, Lesseps ! vous par 
qui j'ai levé ces gibiers ! » 

Heureusement pour les amateurs, il avait bien 
fallu convoquer et interroger les Floquet, les 
Ranc, les Clemenceau, les Freycinet, les agents 
Soinoury et Nicole. 

Charles de Lesseps raconta les services que lui 
avait offerts Cornélius Herz, les trois cent mille 
francs que lui avait demandés Floquet, l'inter- 
vention de Clemenceau, Floquet, Freycinet et 
Ranc pour qu'il versât douze miUions à Cornélius 
Herz qui les domptait ou les apprivoisait. Cer- 
taines nuances d'ignominie les plus rares ne 
peuvent apparaître que si le monde parlemen- 
taire se superpose au monde judiciaire : dans 
cette revue de tous les chantages, on vit les par- 
lementaires faire chanter les femmes eUes-mêmes. 
Sur l'invitation de M. Loubet, ministre de l'in- 
térieur, M. Soinoury, qui reçut immédiatement 
conune récompense la direction de l'administration 
pénitentiaire et la croix d'officier de la Légion 
d'honneur, avait proposé à M™^ Cottu en pleurs 
qu'elle allât chercher dans le cachot de son mari 
quelques noms de chéquards droitiers, moyennant 
quoi Cottu serait relâché. 



278 LEURS FIGURES 

Des huées accompagnèrent ces divers person- 
nages. Le pompeux Floquet eut les yeux gros de 
larmes. Les magistrats, inquiets que tout ne sau- 
tât, touchaient à ces nobles témoins avec les 
précautions des gens de police quand ils trans- 
portent une marmite à renversement. 

Le directeur d'une publication opportuniste, 
M. Ferrari, de la Revue Bleue, fut si charmé du 
tour d'esprit qu'avait montré en l'occurrence le 
poHcier Soinoury que, séance tenante, il l'engagea 
comme collaborateur. 

Le représentant du ministère public, M. Laffon, 
créature de Léon Bourgeois, requit avec les 
grands mots d'honneur et de vertu qu'il laissait 
tomber* en époussetant son rabat d'un air dédai- 
gneux et fatigué. Ce n'était plus que l'immora- 
lité et la satiété d'une fin de carnaval, autour de 
six pauvres hommes, à la fois reniés et absous 
par ce public, de la même manière à peu près 
que des filles qui se recoiffent sont contemplées 
par des noceurs. 

A la buvette du Palais-Bourbon, en fin de 
séance, on organisait volontiers des délégations 
qui venaient voir « ce bon Béral !> et « la tête de 
Gobron » : histoire de s'accoutumer aux risques 
professionnels ! Le dernier jour, sur les bruits 
d'acquittement, M. de Nelles, moins déprimé et 
qui voulait payer d'audace, se joignit à l'une de 
ces caravanes. Aux guichets du Palais de Justice, 



LES BOUCS ÉMISSAIRES 279 

gardés par des municipaux, ils se nommèrent et 
l'officier de paix s'inclina si drôlement : « Dépu- 
tés ! comment donc ! passez, messieurs ! » que la 
foule ricana de la façon la plus insultante. « lis 
y entrent plus aisément qu'ils n'en sortent », di- 
sait-on. 

Les accusés tenaient leurs figures flétries cons- 
tamment tournées vers leurs collègues venus en 
voyeurs. Quelles pensées ceux qui étaient pris 
échangeaient-ils avec les autres ? Nul signe du 
moins, car le public narquois les surveillait et 
disait qu'il y a toujours des injustices et qu'on 
avait donné aux six un tour de faveur. 

Le baron de Nelles ayant déclaré, d'un ton fort 
aristocratique : 

— Bigre ! ça ne sent pas bon ici. 
Quelqu'un répondit : 

— Ça sent les boucs émissaires. 

Cette semaine des boucs émissaires, après les 
scandales du Palais-Bourbon, après la « Pre- 
mière Charrette », après la « Journée de l'Accu- 
sateur », demeure surtout mémorable par son 
caractère canaiUe. Tout ce monde d'avocats, ren- 
seigné sur cette comédie politico-judiciaire, rica- 
nait, sifflait, crachait. Les plus naïfs stagiaires 
disaient : 

— Leur crime, c'est de s'être laissé pincer. 

Le 21 mars, tous, sauf Baïhaut, furent acquittés. 
L'innocent Sans-Leroy retourna a\-ec son beau 



28o LEURS FIGURES 

ruban de la Légion d'honneur jouir dans l'x^riège 
du bien-être que lui avait constitué son industrie. 
(Il est vrai que le 23 mai la cour d'assises devait 
condamner Arton par défaut à la dégradation 
civique, à cinq ans de prison et à 400,000 francs 
d'amende « attendu qu'il est suffisamment établi 
qu'en mars et avril 1888 il a corrompu par ses 
promesses et présents M. Sans-Leroy, député ». 
— Voilà donc le même fait certain ou faux, selon 
les besoins de l'intrigue. La tragédie, qui rapide- 
ment s'était faite comédie, devient une basse 
bouffonnerie...) 

En sortant du greffe, les acquittés se rendirent 
chez l'un d'eux qui offrait un lunch, comme c'est 
la coutume après un mariage ou une réception 
académique. Le mot d'ordre avait couru : « Anto- 
nin Proust recevra après la cérémonie. »> Arrivés 
en fiacre successivement, ils trouvèrent sur le 
trottoir les camarades tout échauffés. Poignées 
de mains, quelques vivats, de larges tapes dans 
le dos : 

— Ce pau\Te vieux ! Le coffre est toujours 
bon ? 

L'histoire aussi était sur le trottoir et, quand le 
magistrat relâche ces parlementaires, elle les 
retient. Un instant, pas davantage. Puis elle 
les livre à l'oubli dédaigneusement confondus 
avec les « non-lieu ». La France, volontiers, 
contemplerait les cages où cent quatre députés 



LES BOUCS ÉMISSAIRES 281 

tresseraient des chaussons et videraient leurs 
baquets : elle permet qu'on laisse voler cette 
demi-douzaine de serins (picoreurs, grappilleurs). 
Ils furent seulement obligés de changer de 
café. 



CHAPITRE XIV 

LETTRE DE SAINT-PHLIN 
SUR UNE « NOURRITURE » LORRAINE 

Saint-Phlin était de ces personnes à qui Sturel 
avait demandé de l'argent pour une caisse d' « ac- 
tion ». A la fin de mars sa réponse arriva : 

« Mon cher Sturel, 
« Je ne comprends pas clairement ce que tu 
veux dire quand tu paries de « passer à l'action ». 
D'une manière précise, tu m'invites, n'est-ce pas, 
à subventionner des émeutes ? Et poiu: préjuger 
de mon acquiescement, tu rappelles nos prome- 
nades le long de la Moselle ! Mais, François, je te 
prie de le considérer, en allant à Custines, à 
Metz, à Trêves, je voulais étudier des cas con- 
crets, sortir de la métaphysique et de l'abstrait 
politique. Je me préoccupais de former ma raison 
sur les choses de ma région ; je crois que tu as 
orienté ton imagination d'après ITtalie, l'Es- 
pagne, Paris. Je suis lent et prudent comme un 
viUage lorrain ; tu as l'esprit agité et révolution- 

2S2 



LETTRE DE SAINT-PHLIN 283 

naire comme un faubourg de la grande ville. Ici, 
je me replie sur mes réserves séculaires, et toi, 
tu me parais flotter au souffle des circonstances. 
Bien plus que nos expériences mosellanes, ce 
sont les enthousiasmes de quelques patriotes qui 
te guident. 

« Veux-tu me permettre de te citer Pascal 
(d'après M™^ Périer) ? Vous \n\ez à Paris avec des 
esprits supérieurs, nous sommes obligés de les 
suppléer par des livres : 

« Les discours de Biaise Pascal sur les pauvres 
« excitaient parfois ses familiers à proposer des 
« moyens et des règlements généraux qui pour- 
« vussent à toutes les nécessités : cela ne lui sem- 
« blait pas bon et il leur disait qu'ils n'étaient 
« pas appelés au général, mais au particulier, et 
« que la manière la plus agréable à Dieu était 
« de secourir les pau vTcs pauvrement, c*est-à- 
« dire chacun selon son pouvoir, sans se rempHr 
« l'esprit de ces grands desseins qui tiennent de 
« cette excellence dont il blâmait la recherche 
« en toutes choses. » 

« Cette excellence et ces grands desseins, je 
les trouve chez toi, mon cher Sturel. Je suis tout 
prêt à secourir mon pays, mais passe-moi la plai- 
santerie, pauvrement. On a les reçus des Sep- 
tembriseurs et de ceux qui égorgèrent les otages 
en 1871 ; il existe des quittances qui se rappor- 
tent aux diverses insurrections du siècle et, pour 



284 LEURS FIGURES 

les qualifier, il faut le plus délicat sentiment des 
nuances : je ne crois pas mon nom désigné pour 
qu'il s'engage sur des papiers aussi chanceux. (Je 
pourrais ajouter que ma fortune 'est moindre que 
tu ne supposes. Nous avons mis notre amour- 
propre à ménager nos fermiers et à soigner nos 
terres. C'est coûteux. Et pour une fois que ma 
pauvre grand'mère a délaissé les biens-fonds, sa 
fantaisie n'a pas été heureuse : à sa mort, nous 
avons hérité une liasse de titres du Panama, dont 
la vue au reste ne me dispose point à excuser les 
coquins que tu poursuis.) 

« Tu te fais le vengeur de la morale publique ; 
c'est un beau rôle, mais bien pénible, car te voilà 
engagé à ferraiUer indéfiniment avec des gens que 
tu méprises. Éviteras-tu le danger trop certain de 
ressembler pour finir à ceux qu'on guette en tous 
leurs mouvements ? Quoi qu'il en soit, tu nous 
serviras moins que si, leur tournant le dos, tu 
poursuivais le bien public par tes moyens propres. 

« Moi, homme du terroir, éloigné de vos que- 
relles parisiennes, j'embrasse la situation mieux 
que vous ne le pouvez. Ce n'est pas d'aujourd'hui, 
François, que tu souffres des Bouteiller. Te 
rappelles-tu, en 1879, ^^ lycée de Nancy, notre 
classe de philosopliie si fiévreuse ? Bouteiller nous 
promenait de systèmes en systèmes, qui, tous, 
avaient leurs séductions, et il ne nous marquait 
point dans quelles conditions, pour quels hommes. 



LETTRE DE SAINT-PHLIN 285 

ils furent légitimes et vrais. Nous chancelions. 
Alors il nous proposa comme un terrain solide 
certaine doctrine mi-parisienne, mi-allemande, 
élaborée dans les bureaux de l'Instruction publique 
pour le service d'une politique. « Je dois toujours 
agir de telle sorte que je puisse vouloir que mon 
action serve de règle universelle », tel était le 
principe kantien sur lequel Bouteiller fondait 
son enseignement. Il y a là ime méconnaissance 
orgueilleuse et vite tracassière de tout ce que la 
vie comporte de varié, de peu analogue, de spon- 
tané dans mille directions diverses. En effet, 
pour conclure, Bouteiller nous enseignait qu'un 
certain parti possède une règle universelle, propre 
à faire le bonheur de tous les hommes. 

« Cette prétention, qui fait de Bouteiller avec 
toutes ses tares un apôtre, un fanatique religieux, 
je la vois également vive chez notre ami Suret- 
Lefort qui, lui, pourtant n'est qu'un ambitieux. 
Il m'a demandé de le mener çà et là chez des 
fermiers qui m'accordent quelque confiance et de 
le mettre au courant des besoins du pays. J'ar- 
rive bien à lui faire entendre, ce que savent les 
moindres de nos vignerons, que les méthodes 
pour travailler les cépages, pour négocier les 
produits, sont bonnes et vraies selon les régions ; 
on lui fera encore admettre que nos maladies se 
développent et se traitent différemment selon les 
divers climats, mais il n'est pas assez plongé dans 



286 LEURS FIGURES 

notre vie pour sentir que des nuances analogues 
existent dans tous les ordres de notre activité 
locale. 

« Ce brave Suret-Lefort ne distingue pas qu'il 
y a des vérités lorraines, des vérités provençales, 
des vérités bretonnes, dont l'accord ménagé par 
les siècles constitue ce qui est bienfaisant, respec- 
table, vrai en France, et qu'un patriote doit dé- 
fendre. Sur tous les points où ne l'avertit pas un 
vigoureux holà ! de ses électeurs, notre député est 
à la merci d'un dialecticien habile ; il est prêt à 
toutes les expériences, parce qu'il ignore celles 
que ses aïeux et notre terre ont résolues pour lui ; 
il ne se rend pas compte de l'avantage que nous 
aurions à persévérer dans notre tradition, c'est-à- 
dire dans la vie pour laquelle nous sommes appro- 
priés, adaptés. Contre toutes les singularités qu'on 
lui propose, qui peuvent être des vérités ailleurs 
et qui par là sont soutenables dans l'abstrait, il 
ne se ménage point de refuge dans son innéité... 

<i Ici, Sturel, j'insisterai, et craignant de laisser 
dans l'ombre la principale vérité qui m'anime, je 
veux te dire brutalement qu'étant donnée l'anar- 
chie générale, pour la conduite de nos vies privées, 
— aussi bien que pour parer aux langueurs mor- 
telles de la France, — c'est dans ses réserves héré- 
ditaires que chacun de nous doit se replier et 
chercher sa règle. 

« Considère l'affreuse aventure de Racadot et 



LETTRE DE SAINT-PHLIN 287 

les carrières douteuses de Renaudin, de Mouche- 
frin. Transportés de notre Lorraine dans Paris, 
ils adoptèrent des idées et des mœurs qui peuvent 
valoir pour d'autres, mais où ils n'étaient point 
prédestinés. Reniant leurs vertus de terroir et 
impuissants à prendre racine sur les pavés de la 
grande ville, ils y furent exposés et démunis. Les 
cafés devenus les tuteurs de ces orphelins volon- 
taires les engagèrent dans la voie au bout de la- 
quelle le boulevard acclame ses favoris. Elle ne 
convenait assurément pas à nos humbles cama- 
rades. Privés des crans d'arrêt que leur eussent 
été leurs compatriotes, ils glissèrent à la déchéance 
où nous les voyons. Regarde au contraire Rœ- 
merspacher. Je ne partage pas toutes ses opinions, 
car nous eûmes au même sol des berceaux diffé- 
rents ; mais je dis que voilà un homme, parce 
qu'il reste profondément lorrain et qu'au Ueu de 
se laisser dominer par les éléments parisiens, il 
les maîtrise, les emploie selon sa guise. J'ignore 
s'il trouvera de grandes occasions où .donner sa 
mesure, mais toutes les circonstances se dénoue- 
ront pour lui dignement, d'une manière harmo- 
nieuse à son type, car il appliquera le fameux 
proverbe de son grand-père : « Quand on monte 
dans une barque, il faut savoir où se trouve le 
poisson. j> 

« Voilà des réflexions, Sturel, dont s'étonne- 
raient seuls les Français qui ne diagnostiquent 



288 LEURS FIGURES 

pas leur mal. Ils sont bien rares, en effet, ceux 
d'entre nous qui n'ont point souffert d'un déraci- 
nement physique et moral. Tu cherches notre 
remède dans une exécution des Bouteiller. Que 
n'es-tu resté à la Chambre ! Je te recommanderais 
une idée que je caresse. A qui m'adresser ? Peut- 
être à Bouteiller. Tu te récries ? Eh ! s'il nous 
coûte cher, c'est bien le moins qu'on l'emploie. 

« Je voudrais obtenir que, dans les écoles nor- 
males, on donnât aux futurs instituteurs un ensei- 
gnement régional. Je voudrais, par exemple, qu'à 
l'École normale de Nancy les maîtres futurs de 
nos enfants fussent avertis par des promenades 
et par des leçons de choses (\'isites aux industries, 
aux cultures, aux lieux mémorables) sur les con- 
ditions particulières au milieu desquelles notre 
petit peuple lorrain s'est élevé et participe à la 
culture française. 

« Tu souris, Sturel. Non point, je le sais bien, 
de la vertu régénératrice que je prête au sens his- 
torique : tu souhaites avec moi que nos provinces 
sortent de leur anesthésie et cessent de s'oublier 
elles-mêmes, que nos enfants se connaissent comme 
la continuité de leiirs parents. Mais la mesqui- 
nerie de mon moyen te heurte. Hé ! Sturel, il 
s'agit de remonter une si longue pente ! On mé- 
connaît si totalement la loi où je m'attache ! à savoir 
que la plante humaine ne pousse vigoureuse et 
féconde qu'autant qu'elle demeure soumise aux 



LETTRE DE SAINT-PHLIN 289 

conditions qui formèrent et main,tinrent son espèce 
durant des siècles. Je serai bien heureux si je puis 
seulement en rapprocher les esprits, la faire 
« prendre en considération », Je présente aux 
Chambres ma très modeste proposition de la 
même manière qu'on leur demande parfois d'ins- 
crire au budget une centaine de francs ou -de ré- 
duire un chapitre d'ime somme insignifiante, « à 
titre d'indication ». 

« Au reste, je ne songe pas à me substituer aux 
spécialistes de la pédagogie. Je leur signale qu'ils 
obtiendront un plus beau rendement, s'ils tiennent 
compte (puisqu'aussi bien on ne saurait donner à 
nn élève que ce qu'il possède) des qualités de race, 
des dispositions locales, de toute l'hérédité qu'ils 
doivent éveiller et façonner dans leurs écoles. Mais 
c'est à eux de connaître les moyens. Et même je 
ne me fie dans aucune disposition formelle des 
programmes : les plus sages règlements demeu- 
reront impuissants si un esprit ne \'ient pas animer 
l'ensemble des études. Il y faut les inspirations 
de l'amour, de l'amoiu- pour la terre et pour les 
morts. Nul manuel d'histoire locale ne suppléerait 
chez les instituteurs certain sentiment de véné- 
ration qui, seftsible à chaque minute de leur ensei- 
gnement, saura seul éveiller chez l'enfant la génia- 
lité de la race.' 

« Peut-on calculer dans quelle mesure Bou- 
teiller nous atrophia pour avoir marqué si peu de 
10 



290 LEURS FIGURES 

déférence envers ma grand'mère, pour avoir un 
certain jour livré à nos ricanements le dessein 
que je tenais d'elle de rester dans l'Est et dans la 
condition des miens ? Je m'en prends à l'Univer- 
sité autant qu'aux dévastations du Cardinal-Roi 
et qu'aux grandes guerres de l'Empire, s'ils sont 
devenus rares chez nous, les géants de grande 
verve, hardis et matois, dignes compagnons de 
Bassompierre, rudes partisans de frontière, en 
qui je reconnais les gens de la « Marche » lor- 
raine. Quelques survivants de notre nationalité 
brillent encore dans nos villages, et leur popula- 
rité, incompréhensible pour l'étranger, vivifie tout 
le canton. Où qu'ils s'exilent, d'ailleurs, ils ne 
passent pas indifférents. As-tu rencontré à Paris 
Monseigneur M...? Quel \agneron lorrain, que ce 
vénérable prélat ! Et G..., de la Sorbonne, l'as-tu 
entendu bougonner, conter ? Les Parisiens croient 
que c'est le sel attique, mais c'est la verve de 
l'ancien Nancy, du Nancy autochtone, non mêlé 
d'Alsaciens, de protestants et de juifs. Et puis, il 
y a E. G., qui essaya de jouer l'anarchiste. Anar- 
chiste, lui l'un des trois plus jeunes engagés de 
1870 ! Un bon « gueulard ! » comme on dit à Véze- 
lise. Il lui fallait la vie des camps, des coups à 
donner et à recevoir pendant une vingtaine d'an- 
nées pour dépenser son atavisme de joyeux parti- 
san. Ces trois hommes, si divers et tcxis proches 
de notre terroir, si nous causions librement, ah ! 



LETTRE DE SAINT-PHLIN 291 

Sturel, comme je les déshabillerais et que je te ferais 
saisir en chacun d'eux la particularité lorraine ! 

« Quelques personnes redouteront cet esprit 
régional dont je voudiais pénétrer tout l'ensei- 
gnement. Elles craindront qu'un système si réa- 
liste ne nuise à la culture classique, et l'on plai- 
dera contre une « nourriture ù lorraine au nom des 
bonnes humanités. Hélas ! ce sont nos lycées qui 
n'ont plus rien d'humain au sens des « humaniores 
Utterae » et si l'on entend par « humanités » les 
études qui font l'homme. Ah ! plutôt que des Bou- 
teiller qui nous imposaient éloquemment leurs 
affirmations, que n'eûmes-nous un promeneur qui, 
parcourant avec nous le sentier de nos tombeaux, 
nous éveillât en profondeur ! Ses leçons de choses 
locales, suivant une espèce d'ordie naturel et his- 
torique, fussent allées ébranler jusque dans notre 
subconscient tout ce que la suite des générations 
accumula pour nous adoucir, pour nous doter de 
gravité humaine, pour nous créer une âme. Nos 
vignes, nos forêts, nos ri\àères, nos champs 
chargés de tombes qui nous inclinent à la véné- 
ration, quel beau cadre d'une année de philo- 
sophie, si la philosophie, c'est, comme je le 
veux, de s'enfoncer pour les saisir jusqu'à nos 
vérités propres ! 

« Je craindrais d'alourdir cette lettre, Sturel, 
mais j'ai tracé pour mon premier fils, Ferri de 
Saint-Phlin, plusieurs plans d'études littéraires. 



292 LEURS FIGURES 

philosophiques et artistiques en Lorraine. Les 
champs de bataille de 1870 ; la petite ville de 
Varennes où la monarchie française périt dans un 
accident de voiture ; les Guise ; Saveme, sur la 
frontière d'Alsace, que le bon duc Antoine ensan- 
glanta des Rustauds ; Jeanne d'Arc, telle que l'il- 
lumine Domrémy parcouru pas à pas ; Baudricourt 
et DomvalUer, humbles villages qui couvèrent la 
lointaine formation de Victor Hugo ; Chamagne, 
dont Claude Gelée n'oubliait point dans Rome la 
douceur ; le sublime paysage de Sion-Vaudémont, 
désert, et qui embrasse sept siècles de nos desti- 
nées ; la Moselle, chantée par Ausone et pleine de 
romanité, voilà qui nous parle ; voUà qui nous 
découvre nos points fixes. Et dans rh3^othèse 
d'une annexion (hypothèse toujours pressante 
pour nous autres, gens des marches orientales), 
ce sont ces grands souvenirs reconnus en com- 
mun qui rious permettraient le mieux de garder 
sous un joug politique étranger notre nationalité 
profonde. Mon petit garçon s'en assurera, un sac 
d'enfant de troupe sur le dos, sa main dans la 
main de son père, au cours de belles promenades 
sur le plateau lorrain, dans la vallée mosellane et 
meusienne et sous les sapins de nos montagnes. 
A chaque pas et dans tous les âges, qu'y trou- 
vera-t-il de principal et qui fait toucher la pensée 
maîtresse de cette région ? Une suite de redoutes 
doublant la ligne du Rhin. Ce fut la destinée cons- 



LETTRE DE SAINT-PHLIN 293 

tante de notre Lorraine de se sacrifier pour que le 
germanisme, déjà filtré par nos voisins d'Alsace, 
ne dénaturât point la civilisation latine. Quel 
grossier aveuglement si, pour écarter une éduca- 
tion par la terre et par les morts lorrains, l'on 
invoquait les intérêts du classicisme ! Les gens de 
la marche lorraine furent éternellement l'extrême 
bastion du classicisme à l'est, 

« Mon fils, si Dieu favorise mes soins, héritera 
ces vertus de notre nation. Il possédera la tradi- 
tion lorraine. Elle ne consiste point en une série 
d'affirmations décharnées, dont on puisse tenir 
catalogue, et, plutôt qu'une façon de juger la vie, 
c'est une façon de la sentir : c'est une manière de 
réagir commune en toutes circonstances à tous les 
Lorrains. Et quand nous avons cette discipline 
lorraine, — disons le mot, cette épine dorsale 
lorraine, — oui, quand une suite d'exercices mul- 
tipliés sur des cas concrets a fait l'éducation de 
nos réflexes, nous a dressés à l'automatisme pour 
quoi nous étions prédisposés, nous pouvons alors 
quitter notre canton et nous inventer une vie. 
Sortis du sol paternel, nous ne serons pourtant 
pas des déracinés. Où que nous allions et plongés 
dans les milieux les plus dévorants, nous demeu- 
rerons la continuité de nos pères, nous bénéficie- 
rons de V apprentissage séculaire que nous fîmes 
dans leurs veines avant que d'être nés et tandis 
qu'ils nous méditaient. 



294 LEURS FIGURES 

« Depuis quatorze années, Sturel, que nous 
apprenons en commun la vie, toutes nos expé- 
riences t'affirment l'utilité de l'œuvre profonde où 
je te convie. Reconnais qu'en t'y consacrant tu 
répliqueras aux Bouteiller plus victorieusement 
que si tu t'abîmes à les suivre. 

« Pour me presser de t'accompagner derrière 
le cercueil de Boulanger, n y a deux ans, tu mis 
au bas de ta lettre une beUe formule très juste : 
« Ton ami, disais-tu, d'une amitié qu'ont faite nos 
pères. J'ai cédé à ton désir, car ce vaincu, 
après tout, en appelait aux énergies de notre vieux 
pays, mais notre amitié et nos pères ne deman- 
dent pas que je m'enrôle dans une conspiration 
indéterminée. Accepte mon refus et pèse mes rai- 
sons. Hypnotisé par une juste haine, crains, 
François, que ta figure ne prenne l'expression de 
figures dont tes yeux ne paraissent pas pouvoir se 
détacher. Et n'exige pas que notre amitié, qui fut 
sur la Moselle le principe de notre redressement, 
fasse dévier aujourd'hui ton ami 

« Henri de Saint-Phlin. » 

Hélas ! Sturel n'avait plus la liberté d'esprit 
nécessaire pour apprécier cette lettre. Quelques 
minutes, il ressentit une mélancoUe analogue au 
remords en imaginant une certaine vie qu'il pour- 
rait vivre. Plaisir amer ! Mais il ne retint que le 
refus d'argent et ce projet de s'adresser à Bou- 



LETTRE DE SAINT-PHLIN 295 

teiller. Il crut reconnaître là un trait fréquent 
chez les aristocrates de se liguer avec tout ce qui 
est fort. Il voyait assez souvent le petit anarchiste 
Fanfoumot : il le préféra à Saint-Phlin. Il crut 
que son honneur était engagé à poursuivre une 
âpre lutte où ses nerfs surexcités par la vie de 
Paris s'amusaient. 



CHAPITRE XV 

LE SABBAT NORTON 

C'est alors qu'enragé de sentir comment de leur 
extrémité les chéquards ressuscitaient, Millevoye 
tenta l'opération suprême, l'affaire des faux papiers 
Norton. 

Des parlementaires émargent aux fonds secrets 
de l'ambassade anglaise. C'est un fait dont nul 
au Quai d'Orsay ne doute. Le rôle des guinées ! 
ah ! si l'on pouvait l'établir ! « Quoi ! dirait la 
nation, Os ne se bornent point à trafiquer de leurs 
mandants : c'est la France elle-même qu'Us ven- 
dent ! Je tolérais des panamistes, mais des Judas, 
holà ! » 

Quand on peut supposer que vous paieriez cher 
une preuve, c'est assez la coutume qu'un person- 
nage providentiel vous l'apporte. On ne s'étonnera 
point qu'un misérable se soit trouvé pour fabri- 
quer des documents, mais seulement qu'un homme 
de bonne foi y ait prêté crédit. Songez toutefois 
aux lettres de Pigott, un autre Norton, que le 
Times, trop heureux de compromettre Pamell, 

296 



LE SABBAT NORTON 297 

publia sans s'inquiéter de leur origine inconnue, 
de leur orthographe honteuse et de leur niaiserie. 
On peut aussi admettre que Millevoye tomba dans 
le piège classique d'un faux fourni par ceux-là 
mêmes qu'il inculpe, afin qu'ils puissent crier à la 
calomnie. Cet expédient bien connu s'appeUe 
« truffer un dossier ». Au plus brûlant des scan- 
dales Wilson, V Intransigeant fut induit à publier 
la lettre d'un nommé Joubert qui prétendait avoir 
versé à M. Wilson une somme assez ronde pour 
obtenir la croix de la Légion d'honneur. On s'in- 
forma, on chercha : Joubert n'existait pas. On 
calomniait donc Wilson ! Un revirement d'opinion 
commença qui l'eût sorti d'embarras si des faits 
nouveaux ne fussent venus le charger. 

Clemenceau n'avait pas parlé à la Chambre 
depuis sa terrible collision avec Déroulède (20 dé- 
cembre) : Journée de la Première Charrette. 
Georges Thiébaud eut l'occasion de lui dire : 

— Déroulède n'aime que ses idées ; si vous 
marchiez dans la direction plébiscitaire, vous le 
trouveriez avec vous. 

Le lundi 19 juin, on discutait sur le renouvel- 
lement partiel. Thiébaud, des couloirs, envoyait 
billet sur billet à Déroulède, le pressant de le 
rejoindre parce qu'il voulait l'avertir que Clemen- 
ceau dénoncerait dans la réforme proposée une 
entreprise des oUgarchies sur le suffrage uni- 



298 LEURS FIGURES 

versel. Une première fois rompue au 20 dé- 
cembre, la conspiration antiparlementaire pou- 
vait ce jour-là se renouer avec Clemenceau. 
Mais Déroulède, tout à surveiller son ennemi, 
ne quitta point son banc, sinon pour se dresser 
quand il le vit à la tribune et le hacher de mille 
invectives : 

— Voyons ce que pense Cornélius Herz !... 
Parlez en anglais !... Au Heu du renouvellement 
partiel, parlez donc du renouvellement de l'inté- 
grité !... Pas de conseil à la France, conseiller du 
Banc de la reine ! 

C'était un « scandale nécessaire », dont il vint 
exposer brièvement les raisons que la Chambre 
parut accueillir : 

— « Il n'y a de ma part en tout ceci aucune ques- 
« tion de parti. J'en appelle à tous ceux qui, 
« depuis les derniers événements, ont vu maintes 
« fois monter à cette tribune des hommes plus ou 
« moins compromis dans les affaires de Panama. 
« Qu'ils disent si je ne suis pas resté silencieux 
« à mon banc ! Qu'ils disent si j'ai fait entendre 
« une protestation ! Et savez-vous pourquoi ? 
« Parce que ceux-là n'ont, du moins, pas fait de 
« politique antinationale ; parce que, égarés ou 
« coupables, ceux-là, du moins, sont encore des 
« nôtres ; mais lui, il est de l'étranger ! C'est 
« pourquoi, tout en m'excusant \ds-à-vis de tous 
« mes autres collègues de la véhémence de mon 



LE SABBAT NORTON 299 

<i attitude et de mon langage, non seulement je 
<i ne m'excuse pas \ds-à-vis de lui, mais je n'ai 
a qu'un regret, qui est de n'avoir pas eu assez 
« d'autorité personnelle pour le flétrir encore plus 
« hautement que je n'ai fait. » 

Déroulède, en rejoignant sa place, croisa Mil- 
levoye qui gagnait la tribune. 

— Millevoye, restez tranquille, vous allez tout 
affaiblir. 

— Non, j'ai quelque chose. 

La déclaration de Millevoye, très brève, se ré- 
suma dans une phrase : 

— M. Déroulède a raison et je vous dirai jeudi 
pourquoi M. Clemenceau est le dernier des misé- 
rables. 

C'était tout remettre en question. Déroulède 
n'avait rien démontré, si ses paroles restaient à 
prouver jeudi. 

Les deux boulangistes partirent dans la même 
voiture. !Millevoye, pressé d'interrogations, se 
dérobait. 

Déroulède l'assigna devant le groupe boulangiste 
pour le lendemain mardi. 

Millevoye n'y parut point. Alors Déroulède 
très inquiet déclara dans les couloirs du Palais- 
Bourbon : 

— Je ne permettrai pas qu'il parle au nom du 
parti boulangiste. 

Le mercredi matin, vers, midi, il reçut de Mil- 



300 LEURS FIGURES 

levoye un « petit bleu » l'appelant à la Chambre. 
Mores assistait à l'entrevue. 

— Lundi je ne pouvais pas vous répondre, dit 
Millevoye ; le secret ne m'appartenait pas. Au- 
jourd'hui mes amis, comme moi, veulent que vous 
sachiez tout. 

Il était très ému. 

— J'ai là, continua-t-il, des papiers qui désho- 
norent une partie du Parlement. Je suis na\Té 
moi-même. Des représentants de la France sont 
vendus à l'étranger. 

j\Iorès lut alors la traduction de quatorze lettres 
adressées au jour le jour par le Foreign-Office à 
l'ambassade de Paris : 

2 avril 1893. 

. « Depuis ma dernière lettre, des événements de 
« grande importance ont eu lieu. En premier Heu, 
« nous avons reçu là \isite de l'alter ego de ISI. Cle- 
<< menceau, qui est venu s'informer si les dispositions 
« de notre gouvernement sont toujours les mêmes vis- 
« k-vis de son chef. M. Clemenceau désire être fixé sur 
« ce sujet afin de préparer ses arrangements électo- 
« raux, car il a décidé d'abandonner le Vax, mais il 
« n'a pas encore fait le choix de son futur siège. La 
« seule réponse qui a pu lui être faite a été de laisser 
« l'aSaire en suspens. A peine \'ingt-quatre heures 
« s'étaient écoulées depuis ces pourparlers que Herz 
« informait le magistrat de Bow-Street qu'il était 
« prêt à subir un interrogatoire, sa santé étant beau- 
« coup meilleure, et qu'il désirait qu'un jour fût fixé 
« pour cela. M. Clemenceau a-t-d eu quelque chose 



LE SABBAT NORTON 301 

« à faire avec cette décision étrange et soudaine ? 
« En tout cas, il est certain que quelqu'un s'agite 
« dans l'affaire. Ceci est d'autant plus regrettable que 
« le congres de Beliring ouvre et que INIorier nous a 
« dit officiellement que certaines propositions d'al- 
« liance ont été faites à la Russie par les États Unis, 
« la France y étant partie. Ces propositions sont-elles 
« sérieuses ou simplement destinées à obtenir une 
« décision favorable à leur intérêt ? Le temps décidera 
« et vous êtes averti. » 

« 22 mai 1893. 
« 'L'aitef ego de M. Clemenceau vient de nous donner 
« les copies de toute la correspondance passée : i' en- 
« tre M. Ribot et M. de Rêver seaux ; 2* entre M. Ribot 
« et ses ambassadeurs à Pétersbourg et à Constan- 
« tinople ; 3* entre M. de Reverseaux et le Khédive. 
« Je ne crois pas nécessaire de vous dire que M. Cle- 
« menceau s'est complètement réhabilité à nos yeux ; 
« nous ne pensions pas que cet homme pouvait 
« rendre de si grands services après sa dernière 
« déconfiture ; nous concluons qu'il peut en rendre 
« encore d'autres en considérant le milieu corrompu 
« et corruptible dans lequel il vit. Nous le mainte- 
« nons donc sur notre hste. » 

Toute cette correspondance lue, dont nous ne 
pouvons donner qu'un échantillon, Millevoye 
arrêta d'un geste les questions de Déroulède. 

— Ce n'est rien encore. Voici la liste d'infamie. 

Et il tendait à son ami une feuillle de papier 
bleu réglé, de format ministre, timbré aux armes 
d'Angleterre. * 



302 LEURS FIGURES 

AMBASSADE DE S. M. BRITANNIQUE A PARIS 

Service des fonds secrets (1893-94). 

Temps 2.000 livres 

Débats 2.000 — 

M. Burdeau 2.000 — 

M. Edwards 1.200 — 

M. Maret ....... 800 — 

M. Laurent 600 — 

Total 8.600 livres 

Huit mille six cents livres sterling en billets de 
banque dans la valise. 

Povrr mémoire : 
M. Clemenceau, à Londres . . 20.000 livres 
M. Rochefort, à Londres . . 3.600 — 

Londres, 10 juin 1893. 

Signé : T. W. Lister. 

— Ah ! non ! s'exclama Déroulède, Rochefort ! 
ce n'est pas croyable. 

— Votre amitié, dit Mores. 

— Mon amitié n'a rien à voir ici. Je croirais 
mon frère vendu que je fusillerais mon frère. 
Quant à Rochefort, je ne crois pas. 

Mille voye raconta l'origine de ses papiers. Un 
nègre, un mulâtre nommé Norton, interprète juré 
et employé à l'ambassade anglaise, était venu à 
plusieurs reprises montrer à Ducret, aux bureaux 
de la Cocarde, des lettres adressées par M. Lister, 
du Foreign-Office, à M. Austin Lee, de l'ambas- 



LE SABBAT NORTON 303 

sade anglaise à Paris, puis enfin une liste de 
<! reptiles ». Il promettait des pièces authentiques 
contre une somme de cent mille francs. Peu après, 
il s'était dédit. Intimidé par les menaces de l'am- 
bassade qui le soupçonnait, il n'offrait plus que 
des copies. Seule, la « liste des reptiles » était 
l'original venu de Londres. 

Déroulède demanda la qualité officielle de ce 
Lister. Ni Mores ni Millevoye ne pouvant la pré- 
ciser, il alla sur-le-champ chercher à la bibho- 
thèque de la Chambre VAlmanach de Gotha. On 
n'y lisait point T. W. Lister, mais T. V. Lister 
(Thomas- Villers Lister) . 

— Écoutez, dit Millevoye, vous êtes plus incré- 
dule que Develle. Nous agissons de bonne foi ; 
nous voulons soumettre ces pièces au gouverne- 
ment, à la Chambre et à la Justice. Ce matin nous 
étions au Quai d'Orsay. Une partie de ces lettres 
confirment des renseignements que Develle pos- 
sède par ailleurs. Il s'étonne seulement de voir 
le nom de Rochefort sur la liste. Pour Norton, il 
va se renseigner. Il nous a priés de venir conférer 
ce soir avec le président du conseil. Voulez-vous 
les entendre de vos propres oreilles ? 

Le soir du même jour, vers neuf heures, Ducret, 
Mores, Millevoye, Déroulède et Develle faisaient 
cercle autour du président Dupuy dans son cabinet 
de la place Beauvau. Millevoye prit la parole : 

— Monsieur le président du conseil, voici les 



304 LEURS FIGURES 

papiers sur lesquels je compte appuyer mes accu- 
sations demain à la tribune de la Chambre. Déjà 
ce matin je les ai lus à M. Develle ; il m'a demandé 
de vous les soumettre. Les voici. 

Tous r écoutèrent dans un profond silence que 
M. Develle interrompit une seule fois quand on 
arriva au passage que nous avons cité sur le con- 
grès de Behring. 

— Ah ! ceci, messieurs, je vous prierai de n'en 
pas parler. J'y verrais des inconvénients diplo- 
matiques. 

— S'il en est ainsi, répondit MiUevoye, ce pas- 
sage ne sera pas lu. 

— Merci, monsieur. Je demande à ces messieurs 
le même engagement. 

Toutes les lettres entendues, M. Dupuy s'écria : 

— M. Clemenceau ! C'est abominable ! A un 
autre homme, on dirait de disparaître et il dispa- 
raîtrait ; en d'autres temps et en d'autres pays, 
on le ferait disparaître. 

On s'occupa ensuite de la liste. Millevoye 
signala l'inexactitude des initiales T. W., il pro- 
duisit un fac-similé de la vraie signature Lister 
(procuré dans l'après-midi par M. de Dion) et 
qui différait de la signature mise au bas du papier 
Norton. On s'accorda pour juger qu'il n'y avait 
point à faire état de ce papier. 

M. Develle apportait-il, comme il l'avait promis 
le matin, des renseignements sur le nègre ? Le 



LE SABBAT NORTON 305 

temps lui avait manqué. Cependant il jugeait 
impossible de remettre l'interpellation annoncée 
pour le lendemain. 

Déroulède s'était placé un peu en dehors du 
cercle, afin de marquer qu'il venait pour entendre 
et non pour parler. Il posa cependant une question : 

— Ainsi, monsieur le ministre, vous admettez 
que ces lettres intimes et d'un ton plaisant éma- 
nent d'agents diplomatiques ? 

— Ah ! répondit M. Develle, vous ne connaissez 
pas les Anglais. Leurs diplomates, élevés dans 
les mêmes universités, gardent dans leurs rapports 
les plus sérieux ce ton de camaraderie. 

Les ministres firent donner à MM. Déroulède, 
Millevoye, Mores et Ducret leur parole que pas un 
mot de ces deux entrevues ne transpirerait. 

On se sépara à onze heures et demie. 

Sur le trottoir, Millevoye, le cœur soulagé, dit 
à Déroulède : 

— Vous voyez bien que les ministres y croient ! 
Le lendemain matin jeudi, vers dix heures, il 

y eut une dernière entre\aie à l'hôtel Saint- 
James, chez Déroulède, où Millevoye arriva 
fatigué, nerveux d'une nuit d'insomnie et de per- 
plexités. On fixa tous les détails de son interven- 
tion. Il ne devait point se servir de la liste ; elle 
était nulle et non avenue ; on voulut même empê- 
cher qu'il l'emportât dans ses poches. Il n'avait 
pas à certifier l'authenticité des lettres : il expli- 



3o6 . LEURS FIGURES 

querait leur origine, en lirait quelques brefs pas- 
sages, puis, les déposant sur le bureau, il deman- 
derait au Parlement d'enquêter et à M. Clemenceau 
de poursuivre. Pour mieux résister à tout entraî- 
nement, il avait écrit son discours. 

Les deux députés se rendirent ensemble à la 
Chambre. A leur arrivée, mille questions les 
assaillirent. Mille voye déclara : 

— Je me bornerai à réclamer l'action judiciaire. 
On disait à Déroulède : 

— Vous vouliez empêcher Millevoye de parler.au 
nom des boulangistes ? Vous êtes-vous accordés ? 

Il répondit simplement : 

— Nous nous sommes accordés. 

Un instant séparés par les journalistes ils se 
rejoignirent dans la salle Casimir-Perier, M. De- 
velle la traversait. Ils marchèrent à lui. 

— Rien de nouveau depuis hier soir ? demanda 
Millevoye. 

— Non... rien de nouveau. 
Puis, se raxasant : 

— Ah ! si, j'ai fait arrêter Norton. 

— Tant mieux, répondit Millevoye, c'est notre 
gage qui ne nous échappera pas. 

Et la conscience une nouvelle fois rassurée par ce 
ministre qui, dans ce long délai, aurait pu se docu- 
menter et le détourner, Millevoye entra en séance. 

Cette tragique législature s'achevait dans la 



LE SABBAT NORTON 307 

plus profonde immoralité, dans une lâche terreur. 
Depuis des mois, dans chaque retrait de fenêtre, 
des groupes embusqués se montraient un Rou\aer, 
un Clemenceau, un Déroulède, tous les boulan- 
gistes, et disaient : « Est-ce l'instant de les lâcher 
ou de les entourer ? & Nul souci de l'intérêt gé- 
néral, mais chacun voulait sortir de l'indécision, 
prendre la bonne posture électorale pour ou contre 
le Parlement. Cette interpellation précédant de si 
peu les élections générales allait valoir devant 
l'esprit public comme jadis, devant le jury, le 
résumé du président. 

Sans vouloir prendre aucune initiative, la ma- 
jorité des députés souhaitaient l'écrasement de 
Clemenceau. Beaucoup de républicains du centre 
disaient à Millevoye : 

— C'est donc aujourd'hui que vous nous débar- 
rassez de cet indi\àdu ? Courage ! 

Clemenceau dans sa prospérité eut une certaine 
manière d'interpellation directe, quelque chose 
d'agressif et qui prenait barre sur tous. La fami- 
liarité du Petit Caporal avec ses grognards ? Non ! 
plutôt un tutoiement pour laquais. Des moutons 
eux-mêmes se fussent aigri le cœur à opérer la 
concentration sous la houlette de ce berger brutal. 
Mais l'impardonnable, c'était d'avoir suscité, fa- 
cilité cette terrible affaire de Panama en livrant 
les papiers du baron de Reinach, la liste Stéphan, 
à Cornélius Herz. 



3o8 LEURS FIGURES 

Les parlementaires aimaient dans cette affaire 
Norton qu'elle ne se rapportât en rien au Panama, 
où la plupart d'entre eux pouvaient encore s'en- 
gloutir. C'était très bien, ce crime spécial, par- 
ticulier à Clemenceau, qui l'isolait et qui déliait 
toute solidarité. Depuis deux jours cependant les 
chances de Millevoye diminuaient. Des bruits cir- 
culaient, Rou\der avait répandu dans les couloirs : 

— Ils se sont procuré les listes des journaux 
subventionnés par les ambassades. 

Un nouveau Panama ? holà ! Si l'on attelle pour 
une pleine charrette, le Parlement se mettra en 
travers. 

Quand le président de la Chambre, M. Casimir- 
Perier, donna la parole à Lucien Millevoye, Dé- 
roulède retenait, chapitrait encore son ami : 

— Jurez-moi que vous laissez la liste, que vous 
vous en tiendrez à la correspondance de Lister et 
d'Austin Lee. 

Quelques fidèles entouraient à son banc Cle- 
menceru très pâle, surexcité. De bélier des minis- 
tères, passé au rôle de bouc émissaire, celui-ci 
depuis huit jours, dans son isolement, avait com- 
pris la situation. Seul, il le savait, on l'eût noyé. 
Tout son effort fut d'entraîner dans sa chute 
quelques collèges : il faudrait bien en même 
temps qu'eux le repêcher. Par ses cris d'abord,- 
il força ou parut forcer Millevoye à lire les « docu- 
ments volés & : 



LE SABBAT NORTON 309 

— Vous avez raconté qu'on possédait la preuve 
de la grande trahison de M. Clemenceau vendu 
à l'Angleterre. Sortez la preuve. 

Et aussitôt il accusait : 

— Vos pièces sont volées ? Eh bien ! il faut 
se souvenir qu'il y a des gendarmes dans le 
pays. 

Millevoye, étourdi par l'éther qu'il avait dû 
prendre pour surmonter une influenza, fit d'abord 
tête à l'orage : 

— J'affirme la trahison de M. Clemenceau ; je 
me porte garant et responsable de l'authenticité 
des papiers sur lesquels je m'appuye. 

Alors Clemenceau l'injuriait directement : 

— Menteur ! menteur ! menteur ! 

Ces interruptions sans portée, mais d'extrême 
violence, ne laissèrent point de troubler Mille- 
voye. Il se bornait d'abord aux quelques phrases 
qu'il avait écrites et à de brefs extraits des lettres. 
Par quelle aberration oubha-t-il sa promesse, 
donnée la veille au ministre, de passer sous si- 
lence le « congrès de Behring » ? Lisant la lettre 
que nous avons citée, du 2 avril 1893, il ne sut 
pas s'arrêter à ce qui concernait directement 
M. Clemenceau ; il entama la phrase : « Ceci est 
d'autant plus regrettable que le congrès de Beh- 
ring ouvre... » Puis s'apercevant de sa faute, il 
s'interrompit : 

— Avant de continuer, je demande à être cou- 



310 LEURS FIGURES 

vert absolument par l'avis du ministre des affaires 
étrangères et par un vote de la Chambre. 

Cela peut paraître l'habileté d'un homme qui 
veut qu'on l'invite à se taire, c'est surtout une 
grave méconnaissance de la curiosité des assem- 
blées. Certes une majorité était prête à ratifier le 
succès de Millevoye, mais il ne fallait point qu'il 
bronchât. 

Le ministre Develle commença de se dérober : 

— Il nous a semblé impossible de recevoir 
officiellement communication de pièces qui avaient 
été volées. J'ai ici, comme député, un sentiment 
de la dignité et de l'honneur égal à celui que j'ai 
comme ministre, et je ne puis en aucune façon 
approuver la lecture qui nous est faite. 

Le président de la Chambre ne fut pas moins 
équivoque : 

— Ce n'est pas moi qui, tout au moins pré- 
ventivement, puis arrêter la lecture. 

Sur ces deux déclarations si fuyantes, Millevoye 
pourtant devait prendre son point d'appui. Il ne 
le sut ou ne l'osa. Trop engagé, nerveux, demi- 
malade, il se perdit à cette minute même en 
cédant aux badauds, aux conjurés peut-être, qui 
réclamaient une lecture totale. 

M. de Cassagnac venait de se lever : 

— Il nous faut maintenant, monsieur, aller 
jusqu'au bout. Nous ne pouvons plus faire autre- 
ment. 



LE SABBAT NORTON 311 

Millevoye acquiesça. Bien plus, il revint sur 
ses pas, parut prendre du champ pour mieux 
aller jusqu'à ce bout qu'on lui marquait si inso- 
lemment. Il commença de relire les lettres qu'il 
avait déjà fait connaître, il en lut d'autres, il lut 
toutes les autres. On eût dit d'un somnambule. 
Sa complaisance, qui décevait ses amis secrets et 
comblait ses adversaires, suscita un carnaval de 
lazzis et d'injures. Les yeux hagards, la voix fé- 
brile, il tirait des papiers de son dossier, puis de 
sa serviette, puis de ses poches, et sans interrup- 
tion jetait de la houille dans cette injurieuse 
fournaise. Spectacle na\Tant de voir cet honnête 
homme décervelé et comme ensorcelé sous la fré- 
nétique incantation des coquins. Leurs risées 
pourtant une minute le révoltent : 

— Ces lettres, s'écrie-t-il, on les a lues hier 
deux fois dans le cabinet du ministre des affaires 
étrangères. 

M. Develle se lève, quitte son banc et dit à 
demi voix : 

— Ce n'est pas bien, ce que vous faites là. 
Puis, tout haut, ces mots qu'on trouve à 

l'Officiel : 

— Vous n'avez pas donné lecture de ces pièces 
dans le cabinet du ministre des affaires étran- 
gères. 

La Chambre crut prendre Millevoye en flagrant 
délit d'imposture : 



312 LEURS FIGURES 

— Pardon ! répondit-il, je me trompais : c'est 
dans le cabinet de M. le président du conseil. Ces 
pièces ont été lues, comme elles \aennent de l'être, 
et elles n'ont pas paru à M. le ministre des affaires 
étrangères et à M. le président du conseil avoir le 
caractère que vous leur attribuez en ce moment. 

Cependant M. Dupuy parle à l'oreille de M. De- 
velle. La Chambre ne suit pas l'accusateur : eh 
bien ! ils prennent leur résolution. Et froidement 
M. Develle lève la hache, coupe tous les liens : 

— Monsieur, déclare-t-il, puisque, en dépit de 
votre engagement, vous ne gardez pas le silence 
sur cette entrevue, vous m'obligez à dire que, 
dans le conseil des ministres de ce matin, j'ai 
déclaré à mes collègues que, tout en constatant 
votre bonne foi, je croyais que vous étiez victime 
d'une abominable mystification. 

Quoi, ce Develle ! après l'accueil qu'il fit à 
ces papiers ! après qu'il a déconseillé d'ajourner 
l'interpellation ! Remarquez l'équivoque « Vous 
m'obligez à dire », analysez chaque propos des 
ministres au cours de cette séance, vous sentirez 
partout une ambiguïté policière. Qui pouvait 
mieux l'apercevoir que Paul Déroulède ? C'est à 
cette minute qu'indigné de ce mensonge grossier 
du gouvernement, — na\Té de Miïlevoye qui 
manque à ses engagements, — désespéré de son 
adversaire défailli qu'on vient de réconforter, il 
se lève et crie : 



LE SABBAT NORTON 313 

— Vous me dégoûtez tous ! La politique est le 
dernier des métiers ; les hommes politiques, les 
derniers des hommes ; j'en ai assez, je donne ma 
démission. 

Ce que le Journal officiel a traduit : Monsieur 
le président, je sors de cette assemblée, je donne 
ma démission de député ; je ne fais plus de poli- 
tique ici. 

Ah ! le rire de Clemenceau, alors ! rire d'un 
surmené qui ne peut plus se contenir ! Ses gestes 
fuyants de toutes parts ! Il se tape sur les épaules, 
sur les cuisses. Les tribunes s'épouvantent de le 
voir danser sur son banc. Sauvé ! Il se croyait 
sauvé., le petit Kalmouk énervé, en huit jours si 
vieiUi, mais de ressort toujours tendu. Brusque- 
ment il se sépare de sa clientèle qui continue de 
réclamer les lettres. On en a tiré tout l'effet. Il 
pousse en avant Dreyfus, Camille Drejrfus, qui 
s'avance au pied de la tribune et jette le premier 
ce mot d'ordre : 

— La fausse liste maintenant ! Vous avez une 
liste ! Lisez les noms ! 

Et quel soupir, quelle renaissance, quels joyeux 
bonds ! quand MiUevoye, qui ne connaît plus 
aucune consigne, la Ht, cette détestable Uste, et 
associe à Clemenceau, Burdeau. 

Clemenceau eut un geste d'enfant voyou, se 
retournant, lançant à son collègue : 



314 LEURS FIGURES 

— Alors, nous voilà deux ! 

De cette résurrection, la Chambre se convulsa. 
Fureur d'une meute à qui Ton retire son carré de 
viande, terreur aussi d'avoir trop tôt traité ce 
despote comme un mort. Tous, sans une excep- 
tion, se jetèrent sur Mille voye : 

— Le maladroit ! — s'écriait-on, et j'adoucis 
les termes — il a raté son coup. 

De chasseur devenu gibier, déchiré par cette 
bombe dont il avait tout espéré, bloqué à la tri- 
bune, se propose-t-il de n'avoir plus d'amis ? 
Voici qu'après Burdeau il accuse Rochefort ! Ses 
coreligionnaires l'abandonnent. Lui-même ne se 
possède plus. Il a tout lu, ce qu'il fallait lire et 
ne pas lire, et cependant on veut qu'il lise encore. 
Arrivé à cette pointe extrême de son calvaire, il 
saisit sa serviette par deux angles et la secoue 
comme un sac \àde sur l'assemblée foDe elle- 
même et dont les cris de colère se transforment 
en rires stridents. 

Clemenceau restait odieux. Au moindre faux 
pas, toute cette sorcellerie se fût abattue sur lui- 
même. Il le sentit. Il sacrifia le très beau dis- 
cours qu'il avait préparé, qu'il eût si merveilleu- 
sement prononcé. Ses intimes le \'irent enroué 
durant les huit jours qui sui\drent : c'est que, 
pendant cette demi-heure, tourné vers un banc 
du centre, il s'égosilla : 

— Parlez, Burdeau ! parlez ! vous ! vous ! 



LE SABBAT NORTON 315 

M. Auguste Burdeau se leva. Le bras tendu, 
livide de son cœur désordonné dont il allait bien- 
tôt mourir, il flétrit au milieu d'une immense 
émotion son accusateur. 

Sturel, des galeries, regardait avidement cette 
cuve où tous ses espoirs achevaient de s'anéantir. 
Comme la Chambre applaudissait 1 Nelles surtout 
frappa le jeune homme qui savait sa haine de 
Clemenceau ; emporté par la peur et pour que le 
ressuscité le vît, il claquait des mains au-dessus 
de la tête ; on eût dit d'énormes oreilles d'âne 
balancées. 

Un tourbillon d'injures, un cyclone prend Mil- 
levoye sur la tribune, le porte hors de la Chambre. 
Pour lui, momentanément, tout est perdu (hormis 
l'honneur). C'est l'espada qui, manquant le tau- 
reau, se fait siffler par tout le cirque et détourne 
de son quadrille la faveur publique. 

Assurément, dans cette séance, le beau coup 
fut fourni par une autre bande que la « bande 
boulangiste s>. Ce fut même un coup d'une telle 
habileté que les aficionados le devront admirer 
tant qu'il existera un art parlementaire et un art 
policier. Coup d'escamotage : la part de vérité 
s'était évanouie brusquement dans ce tourbillon 
d'imprudences et d'insanités. Et pourtant il y 
avait une part de vérité ! 

Trois mois plus tard, dans le cabinet du juge 
d'instruction, Norton dira : 



3iB LEURS FIGURES 

— Non ! Tout n'était pas faux. Le papier a 
existé. Un fameux papier ! Il y avait un bonhomme 
en vrai pain d'épices. Seulement, voilà, Ducret a 
voulu truquer. Il a tout découpé en tant de mor- 
ceaux, il en a ajouté tant d'autres pour grandir le 
bonhomme qu'à la fin il n'y avait plus de pain 
d'épices ni de bonhomme. 

Ce même Norton ajoutait : 

— Quand on s'est aperçu à l'ambassade de la 
disparition du papier, du bonhomme en vrai pain 
d'épices, on m'a soupçonné, on m'a fait venir et 
lord Dufferin m'a dit : « Vous êtes sujet anglais, 
« vous a\'ez commis un acte de haute trahison en 
« territoire anglais (l'ambassade) ; on peut vous 
« arrêter et vous pendre, o Vo^is pensez si j'ai 
eu peur ! 

— Et pourquoi ne vous a-t-on pas arrêté et 
pendu ? interrogea Déroulède qui assistait à cette 
déposition. 

Le nègre demeura coi. L'histoire se demandera 
s'il n'a pas accepté de détruire l'effet du vrai papier 
en li\Tant un stock de documents fabriqués. 

Rien n'excuse autant Millevoye que ce silence. 
Silence que le juge ne voulut point presser. Le 
mulâtre mauricien, Louis-Alfred Véron, dit Nor- 
ton, est mort peu après en prison, — à moins 
qu'il n'ait repris sa course à travers le monde 
policier et politique en changeant encore une fois 
de nom et peut-être de peau. 



LE SABBAT NORTON 317 

Sturel descendu dans la salle des Pas-Perdus, 
où s'agitait une foule compacte, ne trouva plus un 
homme qui fût de l'opposition. Mille voye ayant 
été dupé par un nègre, tous les chéquards étaient 
devenus blancs. Le cauchemar panamiste était 
dissipé. L'auteur de ce livre déclara : 

— Voilà le droit aux chèques 'consacré ; c'est 
une extension des pouvoirs parlementaires. 

Un cynique lui répondit : 

— Nous sommes sauvés, mais le métier est gâté 
pour dix ans. 

Les députés sortaient de séance avec des figures 
hilares. Après les tragédies héroïques de 1' « Ac- 
cusateur » et de la « Première Charrette », cet 
imbroglio Norton détendait des Français, amis 
ou ennemis, mais tous nés malins. Au bas de 
cette journée où ils guettaient le cadavre de 
M. Clemenceau, ils voyaient venir à la dérive 
M. Lucien Millevoye. La déception des antipar- 
lementaires et l'embrassade des panamistes met- 
taient du vaudeville dans les couloirs. 

Suret-Lefort abordant Sturel lui rappela avec 
fatuité leur conversation de juin 1892 au Palais 
de Justice : 

— Il y a juste une année que je te déconseillais 
cette campagne. Ai-je eu raison de m' abstenir? 
Ceux que vous tuez se portent bien ! 

A deux pas, Bouteiller et Nelles, très entourés, 



3i8 LEURS FIGURES 

faisaient des plaisanteries où ils confondaient 
Delahaye et Millevoye. 

— Nous verrons, dit Sturel avec une fureur 
froide, si BouteiUer et Nelles riront dans trois 
jours. La liste Norton est fausse ? Eh bien ! je 
vais vous publier la liste Cottu, Reinach, Herz, 
Arton... 

Sturel s'approcha de Mouchefrin : 

— Trouvez-moi Fanfoumot, je l'attendrai toute 
la soirée. 

Depuis 1885, c'était la première fois que Sturel 
parlait à Mouchefrin. Ce nain hideux ricana : 

— Fanfoumot doit être sur le quai. Il y avait là 
des gens qui guettaient Clemenceau pour le jeter 
à la Seine. Peut-être s' amusent -ils à noyer Mille- 
voye. 

Il promit que le jeune anarchiste serait chez 
Sturel avant minuit. Il offrait sa main à serrer : 
Sturel y mit vingt francs. 



CHAPITRE XVI 

LA LIQUIDATION CHEZ STUREL 

Sturel habitait un rez-de-chaussée de deux 
pièces, rue des Mathurins, dans une maison où sa 
mère occupait le troisième étage. Ce soir de l'af- 
faire Norton, il dîna avec elle, puis descendit 
préparer la liste des chéquards. 

Son préambule fut bref : 

« J'ai entendu, par Delahaye, les confidences 
« des administrateurs, j'ai vu les documents 
« qu'Andrieux tenait de Reinach et de Herz, j'ai 
« manié chez Herz des pièces authentiques : je 
« dénonce les parlementaires vendus à la Compa- 
« gnie de Panama. Révolté par un long et abject 
« déni de justice, je prends à la gorge ceux que 
fl le gendarme hésite à prendre au collet. Ces 
« concussionnaires nieront ; ils me sommeront de 
« fournir mes preuves. Le jury appréciera ma 
« sincérité et nous départagera. » 

Et tout de suite, il mettait des noms : 

« Bouteiller : son élection de 1885 à Nancy a 
« été payée par la Compagnie de Panama. Il 
« avait pris en mains l'organisation de l'enthou- 

319 



320 ' LEURS FIGURES 

« siasme pour un emprunt de six cents millions. 
« A la fin de 1886, la Compagnie a réorganisé 
« pour lui le journal La Vraie République, où il 
« mit son talent d'écrivain et son influence de 
« député au service du plan lessepsiste. 

« M. de Nelles : il a fait partie de ce que le 
« baron de Reinach appelait des syndicats de 
« garantie... » 

Depuis deux heures Sturel écrivait. Parfois il 
s'interrompait pour réfléchir aux manifestations 
qu'il comptait organiser devant l'Elysée, le Palais- 
Bourbon, le Luxembourg, au cri de : « Dissolu- 
tion ! » et dans le Palais de Justice, au cri de : 
« Justice ! Justice ! » Expédients du désespoir qui 
lui rendaient enfiji la paix de l'âme. Il se jetait à 
l'eau, il pourrait s'y noyer, mais il entraînerait 
avec lui une forte grappe de parlementaires. 

Vers dix heures, on sonna. Fanfournot sans 
doute. Sturel ouvrit. Suret-Lefort entra et dit à 
voix basse : 

— Tu es seul ? 

Puis allant droit au bureau, il se pencha sur 
les papiers : 

— C'est donc vrai ! 

Il lut rapidement et s'indigna : 

— C'est insensé ! Toi, Sturel, recueillir les 
potins du concierge et servir les indignations du 
locataire pauvre contre le monsieur du premier 
étage ! 



LA LIQUIDATION CHEZ STUREL 321 

Sturel, assis dans l'ombre, observait, comme 
un premier signe des tempêtes où il allait entrer, 
les allures de son \asiteur. 

Suret-Lefort tenait sincèrement Sturel pour un 
excentrique dangereux. Il pensait : « Où voit-il 
son intérêt ? Comment agir sur lui ? » Il approcha 
une chaise, fit son visage grave et, baissant la voix, 
ce parfait comédien créa une atmosphère d'inti- 
mité : 

— Aucun de nos amis ne te comprendrait. Con- 
sulte Rœmerspacher, Saint-Phlin, que tu estimes, 
n'est-ce pas. Quelle opportunité de te compro- 
mettre dans une cause notoirement perdue ? Tu 
as vu la concentration cet après-midi. Le parti 
républicain est décidé à interdire toutes ces dénon- 
ciations. Tu n'es pas monarchiste. Dès lors, que 
veux-tu ? Où vas-tu ? Ces gens-là (il désignait la 
liste interrompue des chéquards) ne m'intéressent 
pas : si tu les déshonores (il sourit), je suis plus 
tôt ministre. Mais... (il marqua un temps) il y a 
Bouteiller. 

Sturel se taisait. Suret-Lefort continua : 

— C'est un homme de valeur. Coupable ? Inno- 
cent ? Tu crois le savoir ; je l'ignore. En tout cas, 
un des esprits les plus \àgoureux de cette Chambre. 
Et laisse-moi te le rappeler, mon cher Sturel, sa 
valeur, nous ne la connaissons pas d'aujourd'hui. 

Sturel se cabra. 

— Eh ! Boulanger avait plus de valeur pour ce 

II 



322 LEURS FIGURES 

pays-ci que M. Bouteiller, et Boulanger a plus fait 
pour toi et moi que Bouteiller ; M. Bouteiller 
pourtant l'a déshonoré injustement. 

— Le boulangisme, c'est une autre histoire ! 

— Non, un chapitre de la même histoire : la 
réaction de l'énergie nationale, de la France éter- 
nelle. 

Suret-Lefort sourit du sourire qu'un homme 
positif réserve aux poètes : 

— Mon cher philosophe, dans une heure tu 
déshonoreras qui tu voudras. Je te demande sim- 
plement d'entendre Bouteiller. 

— En cour d'assises ! Ces débats veulent la 
publicité ! 

— Il est à deux pas, en fiacre. 

— Il avoue donc ! s'écria Sturel. 

— Je lui ai promis que tu le rece\Tais. 

— Ce serait piquant, mais bien oiseux. Et puis 
j'attends quelqu'un... 

— Tu n'ouvriras pas. 

— Pardon ! un brave garçon traverse tout Paris 
pour venir à mon appel. 

— Fanfournot. 

— Comment sais-tu ? 

— Par Mouchefrin, et tu auras de la chance s'il 
ne fait pa.s la même confidence à la préfecture de 
police. Ne t'inquiète pas pour le jeune Fanfournot, 
je l'arrêterai dès l'antichambre et nous attendrons 
dans ta chambre à coucher... 



LA LIQUIDATION CHEZ STUREL 323 

— C'est impossible, Suret-Lefort. Laissons cela. 

— Je ne t'ai pas fait cette réponse quand tu as 
désiré que je prisse en mains l'affaire Racadot et 
les intérêts de Mouchefrin... Et tu oublies que, 
dans cette circonstance, Bouteiller s'est conduit 
d'une façon parfaite. 

« Est-ce qu'il me menace ? » pensa Sturel, mais 
il ne put rencontrer le regard de Suret-Lefort. 
Il répondit sèchement : 

— Demande-moi un service personnel. 
Suret-Lefort s'était levé : 

— Je sollicite cette entrevue de la façon la plus 
pressante, comme un bon office pour moi-même. 
Je me suis engagé auprès de Bouteiller. Tu sais 
qu'il subsiste à Bar-le-Duc des suspicions contre 
mon républicanisme ; je serais un boulangiste 
déguisé. Mon amitié bien connue pour toi donne 
un semblant à ces bruits calomnieux. Bouteiller 
peut m' aplanir toutes difficultés électorales. Pour- 
quoi me refuserais-tu une obligeance qui ne t'en- 
gage pas ? Et cette démarche d'un BouteiUer, après 
tout, ne sens-tu pas qu'elle te grandit ? C'est le 
fruit de la victoire avant la bataille engagée ! 

Sturel, depuis le début de ce dialogue, parlait 
comme il jugeait raisonnable, mais tout au fond 
de lui-même il désirait de voir Bouteiller furieux 
ou suppliant, de le connaître avec une face nou- 
velle. Il répéta : 

— Ce m'est extrêmement pénible ! 



324 LEURS FIGURES 

Mais Suret-Lefort le devinait, et tout de suite 
d'un ton léger : 

— Il y a dix minutes, dans le fiacre, en tête à 
tête avec Bouteiller, je me rappelais un conte 
d'Andersen, je me rappelais ce paj^s où les cochers 
sont attelés et fouettés par les chevaux, où les 
moutons mènent paître les bergers. Est-ce assez 
comique que le grave professeur de Nancy se 
morfonde, l'oreille basse, derrière ta porte ! 

Ils s'amusèrent, mais tout de même Sturel eût 
préféré que les choses fussent bien ordonnées : le 
maître vénérable et les disciples déférents. 

Suret-Lefort sortit et réapparut bientôt avec 
Bouteiller. 

Bouteiller en s'engouffrant se heurta des épaules 
aux portes. Ses deux collets de redingote et de 
pardessus relevés fournissaient une note comique 
et basse, parce qu'on voyait qu'il avait eu peur du 
cocher et de la concierge. Sturel, sans lui donner 
la main, dégagea un fauteuil et pria « monsieur le 
député & de s'asseoir. Suret-Lefort s'empressait, 
très souple, très galant homme. Avec moins de 
basoche, son ton serait d'un joli dandysme, mais, 
la jeunesse et la fleur du succès fanées, et par 
exemple s'il prend du ventre, on ne lui verra plus 
que des manières d'entremetteur. Il disparut rapi- 
dement pour laisser les deux hommes causer et 
pour ouvrir si le visiteur annoncé sonnait. Sa sil- 
houette se détachait en sombre sur la porte à 



LA LIQUIDATION CHEZ STUREL 325 

vitres dépolies qui réunissait le cabinet, assez mal 
éclairé, à l'antichambre où brûlait un bec de gaz. 
Cette ombre démesurée, qui semblait guetter, 
convenait à cette scène. 

BouteiUer s'assura que les rideaux de la fenêtre 
fermaient hermétiquement, puis, demeuré debout, 
il essuya les verres de son lorgnon : 

— Monsieur Sturel, ma démarche seule vous 
fait assez connaître si votre projet me touche. 
J'ignore quelles apparences se liguent contre moi 
pour vous autoriser à un tel éclat, mais nous tra- 
versons une crise de fébriHté où l'imagination 
publique, prête à délirer, admet des fantômes 
dont il faudrait hausser les épaules. Étrange dé- 
sordre où les meilleurs serviteurs de la Répu- 
blique doivent se défendre et qui bouleverse tous 
les rapports, puisque moi, votre aîné et votre 
adversaire, je \aens ici faire appel, dans notre 
commun intérêt, à votre sens politique. 

Sturel, assis et les bras croisés, se livrait à la 
volupté d'entendre cette belle voix, qu'une dure 
circonstance ne changeait pas et qui touchait dans 
son âme les bases mêmes de la \àe intellectuelle 
qu'elle y avait posées en 1882. Il eût voulu que 
l'ombre dans la pièce fût encore plus épaisse pour 
mieux cacher le sentiment âpre et tragique dont 
l'emplissait cette scène. BouteiUer semblait à son 
ancien élève, à son ancien croyant, un prêtre dé- 
froqué. Mais quand le député prononça qu'il venait 



326 LEURS FIGURES 

en appeler au « sens politique !> du jeune homme, 
celui-ci éprouva une désillusion : il reconnut le 
professeur, le marchand de leçons, il ne distin- 
gua pas le pathétique dont il espérait souffrir. Son 
émotion diminua ; la gêne seule subsista. 

— ... Ce m'était déjà une souffrance, conti- 
nuait Bouteiller, que des dons appréciés par moi 
avant tous servissent contre mes idées, mais voici 
qu'ils se tournent contre ma personne ! J'ai voulu 
apprendre de vous-même vos intentions. 

— Nous représentons deux systèmes, — dit 
Sturel, avec la dureté d'un homme déçu de son 
plaisir, le plaisir de s'émouvoir noblement ; — 
croyez, monsieur le député, que je regrette de 
trouver mon ancien maître derrière le système 
que j'attaque. 

Bouteiller, tout entêté de politique, ne comprit 
pas que, pour toucher Sturel, il devait parler du 
lycée de Nancy et des obligations qu'alors il pou- 
vait avoir prises sur un petit garçon de Lorraine. 
Il fallait sortir du Parlement, entrer dans l'huma- 
nité. Il ne sut que mêler le ton perfide à l'en- 
nuyeux. 

— Que parlez-vous de luttes d'idées, monsieur 
Sturel, où je ne vois que de misérables attaques 
privées ! Qu'est-ce que des accusations que tous 
les partis peuvent se renvoyer ? De la honte pour 
la France et une menace pour chacun. On dit, 
mon cher ancien collègue, que la Vraie Repu- 



LA LIQUIDATION CHEZ STUREL 327 

blique, quand vous la dirigiez avec ce triste per- 
sonnage de Racadot et avec M. Mouchefrin, eut 
des obligations à la Compagnie de Panama... Per- 
mettez... M. Renaudin, qui aurait été l'agent de 
transmission, ne le nie point, et puis le juge possède 
cette comptabilité. 

— Quel rapport ? dit Sturel indigné. 

— Eh ! sans doute, monsieur Sturel, cela ne 
signifie rien, mais, de ces riens, on -joue aujour- 
d'hui devant un pubUc ignorant. Et vous-même 
vous attisez de pareilles dispositions. Croyez-moi, 
renoncez à votre projet ; personnellement vous y 
trouveriez de graves ennuis, et sans obtenir de 
résultat politique, puisque tous les partis seraient 
atteints. 

— Je ne m'intéresse à aucun des partis parle- 
mentaires ! 

— Il y a là pourtant de nombreux hommes mo- 
destes, laborieux, obstinés et de grande valeur, 
monsieur Sturel. Ils ne vous intéressent pas ! C'est 
trop de délicatesse. Souriez : moi je les admire. Et 
si, pour pénétrer au Parlement, j'avais dû accepter 
un concours qui n'était ni infamant, ni extraordi- 
naire, avant qu'il plût à d'étranges censeurs de le 
déclarer tel, j'estimerais que d'affronter les juge- 
ments injurieux pour se mettre à même de ser\'ir 
son pays, c'est un courage civdque supérieur au 
dilettantisme qui se retire en dégoûté sous sa tente. 

Sturel, déjà suffoqué du coup droit sur la Vraie 



328 LEURS FIGURES 

République, le fut davantage encore de cette « belle 
âme » suppliante, puis menaçante et qui, main- 
tenant moraliste, prenait ses pleins avantages. Il 
commença de discerner chez Bouteiller un sot, 
et, tout au fond, un pau\Te contremaître. 
L'autre continuait : 

— Vous poursuivez un changement de système. 
Eh bien ! quel gouvernement tenez-vous prêt à 
substituer au parlementarisme ? Quelle assurance 
avez-vous qu'on gagnera au change ? Déroulède, 
de qui je ne conteste pas le caractère élevé, a dé- 
sespéré, cet après-midi. Vous sentez-vous plus de 
confiance et pourrez-vous la faire partager au 
pays ? S'il en était autrement et que vous entre- 
prissiez de détruire pour le plaisir de détruire, 
je reconnaîtrais en vous un anarchiste, et si j'ac- 
cordais que vous n'êtes pas l'ennemi privé de vos 
adversaires, ce serait pour déclarer que vous êtes 
l'ennemi public de votre pays. 

— Ta, ta, ta, dit Sturel, qui eut en\'ie de le 
mettre à la porte. 

Bouteiller pâlit davantage et serra les poings 
dans les manches tombantes de son pardessus. 
Sturel étonné de soi-même s'était déjà excusé 
d'un geste. Pendant quelques secondes de silence, 
l'un et 1 autre parurent désemparés. Le député 
reprit saHve, comme un malade avale une pilule ; 
il avalait le plus gros crapaud que la poHtique 
lui eût jamais présenté. 



LA LIQUIDATION CHEZ STUREL 329 

— Je vous avais méconnu à la Chambre, mon- 
sieur Sturel. Je l'avoue, je me suis trompé. Je ne 
vous avais pas distingué. Ne nous quittons pas 
ainsi. Faisons un pas l'un vers l'autre. Laissez 
vos haines, et je me fais fort de dissiper vos dé- 
fiances. Si, par ma requête, je vous pressais de 
me dégager en vous perdant, vous pourriez me 
rejeter comme un embarras de votre carrière. 
Non, ce que je vous demande, c'est une opération 
sage et patriotique. Estimez-vous qu'il con\ienne 
de diminuer des hommes qui, alors même que 
vous le déplorez, représentent la France devant 
l'étranger ! Monsieur Sturel, parmi les boulaji- 
gistes, des Déroulède et d'autres nouveaux venus 
doivent être recueillis ; ce fut toujours mon sen- 
timent. Cherchons ensemble les moyens de notre 
accord. 

Sturel suivait les sonorités de cette belle voix. 
Il se disait : « Voici le chant qui séduisit ma dix- 
huitième année, o Et soudain, d'im mouvement 
irrésistible, il mit son cœur devant BouteiUer. 

— Je fais les distinctions qui s'imposent entre 
celui qui a reçu des services et celui qui a vendu 
les services de l'État. Ce second cas, vous ne l'ex- 
cusez pas. Eh bien ! venez avec nous ! Quelle 
belle figure populaire, nationale, si vous favorisez 
rœu\Te de salubrité conçue en un jour de courage 
par M. Cavaignac ! 

BouteiUer approuvait chaque phrase de la tête 



330 LEURS FIGURES 

et de la main. « Je vous vois venir », disaient avec 
condescendance tous ses gestes. Il vérifiait que 
son ancien et distingué collègue était peu propre 
à la vie publique, si délicate et souvent si triste : 

— Cher monsieur Sturel, ce ne serait pas le 
rôle d'un politique, mais d'un moraliste. Un 
homme d'État, Dieu merci ! n'a pas charge de 
faire régner la vertu ni de punir les vices, mais 
de gouverner avec les éléments existants et d'or- 
donner les forces de son époque. A vouloir subs- 
tituer à ce que vous appelez corruption parlemen- 
taire le règne de la vertu, on compromettrait un 
régime qui dans l'état est le meilleur possible. 

— Ah ! dit Sturel d'un ton brisant, vous nous 
disiez à Nancy : Je dois toujours agir de telle 
sorte que je puisse vouloir que mon action serve de 
règle universelle. C'est peut-être votre enseigne- 
ment qui m'a empêché de plier aux concessions 
qui eussent permis mon succès. Et c'est vous- 
même qui, présent en moi malgré moi, vous don- 
nez la réplique et vous réfutez victorieusement 
quand aujourd'hui vous prétendez me faire 
admettre la nécessité des trafics et des pilleries. 

Ce désaccord entre le BouteiUer éducateur et le 
Bouteiller politique, entre le théoricien et l'homme 
agissant, souvent Sturel l'avait senti, mais jamais 
il ne s'était rendu compte d'une façon aussi nette 
des reproches qu'il avait le droit d'adresser à son 
ancien maître. Il fut heureux qu'ils lui permissent 



LA LIQUIDATION CHEZ STUREL 331 

de clore cette pénible scène sur de la philosophie 
et de maintenir une atmosphère d'idées qui lais- 
sait à l'un et à l'autre sa dignité. 

A cette minute, et les deux hommes levés, le 
timbre de la porte sonna. Sturel saisit Bouteiller 
par le bras et l'attira dans l'ombre. Mais en place 
de la voix de Fanfournot, il entendit un léger 
bruit de soie et un accent féminin dont son cœur 
n'était pas désintéressé : 

— Je désire parler à M. Sturel tout de suite. 
Suret-Lefort, sans tenir compte du système 

convenu, introduisit M™^ de NelJes. A la pâleur 
de cette jeune femme, tous trois devinèrent quel 
intérêt l'amenait. 

Suret-Lefort, à l'issue de l'interpellation ]\Iil- 
levoye et sur les premiers mots du projet de 
Sturel, avait entre\ni l'occasion de se faire un 
titre auprès des « chéquards », et même auprès 
du Parlement tout entier qui, dans une queue de 
campagne panamiste, ne voyait plus qu'une gê- 
nante manœuvTe électorale. Il avertit Bouteiller, 
puis courut chez Rœmerspacher. Il lui dit les 
projets de Sturel d'où le nom de Nelles sortirait 
souillé. Il le pressa de prévenir sans perdre une 
minute cette famille. Il dit : « Cette famille. » 

— Sturel, ajouta-t-il, a trop été leur hôte pour 
pouvoir leur refuser une concession qui, d'ailleurs, 
est conforme à ses intérêts bien entendus. 



332 LEURS FIGURES 

Les Nelles avaient deux intimes à dîner. On fit 
entrer Rœmerspacher qu'on traitait en familier. 
Il dit avec négligence que Sturel allait publier la 
liste d'Alton, qu'il comptait suf des poursuites 
et qu'il ferait entendre des témoins. Le baron se 
leva précipitamment pour caresser au gosier son 
chat qui venait de tousser. 

Rœmerspacher pendant la fumerie resta seul 
avec M°ie f^Q Nelles. 

Désorientée par l'activité et les distractions d'un 
jeune homme que la curiosité, l'héroïsme et la 
mobihté nerveuse attiraient toujours au dehors, 
jVime ^Q Nelles avait mal étalé devant Sturel son 
tendre génie de femme. Le grand art d'embellir 
de douceur l'amour, de l'exprimer dans chacun de 
ses gestes pour ouater la vie et pour lui donner 
un sens, elle l'avait imparfaitement déployé avec 
ce jeune aventureux, à qui elle apportait tantôt 
des rudesses d'amoureuse jalouse, tantôt des effu- 
sions désespérées. Mais, sûre d'elle-même avec 
Rœmerspacher, elle laissa épanouir ses instincts 
profonds ; eUe épura son esprit et ses mœurs de 
la mauvaise éducation qu'elle devait au divorce de 
sa mère, à quelques années de cosmopoHtisme et 
que Sturel avait favorisée. Sous cette nouvelle 
influence, elle oublia les Carlsbad pleins de tzi- 
ganes, le snobisme à la Nelles, et même ses 
plaintes voluptueuses de colombe poignardée 
dans Saint-James. Elle eût voulu voir avec 



LA LIQUIDATION CHEZ STUREL 333 

Rœmerspacher les effets du couchant dans les 
peupliers d'une prairie lorraine ; elle lui racon- 
tait d'une manièie légendaire le bon sens de sa 
grand'mère dans les poches de qui elle avait 
vécu, petite fille, au pays de Domrémy. Avec une 
force d'oubli admirable, elle triait dans son passé 
ses jours sains et normaux pour les faire com- 
plices de leur amitié. Elle répandit pour Rœmer- 
spacher ses qualités de loyale française du Nord, 
avec un geste aussi aisé et franc qu'elle dénouait 
le beau torrent de ses cheveux, au soir, dans sa 
chambre soUtaire. 

Mais le plus merveilleux chez Thérèse ainsi 
transformée, ce fut de comprendre que Rœmer- 
spacher ne s'attacherait entièrement qu'à une 
femme honnête, et depuis trois années eUe cher- 
chait par quel moyen, sans cesser de lui paraître 
telle, elle tomberait dans ses bras. Depuis trois 
années ! et pourtant elle l'aimait comme une 
femme qui sait ce que c'est que l'amour : ce 
n'était pas seulement son imagination, mais tout 
son être qui s'intéressait à une passion où eUe 
eût voulu prodiguer et trouver toutes les féUcités 
d'une joUe femme. Dans son délaissement, eUe 
évoquait, des heures et des heuresj les caresses 
qu'elle aurait eues pour Rœmerspacher, si le bon 
hasard l'avait substitué dans sa vie à M. de NeUes. 
Le matin, après des nuits plutôt pénibles, yeux 
clos dans son Ut, eUe s'abandonnait indéfiniment 



334 LEURS FIGURES 

à son rêve dissolvant. Dans la vie secrète de 
l'amour, leurs désirs, leurs sourires, leurs si- 
lences eussent toujours été en harmonie, pensait- 
elle. Que de fois, et bien qu'il fût timide, elle 
résolut de se donner, mais elle savait d'une sûre 
divination que, seule, la mère de ses enfants le 
fixerait. 

Ainsi tourmentée, Thérèse de Nelles mésesti- 
mait son mari, et pourtant son premier mouve- 
ment fut d'étonnement presque indigné quand 
elle demeura seule avec Rœmerspacher qui lui 
dit aussitôt : 

— Quoi que contienne cette publication, il ne 
faut pas que M. de Nelles parte. 

— Partir ! s'écria-t-elle, vous le croyez donc 
coupable ? 

Le silence de Rœmerspacher la convainquit. 
Son état émut le jeune homme au point qu'à 
Nelles qui venait de laisser ses invités au fumoir 
et qui accourait s'informer, il jeta avec le dégoût 
d'un contemplateur pour un intrigant : 

— Vous êtes sur la liste. 

— Si madame voulait, dit -il en faisant sup- 
porter à sa femme la peine de cette insolence, 
je n'y serais plus demain. 

— Consentez au divorce, répliqua-t-elle avec 
un joli courage, et votre nom, en effet, sera 
effacé. 

Et pour éveiller tout l'amour de Rœmerspa- 



LA LIQUIDATION CHEZ STUREL 335 

cher qui pouvait avoir compris l'outrage du 
mari, elle lui tendait sa main. 
^ Nelles répondit a\-ec la belle tenue d'un ai- 
grefin : 

— Je suis trop reconnaissant de ce que vous 
ferez pour que je veuille vous contrarier. Je ne 
puis divorcer avant les élections. Toutefois, 
M. Rœmerspacher m'est témoin que, si vous per- 
suadez à temps M. Sturel, dès la rentrée des 
Chambres vous serez libre. 

Un homme de loi présent à cette scène eût 
de\iné la vérité : « \'oilà un beau gentilhomme 
qui a mangé toutes les parties disponibles de la 
dot. » 

Quand M™® de NeUes, vers les onze heures, 
entra chez Sturel, était-elle blême d'avoir ainsi 
fiancé son avenir, ou du déshonneur qui pouvait 
l'atteindre, ou du déplaisir de trouver là Suret- 
Lefort et Bouteiller ? Sturel dut lui rappeler 
qu'elle les connaissait. Elle s'excusa sur l'obscu- 
rité de la pièce et, pour couper court à toute équi- 
voque : 

— Je compte que M. Suret-Lefort voudra bien 
me reconduire. 

— Le temps, dit le jeune député, de mettre en 
voiture M. Bouteiller et je viens me tenir à vos 
ordres. 

Sur le trottoir, Suret-Lefort prit sous le bras 



336 LEURS FIGURES 

Bouteiller que cette rencontre avait achevé d'a- 
néantir : 

— Il vous disait « non ». Fort bien ! je préfère 
que vous soyez l'obligé de Nelles. 

Et comme Bouteiller hésitait : 

— La petite est la maîtresse de Sturel... 

— Mais, dit Bouteiller renaissant, s'il efface 
Nelles, j'y suis quand même. 

— C'est ce que je ne tolérerai pas, qu'est-ce 
qu'un justicier qui choisit ! 

— Et s'il refuse à cette femme ? 

— AUons donc ! eUe le quittait pour Rœmer- 
spacher, mais vous voyez qu'elle lui revient. 

Le diplomate Suret-Lefort pèche, comme c'est 
la coutume, en supposant ce que son esprit conçoit 
le mieux, la complication dans l'ignoble. 

Pendant ce temps Sturel baisait les mains de la 
jeune femme et lui disait : 

— Pourquoi ne m'avez-vous pas prévenu de 
votre visite ? 

— N'as-tu pas honte, François, qu'après n'avoir 
pas su me rendre heureuse, tu veuilles encore me 
déshonorer ? 

Bouteiller avait gêné Sturel ; pas un instar<t il 
ne l'avait touché, parce que l'un et l'autre se mé- 
prisaient de naissance. Mais à la voix de Thérèse, 
à ce mélange d'amertume et de douceur, des 
larmes vinrent aux yeux de Sturel que ces événe- 
ments avaient déjà énervé. Les plus intenses vo- 



LA LIQUIDATION CHEZ STUREL 337 

luptés de sa jeunesse lui étaient restituées par la 
.pâleur dont elle était couverte. Ce bel état de fai- 
blesse, ces mains tremblantes, ce tutoiement aussi 
lui arrachèrent ce cri de mélancolie : 

— Qui aimez-vous maintenant, Thérèse ? 
Elle lui répondit bravement : 

— Je vous ai aimé plus que tout au monde. Si 
vous effacez le nom de M. de Nelles, il consent à 
notre divorce et j'épouserai M. Rœmerspacher. 
Vous êtes le premier à qui j'en fais confidence, 
parce que mon bonheur dépend de vous. 

— Soit, dit-il, accordant en une minute ce que 
toutes les insistances ne lui avaient pas arraché. 

Sur le soupir d'une femme, voilà que ce ven- 
geur de la morale publique n'obéissait plus qu'à 
son bon plaisir. En rougissant de son indélica- 
tesse, — mais l'indélicatesse, n'est-ce pas dans 
ces matières la coutume ? — il demanda : 

— Depuis longtemps vous aimez Rœmerspa- 
cher? 

Elle répliqua sans baisser les yeux : 

— Je puis bien vous dire, mon ami, qu'entre 
lui et moi il n'y a jamais rien eu à quoi un indif- 
férent ne pût assister. 

Suret-Lefort, en retrouvant les deux jeunes 
gens, chercha un instant s'il ne s'était pas mépris 
dans ses suppositions. Sturel tint à atténuer la 
démarche de son amie : 

— Mme (jg Nelles s'informe de mes intentions. 



338 LEURS FIGURES 

Je lui dis qu'à son arrivée nous parlions de mon 
projet avec M. Bouteiller et que j'étais décidé à 
ne rien publier. 

Thérèse de Nelles, accaparée par son amour 
pour Rœmerspacher, et fort ignorante des pas- 
sions politiques, n'imagina pas que son ancien 
ami lui fît un sacrifice. Elle exprima le vrai fond 
de sa pensée en disant : 

— De cette façon, M, Sturel passera de bien 
plus agréables vacances. 

Elle se levait. 

— Ne partez pas si vite, lui demanda Sturel. 

« Je vous ai perdue pour l'amour de la poli- 
tique, pensait-il, et aujourd'hui, pour l'amour de 
vous, je perds en outre la politique. » Cependant 
il s'enivrait de l'étrange et délicieux plaisir de 
reconnaître en détail cette figure délicate. Sa ten- 
dresse ranimée, son contentement de lui être 
utile, se mêlaient à l'agrément impur de jouir du 
trouble d'une femme qui devine dans le regard la 
mémoire profonde, ineffaçable, le tutoiement du 
sourire à ses beautés secrètes. 

« Je vais renvoyer ce Suret-Lefort », dirent un 
instant les yeux de Sturel, brillants d'un désir 
auquel Thérèse de Nelles se défendit d'opposer 
acquiescement ou refus. Cette ardeur, qu'elle 
était bien résolue de repousser, l'amusait pourtant 
et réveillait son ancien goût pour la jeunesse 
avide et sans phrases de François Sturel (car les 



LA LIQUIDATION CHEZ STUREL 339 

femmes elles-mêmes sont bien empêchées, et no- 
tamment par leurs perfections physiques, d'at- 
teindre à la perfection morale). Ce ne fut d'ail- 
leurs qu'un éclair de sensualité. Sturel vit les 
difficultés et recula aussi devant la gêne d'âme 
qui eût suivi toute agréable brusquerie. 

Deux amants sincères qui se retrouvent après 
leur rupture, si l'homme a l'occasion de donner 
un gage, et, comme Sturel, de protéger son an- 
cienne amie, créent d'abord un sentiment exquis 
de douceur, de confiance et de regrets. Sturel 
diminué par ses projets anéantis, Thérèse, lasse 
de ses craintes dissipées, causèrent durant une 
demi-heure comme des frère et sœur convales- 
cents. Ce que disait Thérèse n'importait guère, 
mais l'accent renouvelait d'anciens plaisirs, d'an- 
ciennes douleurs et faisait penser à Sturel : 
« Comme je vieillis ! Tant de choses déjà sont 
mortes en moi ! Je ne verrai plus ma vingt-cin- 
quième année. » 

Le cynique Suret-Lefort, si la politique rebâtit 
un jour les Tuileries, pourra devenir quelque joli 
courtisan, car il sait la manière de favoriser les 
choses en paraissant à mille lieues de les deviner ; 
il se montra dans cette soirée sentimentale, dans 
ce triomphe de l'absurde et des motifs esthé- 
tiques sur les raisons raisonnées, leur parfait 
confident. 

Quand Suret-Lefort reconduisit M™^ de Nelles, 



340 LEURS FIGURES 

rue de Prony, très finement, pour la rassurer 
contre toute indiscrétion, il lui dit que M. Bou- 
teiller, désespéré d'avoir été vu, la suppliait de 
taire cette rencontre. Avec l'aveuglement d'une 
femme sensible et bien plus touchée de ce Suret- 
Lefort suspect que de Sturel, elle lui donna ses 
doigts à baiser au sortir de la voiture. 

— Je sais que c'est à vous que nous devons, 
M. de Nelles et moi, d'avoir été avertis. Croyez à 
mon affectueuse reconnaissance. 

Sturel demeuré seul comptait toujours sur la 
visite de Fanfoumot. « Comment vais- je me dé- 
gager ?» se demandait-il en pensant avec une 
sorte de remords à ce jeune intransigeant et à 
leur vague pacte. Il mit la clef en dehors sur la 
porte et se jeta sur son lit. Demi-éveiUé, il rêvait. 
C'était de Thérèse de Nelles et des yeux de peur 
qu'elle avait en entrant. Elle grelottait et, pour 
la réchauffer, il se dépouillait, s'exposait au froid. 
Quand H se réveilla, glacé par la mauvaise circu- 
lation dans son corps que gênaient ses vêtements, 
Rœmerspacher, debout au pied de son lit, le 
regardait. Il était huit heures du matin. 

Cette lampe que contrarie le jour filtrant à 
travers les persiennes, ce dormeur habillé qui se 
soulève sur le coude, ce sont les fausses appa- 
rences d'un désordre de mœurs qu'il faudrait 
préférer au désarroi intellectuel dont souffre 
Sturel en écoutant son ami. Que lui annonce 



LA LIQUIDATION CHEZ STUREL 341 

donc Rœmerspacher ? Son mariage avec M'°*^ de 
Nelles. 

— Tu sens s'il m'eût été pénible que le nom 
qu'elle porte figurât sur la liste. Tu connais les 
idées de Lorraine. Mon père, comme vieux libé- 
ral, pourra bien accepter pour bru une divorcée, 
mais la femme d'un chéquard ! 

Cette histoire de mariage gêne un peu Sturel. 
Rœmerspacher avoue en termes simples son 
amour. Il se félicite d'avoir trouvé les conditions 
d'une vie complète, d'une vie normale. 

— L'intelligence, peuh ! Nous sommes profon- 
dément des êtres affectifs. L'émotivité, c'est la 
grande qualité humaine. La production de toute 
grande découverte, de toute haute et forte pensée, 
s'accompagne toujours d'une émotivlté extraordi- 
naire. Voilà ce que j'ai méconnu pendant des 
années. Tu me trouvais un peu carabin. Je dégra- 
dais mon intelligence en laissant s'atrophier en 
moi les qualités délicates de la vie affective. 

Il avait pris depuis quelques années le ton 
explicatif du professeur : mais sa figure accusait 
de plus en plus de force et de sérénité. Sturel 
pensait : « Voici qu'il rallie la voie où depuis ma 
vingtième année je chemine. Ce qui m'attachait 
aux idées incamées dans Boulanger, puis à cette 
campagne sur Panama, c'était un haut raisonne- 
ment sur les destinées de mon pays, et poussé à 
un degré où l'intelligence rejoint et confirme les 



342 LEURS FIGURES 

passions instinctives. Mais à l'émotivité Rœmer- 
spacher fera sa juste part, tandis que je la laissais 
m 'envahir et me détruire. » 

Sturel évoquait les horloges des carrefours pari- 
siens dont l'aiguille ne se meut pas comme dans 
une montre, d'un mouvement invisible, mais se 
transporte brusquement et à intervalles égaux 
d'une distance assez forte... Depuis la veille, lui 
et Rœmerspacher avaient fait un bond. 

— Je me rends compte, disait-il, qu'on n'échappe 
pas aux maladies de son milieu. Tu me remercies 
de ne point dénoncer les chéquards, mais je deviens 
ainsi leur comphce. Quelle explication vais-je don- 
ner à un esprit simpliste comme Fanfoumot ? 

Il raconta l'accord qu'il avait conclu pour une 
action dans la rue avec le fils du concierge de 
Nancy. 

— C'est admirable, remarquait Rœmerspacher. 
Le voilà toujours, ton indi\ddualisme. Tu veux 
contenter ton sentiment du juste même aux dépens 
de la paix sociale. Que ces parlementaires soient des 
êtres vulgaires, nuisibles, tout à fait méprisables, 
cela n'est point douteux. Mais ils sont la force, et 
la société est intéressée à ne pas disjoindre d'eux 
l'idée de justice, tant qu'elle n'a pas un autre per- 
sonnel aussi fort, entre les mains de qui trans- 
porter la justice. Au 27 janvier, j'admettais que 
Boulanger chassât les parlementaires, parce qu'il 
pouvait assurer l'ordre pour le lendemain, mais 



LA LIQUIDATION CHEZ STUREL 343 

dans l'état des choses, quand tu t'appuies sur des 
Fanfournot, tu n'as évidemment aucune chance 
d'être le phis fort et de devenir le pouvoir légal : 
tu poses une bombe ; tu es un anarchiste. 

Ils causèrent ainsi quelque temps, tout à fait 
séparés désormais, mais nullement irrités, et 
Rœmerspacher dit encore à Sturel : 

— Tu devrais écrire. Cette passion, cette exci- 
tabilité, c'est le ton qui plaît le plus à notre 
époque : un grand nombre de personnes sentent 
ainsi la vie. 

Vers deux heures de l'après-midi Sturel reçut la 
visite de Fanfournot. 

— Tout est prêt, dit le jeune anarchiste. 
Sturel l'arrêta : 

— Je ne publierai pas la liste. Décidément, après 
les papiers Norton, elle passerait pour une inven- 
tion. 

Fanfournot prit la mine la plus fîère et la plus 
méprisante. Mais précisément cette fierté, ce mé- 
pris, quelle misère intellectuelle ! quelle basse 
confiance en soi ! Sturel se repentit d'avoir con- 
tribué à exalter chez cet enfant le sentiment de 
la justice. Seul avec ce primaire exalté, il constata 
que dans l'état où était arrivé la lutte contre 
les parlementaires, et n'étant plus qu'eux deux à 
la mener, il ne poursuivait plus que sa satisfaction, 
qui serait d'humilier et d'envoyer au bagne ces 



344 LEURS FIGURES 

gens-là, et qu'ainsi comme eux il n'avait pas 
d'autre fin que soi-même. Cela senti dans un éclair, 
il parla raisonnablement : 

— Intelligent comme vous l'êtes, vous devriez 
travailler, etc., etc. 

« Les voilà bien tous ! Ah ! bourgeois ! » sem- 
blait dire Fanfournot, qui répliqua : 

— Je sais ce qui me reste à faire. J'ai eu tort 
d'avoir confiance en vous. L'action solitaire vaut 
mieux. 

Une fois de plus, Sturel entrevit un mystère dans 
la vie de Fanfournot. Ce mystère précédemment 
l'eût excité ; dans son état de dépression, il se 
félicita d'éviter un gouffre inconnu. 

— Vous avez sans doute pris des engagements 
pour les préparatifs? dit-il, en tendant deux bil- 
lets de banque. 

— Il y a des frais, répondit l'anarchiste qui 
empocha. 

Sa satisfaction fut de ne pas daigner s'expliquer 
davantage ; il se leva et gagna la porte avec une 
raideur de tout le corps qui exprimait, comme 
son mutisme, la plus violente réprobation. 

Sombre enfant qui dédaigne la paix et qui, 
pour fondre sa dureté, ne trouve aucune sympa- 
thie ! cœur généreux d'adolescent dans les soli- 
tudes de Paris et dans un temps où l'ordre social 
protège ouvertement les plus basses infamies ! 
Sturel éprouva un mouvement de pitié, voulut le 



LA IJOUIDATION CHEZ STUREL 345 

retenir, puis se dit : « C'«6t de tout© façon un 
homme perdu l » 

Sturel acheva la journée avec sa mère. Jamais 
elle ne lui inspira une plus tendre et plus respec- 
tueuse affection. C'est qu'on souffre trop d'attri- 
buer tout son échec à sa propre faute et que Stu- 
rel, abjurant sa confiance habituelle dans la 
puissance des volontés particulières, soumettait 
rindivddu aux circonstances, le rattachait à de 
vastes ensembles. Dans son père regretté, dans sa 
mère assise auprès de lui, il reconnaissait les maî- 
tres de sa destinée, des êtres de qui il n'était que 
le prolongement. Saturé et humilié de soi-même, 
Sturel, à se comprendre comme conditionné et 
nécessité, ressentait cette sorte de paix morne 
que donne le bromure. 

Avec une singulière persistance, un tableau 
qu'auraient dû remplir d'ombre les années se 
levait du fond de sa mémoire et l'émouvait. C'était 
une promenade en voiture après une maladie. 
Jeune garçon de seize ans et déjà orienté vers 
les magnificences de la poésie et les grandes 
rêveries sur le « moi », il faisait sa première 
sortie de convalescent avec sa mère ; mais, au 
bout d'une heure, les cahots l'ayant fatigué, ils 
s'asseyaient dans une prairie et déballaient un 
goûter d'écolier, du pain, des fruits, une « raie » 
de chocolat. Petite fête d'enfant modeste : elle 



346 LEURS FIGURES 

contrastait aimablement avec les orgueilleuses 
idées qui commençaient de croître en lui et qui 
peut-être n'avaient pas été étrangères à sa iièvre ! 
Cependant il ne mangeait pas, se voyait pâle 
dans les yeux de sa mère inquiète et respirait 
avec une intensité prodigieuse l'air, le soleil, les 
forces éparses de Lorraine... Pourquoi donc, après 
quatorze ans, évoque-t-U ces enfantUlages ? C'est 
qu'ils demeurent à la racine de toutes ses pensées ; 
c'est qu'aujourd'hui, dans ce soir d'été, convaincu 
de ses échecs de politique et d'amour, se sentant 
de toutes parts « en l'air », auprès de sa mère 
encore il se retrouve tout naturellement et, der- 
rière elle, en fond de tableau, il voit les hori- 
zons de son pays, des lignes simples, où rien ne 
rétonnerait ni le dominerait. Prompt à se décou- 
rager, à détester les lieux de sa défaite, il entre- 
voit sur un terrain moins vaste et dans une disci- 
pline toute prête la possibilité d'agir avec effet. 
Au cours de cette soirée, il lui demanda : 

— Pourquoi ne retournerions-nous pas en 
Lorraine ? 

— Qu'y faire ? dit M™^ Sturel. Nous n'y con- 
naissons plus personne, et personne, François, 
ne t'y reconnaîtrait. 

Ils se virent comme deux exilés. 

A cet instant des cris éclatèrent dans la rue des 
Mathurins, si terribles, qu'après une seconde une 
masse d'indi\àdus, tous les passants, couraient sur 



à 



LA LIQUIDATION CHEZ STUREL 347 

les trottoirs, sur la chaussée, et leurs « Arrêtez- 
le ! », leurs cannes levées, leur expression épou- 
vantable de fureur donnaient évidemment la chasse 
à un gibier que M°^® Sturel et son fils n'aperçu- 
rent pas tout d'abord. Mais sous un réverbère, 
soudain, avec vingt mètres d'avance, un être lancé 
comme une flèche passa, et d'une allure surhu- 
maine, au point qu'à le voir un petit enfant eût 
pleuré. Il gagnait sur sa meute ; il eût peut-être 
vécu très vieux si, dans le moment où il franchis- 
sait encore le cercle lumineux d'un réveibère, 
une chaise violemment jetée d'une porte ne l'eût 
atteint à travers jambes. Il s'en alla rouler à vingt 
mètres en pleine ombre où l'océan humain, — 
comme les lames qui, plus vite qu'un cheval au 
galop, montent la grève du Mont-Saint-Michel — 
le rejoignit et le recouvrit. 

Les journaux du lendemain racontèrent qu'une 
bombe avait été lancée dans un café, où elle avait 
estropié trois ou quatre personnes, par un jeune 
homme que la foule avait bientôt forcé, arrêté et 
déchiré. Il se nommait Fanfoumot. 

Avant d'expirer au poste, il avait célébré son acte, 
hautement équitable, disait-il, parce qu'il frappait 
au hasard et que chacun des membres de la société 
est responsable des injustices sociales. Il ajoutait 
toutefois ne s'y être décidé que pour utiliser son 
engin, après avoir reconnu dans la journée l'im- 
possibilité d'atteindre les plus hauts coupables. 



CHAPITRE X\1I 

SURET-LEFORT MANGE BOUTEILLER 

Aux élections d'août-septembre 1893, le plus 
grand nombre des chéquards furent réélus. 

Comme jadis après la fièvre boulangiste, l'accès 
de Panama tombé, on était revenu au plus immo- 
ral « chacun pour soi ». Dès l'instant que l'oppo- 
sition avait écarté les moyens révolutionnaires et 
refusé d'exiger une dissolution, les parlementaires 
ne s'étaient plus inspirés que du « Sauve qui 
peut ! *> ordinaire. Devant les électeurs, ils s'én- 
tr 'aidèrent ou se trahirent, selon leurs conve- 
nances, qu'ils fussent de droite ou de gauche, 
intacts ou tarés. 

Nelles et Bouteiller lièrent partie. Le premier 
échoua ; les ennuis qu'U avait de sa femme y con- 
tribuèrent. Bouteiller réussit, mais il revint à 
Paris chargé de dettes et d'une impopularité que 
nourrissaient les rancunes des boulangistes, sa 
vénalité probable et son évolution vers le modé- 
rantisme. 

Quelques jours après la rentrée, Bouteiller 



SURET-LEFORT MANGE BOUTEILLER 349 

occupant la tribune, un nouvel élu socialiste, 
enivré de son mandat et pareil au taureau quand 
il entre tout frais dans l'arène, lui cria : 

— Racontez-nous plutôt vos bénéfices du 
Panama ! 

Très pâle, encore fatigué de sa rude campagne 
électorale — et l'on disait que depuis ses dégoûts 
il prenait des habitudes de débauche — Bouteiller 
se pencha pour que les sténographes lui répé- 
tassent l'interruption. Il haussa les épaules, mais 
pressa son débit. A chaque phrase maintenant les 
socialistes l'interrompaient : 

— Et Panama ? 

La majorité, mécontente que l'orateur donnât 
l'occasion de renouveler ces scandales, le soute- 
nait mollement. Il prit ses notes en main ; on vit 
vaciller les feuillets. 

— Vous tremblez, lui jeta son cruel interrup- 
teur. 

Et machinalement, sur la table de la tribune, il 
posa les papiers. 

Peu de jours après, il y eut une réunion de la 
gauche radicale. Suret-Lefort, qui venait d'être 
réélu avec la complaisance secrète des conserva- 
teurs, exposa les idées de Saint-Phlin. Il demanda 
que des leçons de choses et des promenades mis- 
sent les jeunes instituteurs, dans les écoles nor- 
males, au courant des besoins régionaux. Il fit 
valoir que ce serait élargir l'influence locale des 



350 LEURS FIGURES 

instituteurs. Bouteiller appuya son jeune collègue. 
Et c'est alors qu'au milieu d'un morne silence on 
vit une scène dépouillée de pittoresque, mais infi- 
niment tragique dans ses dessous. 

Suret -Lefort aspirait à prendre dans la majorité 
républicaine la place que Bouteiller compromis et 
décrié ne semblait plus en puissance de tenir. Et 
puis le jeune ambitieux était excédé de la supré- 
matie que son collègue exerçait en Lorraine. Il 
faut reconnaître une grande vérité d'où naissent 
les amertumes des hommes de parti : un soldat 
déteste plus son lieutenant que le lieutenant de 
l'armée ennemie. Les dégoûts qui saturent bien 
vite un homme plongé dans la politique lui 
viennent moins de ses adversaires que de ses 
coreligionnaires. 

Suret-Lefort osa dire : 

— Je réclamerai un crédit supplémentaire et 
déposerai une motion, mais je demande ici que 
M. Bouteiller n'intervàenne pas pour faire perdre 
quarante voix, comme il y a cinq jours. 

Un silence succéda ; on baissait les yeux. Le 
coup si rude ne fit pas chanceler Bouteiller. Il 
répliqua. C'était improvisé et ce fut superbe. Il 
savait qu'en politique il faut toujours se composer, 
au mieux des circonstances, l'attitude d'un homme 
qui n'envisage rien que l'avantage général. Et 
puis, pas d'injustice : il y a une chose qu'on ne 
peut contester à ce désagréable Bouteiller, c'est 



SURET-LEFORT MANGE BOUTEILLER 351 

une sorte de magnanimité professionnelle ; il se 
prise si haut qu'il confond toujours ses propres 
intérêts et les intérêts de son parti. 

— Je remercie, dit-il en substance, mon ami 
Suret-Lefort de m'avoir fait songer que l'heure est 
peut-être venue de céder la place à des talents 
plus jeunes. Je répondrai pourtant à ce qu'il dit 
de mon impopularité devant la Chambre. Ce qu'on 
poursuit en moi, c'est l'homme qui s'est mis en 
travers du honteux torrent boulangiste, c'est 
l'homme qui s'est opposé à la campagne d'ou- 
trages et de soupçons menée au nom d'une hon- 
nêteté suspecte contre la politique républicaine. 
Le boulangisme, sous quelque nom qu'il se masque, 
a-t-il fini ses entreprises ? Je renoncerai à la vie 
publique quand les nouveaux venus de mon parti 
m'auront prouvé qu'ils sont à même de triompher 
sans leurs anciens. 

Il traita ce thèm.e avec une admirable vigueur, 
brièvement. Mais quand il eut terminé, lui qui 
avait si fort l'habitude de la parole, il était trempé 
de sueur. On l'admira ; on ne changea point des 
résolutions arrêtées en secret : Suret-Lefort fut 
désigné pour parler seul. 

Certes, aux yeux du psychologue, l'extérieur de 
Bouteiller ou de Suret-Lefort ne promet rien que 
de mauvais. Chez le souple Suret-Lefort, comme 
chez Bouteiller durci déjà par quelque usure, les 
yeux se montrent ardents, la bouche sans huma- 



352 - LEURS FIGURES 

nité, la physionomie fausse et terrible. Ni l'un ni 
l'autre n'ont d'amis : ils ne se proposent jamais 
rien que pour surnager et pour dominer, et ils ne 
s'interrompent jamais de cette fm^eur. Toutefois, 
Suret-Lefort, plus éloigné que BouteUler de la 
première fournée républicaine où il y eut des 
hommes d'État, est avant tout « électoral », c'est- 
à-dire amène, bénisseur et sachant rire. Par là il 
comptait chez ses collègues et chez les journalistes 
plus de sympathies que son rival du jour : ce fut 
une traînée de poudre pour se réjouir de son succès. 
En sortant de la Commission, Bouteiller ne 
quitta point le Palais-Bourbon ; il prit sa place 
en séance, et les félicitations qu'à deux pas 
Suret-Lefort recevait lui firent comprendre à quel 
complot il succombait. Son échec prenait l'am- 
pleur d'une exécution. Il crut sentir au dedans de 
lui-même des cavernes qui s'ouvraient, des réser- 
voirs obscurs de sensibilité. Chez tout homme il 
paraît y avoir une âme de poète. Certains meurent 
sans l'avoir entendue. Bouteiller ne l'entendait 
pas alors qu'il était jeune, enivré par ses succès, 
amoureux tout frais de sa cause. Mais cet après- 
midi quand, pour le bien des idées mêmes 
auxquelles il s'est donné corps et âme, tous ses 
amis se rallient au médiocre et brillant Suret-Le- 
fort, Bouteiller trahit dans son regard et jusque 
dans son teint terreux une extraordinaire puis- 
sance de tristesse. Contre ses adversaires et pour 



SURET-LEFORT MANGE BOUTEILLER 353 

son parti, il eût avec ivresse trouvé d'immenses 
réserves d'énergie, mais être renié, livré en déri- 
sion ! Et quel moyen de se venger ? En s'arrachant 
de ces coreligionnaires qui le sacrifient, il rom- 
prait des liens faits de sa chair et par où un même 
sang les vivifie. 

Pour diminuer si possible la portée de l'inci- 
dent, il se contraignit, avant de quitter la Chambre, 
d'adresser quelques mots à Suret-Lefort qui, cour- 
tois, bref et distrait, prit avec rapidité tous les 
avantages de sa nouvelle importance. 

Cette exécution hypocrite parut rompre les reins 
à Bouteiller plus sûrement que les scandaleuses 
séances de la dernière législature n'avaient fait 
aux panamistes. Il semblait qu'avant de commen- 
cer une ère de paix et d'oubli on s'accordât sur 
une concession nécessaire. 

Ce vaincu ne dormit pas. Il se disait : « J'ai 
refusé deux ministères, et, moi qui trois fois ai 
été rapporteur général du budget, cette année je 
ne serai même pas de la Commission. » Ce n'était 
pas un homme affaissé, un de ces coureurs que 
l'on voit abandonner leur bicyclette, se coucher à 
terre et souffler : « Laissez-moi, je ne peux plus 
vouloir. » Il était prêt à pédaler, mais ses entraî- 
neurs se jetaient sur lui pour l'empêcher de gagner 
la course. 

Dès la première heure, le lendemain, il sortit 
sans but. C'était un de ces matins légers où le 
12 



354 LEURS FIGURES 

soleil d'octobre donne l'illusion que les rues de 
Paris sont pleines de fleurs. Il ouvrit d'abord les 
journaux qu'il lisait chaque matin. Deux journa- 
listes, ses créatures, taisaient qu'il eût été candi- 
dat, et se bornaient à enregistrer la désignation 
de Suret-Lefort : ils cherchaient ainsi piteusement 
à diminuer la portée de l'échec ; en somme, le 
succès de Suret-Lefort donnait satisfaction au 
parti républicain et ils eussent été maladroits de 
laisser percer d'autres préoccupations. Un à un, 
sur son chemin, Bouteiller ramassa tous les jour- 
naux. Quelques-uns portaient en manchette : 
« Exécution des chéquards. » Cette injure collec- 
tive lui donna une amère satisfaction : elle mon- 
trait le faux calcul des lâches qui le sacrifiaient. 
Mais une série d'interviews prises à la Chambre 
auprès de ses intimes l'empoisonnèrent : se sen- 
tant suspects, ils applaudissaient bruyamment au 
succès de leur « ami » Suret-Lefort. 

Cet ensemble créait à Suret-Lefort un véritable 
triomphe, un éclat de jeune gloire, d'adolescence 
aisée où chacun à l'envi apportait son hommage. 
Tout chez lui disait la pureté, un fécond avenir. 
Son avènement nettoyait la Chambre. Bouteiller 
éprouva les passions d'un officier qu'on dégrade. 
Son jeune collègue lui brisait son épée. En outre, 
ses complices en Panama lui mettaient le pied 
au bas des reins : il se voyait tragique et din- 
donné. 



SURET-LEFORT MANGE BOUTEILLER 355 

Il rentra chez lui en fureur, d'autant qu'il était 
à jeun et que des fatigues accumulées le livraient 
à ses nerfs. Dans son antichambre souvent assié- 
gée comme un cabinet de ministre, Nelles l'atten- 
dait tout seul. Un Nelles vieilli et très excité 
contre Suret-Lefort qui plaidait pour M™^ de 
Nelles dans leur divorce. Bouteiller s'irrita qu'un 
si piètre vaincu admît qu'ils lieraient partie : il 
le mit à la porte, puis il convoqua des gens de sa 
clientèle, des collègues que jadis il avait désignés 
aux bienfaits du baron de Reinach. Deux seule- 
ment vinrent à la nuit. 

— On nous a rapporté, dirent-ils, que vous 
vous plaignez d'avoir été abandonné. 

Bouteiller attendait qu'ils lui offrissent une re- 
vanche. Il désirait se faire nommer de la Commis- 
sion des crédits. Quel choc douloureux quand ils 
développèrent leur pensée ! 

— Vous avez commis une maladresse en parlant 
dès le début de la session... Vous ne le croyez 
pas?... L'animosité d'une partie de la Chambre à 
votre endroit est un fait, quoi qu'on en pense 
d'ailleurs. Cela peut s'arranger, mais faites le 
mort. Beaucoup de nos amis estiment qu'une 
seconde faute a été de vous mettre en concur- 
rence avec Suret-Lefort. Nous nous sommes fait 
battre, et sur son nom il n'y avait pas à lutter : 
il fallait le soutenir. 

La surprise, la fureur dressèrent Bouteiller : 



356 LEURS FIGURES 

— x\vons-nous des amis assez insensés pour 
accepter un pareil néant ? 

— Il n'a pas d'ennemis : il a su enterrer son 
boulangisme. De 1885 à i88g, il n'était pas dé- 
puté : les professeurs de vertu ne peuvent rien 
lui reprocher. Il n'y a pas à dire, ces gens de la 
Libre Parole vous font bien du tort ; ils ont du 
talent, de l'influence. 

En vain Bouteiller voulut-il leur prouver l'im- 
possibilité que des vieux républicains agréassent 
Suret-Lefort. Ils secouaient la tête en hommes 
qui ne jugent pas à propos de rapporter tout ce 
qu'ils entendent et voient. 

— Prenons mes collègues de Lorraine, disait-il. 
Les deux amis de Bouteiller se regardèrent en 

souriant : 

— Vos collègues de Lorraine ! Eh bien, savez- 
vous ce que disait l'un d'eux à Suret-Lefort au 
sortir de la Commission : « Je ne sais vraiment 
« pas pourquoi j'ai soutenu Bouteiller. J'aurais 
« aussi bien fait de marcher avec vous. » 

Bouteiller haussa les épaules et cria que c'était 
un radotage. Puis il commença de récriminer 
contre Suret-Lefort : 

— C'est l'instrument des réactionnaires ; on 
sait qui le mène dans cette question d'enseigne- 
ment provincial et vous verrez, si je n'interviens 
pas, dans quelle voie de régionalisme et d'obscu- 
rantisme terrien il vous engagera. Je puis prouver 



SURET-LEFORT MANGE BOUTEILLER 357 

ses constantes attaches boulangistes. Il n'était pas 
fier dans les premiers temps à la Chambre, quand 
il quémandait des poignées de main républicaines ! 
Comment a-t-il osé se porter contre moi ? 

Bouteiller ne parlait point à des hommes du 
monde, mais à des professionnels. Avec la forte 
logique des politiciens pour qui seul le fait vaut, 
ils l'interrompirent : 

— Puisqu'il a réussi, il a eu raison : il n'y a 
plus à discuter. 

Ce mot descendit dans les parties les plus pro- 
fondes de Bouteiller en ravageant tout sur son 
passage. Resté seul, cet homme de valeur, subi- 
tement chassé de son cadre, fit de la poésie sen- 
timentale (tel un infiuenzé eut fait de l'albumine). 
Comme un chien abandonné va flairer les maisons 
où il eut sa soupe, sa niche et les brutalités ami- 
cales d'un palefrenier, BouteiUer, au cours de cette 
semaine où il fuyait la Chambre, passa plusieurs 
fois, le soir, devant la République Française. A la 
façon des amants malheureux, il se complut par 
un besoin d'antithèse cruelle à se rappeler dans 
quels sentiments, jadis, il avait franchi ce seuil 
de Gambetta. Qu'était-il alors ? Une jeune bête 
primée dans les concours. Ah ! le bonheur, la force, 
la beauté de la jeunesse, pour qui tout est facile ! 
Est-ce bonheur de jeunesse ou prodige de diplo- 
matie ? ce nouveau venu de Suret-Lefort vient 
de jouer, d'exécuter un des cerveaux les plus 



358 LEURS FIGURES 

politiques et peut-être le meilleur financier de 
la Chambre. Devant ce vainqueur, qui avait mis 
si peu à pointer et à percer, son envie et son 
étonnement s'exaspéraient jusqu'à l'admiration 
douloureuse. 

Dans son délaissement, se voyant exclu de la 
tribune et bientôt de la Commission du budget, 
d'une façon si éclatante et si publique, après une 
si longue habitude de mener tout et de brutaliser 
tous, il s'occupa, par cruauté envers soi-même et 
comme il eût fait vis-à-vis d'un mauvais agent, à 
repasser les circonstances de son échec. Il ne 
porta pas un instant son esprit sur le fait initial, 
sur l'argent accepté en 1885 de la Compagnie de 
Panama pour son élection. Ce jour-là, il avait agi 
selon la nécessité et choisi le moindre mal, puis- 
que la démocratie n'a pas encore l'esprit po- 
litique de supporter les frais électoraux de ses 
défenseurs. Mais il se reprocha de n'avoir pas 
trouvé les moyens d'action nécessaires pour 
asseoir son autorité. Cette impuissance n'était- 
elle point de la fatigue physique et le début de' 
cet appauvrissement qui, chez quelques-uns, 
commence dès la quarantaine ? Bouteiller, qui 
avait toujours été dur envers les faibles, s'accabla 
avec acharnement. Il se rappelait le mot de son 
tailleur qui, cette semaine, lui prenant mesure 
d'une redingote, répétait à chaque minute : « Vous 
avez forci, monsieur, vous avez Jorci. » 



SURET-LEFORT MANGE BOUTEILLER 359 

Après avoir été une catastrophe pour Bou- 
teiller, une menace pour les chéquards, une nou- 
velle pour les salons, l'incident continuait à 
développer des conséquences : on parla de Suret- 
Lefort pour la Commission des crédits. Cela 
redoubla le fracas, tellement que le bruit courut 
d'une scission des jeunes et des vieux dans le 
parti républicain. Quand on en vint au vote, 
Bouteiller vota à bulletin ouvert pour Suret- 
Lefort. Mais, deux jours après, il se mit au lit avec 
une forte néphrétique. 



CHAPITRE XVIII 

DÉRACINÉS, DÉSE^-CADRÉS, MAIS NON 
PAS DÉGRADÉS 

Le 3 décembre, le rideau se tira et l'on vit en 
pleine scène parisienne l'effet de tous ces travaux 
de coulisse. Suret-Lefort devait demander à la 
Chambre un crédit supplémentaire de i,ooo francs, 
à titre d'indication, pour l'enseignement régio- 
nal dans les écoles normales. Il attira une foule 
naïvement engouée. Panama aboutissait à des- 
cendre d'un rang les vieux chéquards et à leur 
substituer des cadets. On aimait de Suret-Lefort 
qu'il fût pareil à Bouteiller, mais plus beau, 
puisque tout neuf. 

Peu de jours auparavant, Suret-Lefort avait pré- 
venu Rœmerspacher que le divorce des Nelles 
allait être prononcé. Son influence grandissant au 
Palais avec son importance politique lui avait 
permis de mener cette affaire avec une mer- 
veilleuse rapidité. Encore neuf mois et la brillante 
baronne de Nelles deviendrait, sous le nom de 
M^^ Rœmerspacher, une heureuse et apaisée 

360 



DÉRACINÉS, DÉSENCADRÉS... 361 

petite Lorraine. Pour être agréables à leur avo- 
cat, qui tenait à faire salle comble, les deux « pro- 
mis » assistaient à la séance du 3 décembre. 

M™® de Nelles, délicieuse de joie, de jeunesse, 
d'oubli total du passé, était habillée beaucoup 
plus simplement que jadis, et chez Rœmerspacher 
il n'y avait plus trace de bohème. A trente ans, 
c'était un homme de poids, fort correct, presque 
un candidat à l'Académie des Sciences morales 
et poHtiques, mais qui sur le tard deviendra un 
peu « ours 9. 

En attendant que leur ami eût la parole, ils 
causaient dans la tribune avec Saint-Phlin, venu 
de Lorraine pour entendre l'exposé parlementaire 
de ses idées. Ils parlèrent de Sturel. 

— Le pau\Te garçon, dit Rœmerspacher, est 
tombé dans la \'aine agitation des conspirateurs. 
Quand on a pris goût à ce breuvage-là, on ne 
guérit plus. 

Puis Rœmerspacher raconta une visite de Re- 
naudin, devenu l'agent principal d'une grande 
maison de pubhcité et qui lui avait dit : « Je tiens, 
« par vieille amitié, à t'avertir que divers jour- 
« naux, documentés par Mouchefrin, vont rendre 
« compte du procès en divorce de la baronne de 
« Nelles. ^loyennant un léger sacrifice, cette 
« dame pourrait é\'iter ce désagrément. » 

— Je lui ai répondu en confidence que M™^ de 
Nelles quittait son mari parce qu'il avait été mêlé 



302 LEURS FIGURES 

à des histoires de corruption, et qu'en corrompant 
Mouchefrin je craindrais de déplaire à une femme 
si scrupuleuse. 

Ils rirent tous trois et l'on voyait bien le com- 
promis qui s'établissait entre le caractère de 
Thérèse de Nelles et celui de Rœmerspacher : il 
avait pris ce qu'elle avait perdu de hauteur. 

Saint-Phlin, convaincu jusqu'à l'évidence par 
la vue de ces deux jeunes gens qu'il se trouvait en 
présence d'une bonne pierre de l'édifice français, 
d'un excellent élément de conservation sociale, 
souhaitait qu'un prêtre d'esprit trouvât un expé- 
dient pour bénir leur mariage. Il ne voulait pas 
imposer une divorcée à sa femme, et pourtant il 
rêvait de recevoir les Rœmerspacher à Saint-Phlin. 

Le succès de Suret-Lefort fut immense, surtout 
quand il s'écria : 

— Ne craignez point les conseils que donne la 
terre au jeune intellectuel qui la parcourt guidé 
par un véritable penseur. Si profond qu'il fouille 
notre sol de Lorraine, le fils des hommes de 89 
n'y trouvera rien de local ni de particulier. A 
peine l'a-t-il ouvert, le sillon s'emplit de lumière ! 
Pure lumière de la patrie ! que dis-je, messieurs ? de 
la civilisation mondiale ! Elle dissipe les mauvaises 
exhalaisons du passé. L'homme libéré, spiritualisé 
par ses constants efforts, n'a plus de sens que puis- 
sent asservir les préjugés de clocher et de race. 

En écoutant ce traître, Saint-Phlin tourna sa 



DÉRACINÉS, DÉSENCADRÉS... 363 

pensée vers Sturel, mais une pensée presque hos- 
tile : « S'il n'avait pas toujours obéi à ses nerfs, 
quelle belle occasion il eût trouvée aujourd'hui 
pour développer la philosophie nationale ! 9 

Rœmerspacher devina la souffrance du pauvre 
Saint-Phlin, si mal interprété. Il lui mit familiè- 
rement le bras autour du cou pour l'attirer et, à 
l'oreille : 

— T'inquiète pas, Henri, tu gagnes du terrain. 
Suret parle comme Bouteiller, mais il plaide où 
Bouteiller prêcherait. C'est l'avocat succédant à 
l'apôtre. 

Et puis un quart d'heure après, comme Suret- 
Lefort, en gâtant de libéralisme les dures doc- 
trines de nécessité qu'implique la foi dans la 
terre et les morts, plaisait à droite et à gauche, 
Rœmerspacher, trop amant de la vie pour mé- 
connaître que, sous un succès, il y a toujours une 
vertu, dit avec complaisance : 

— Le bon petit soldat lorrain ! Pour devenir 
général, maréchal de France, vois comme il est 
prêt à tout. 

Suret-Lefort avocat du terrianisme lorrain, 
]y[ine ^Q Nelles fiancée à Rœmerspacher : ces faits 
du jour consacrent le double échec de Sturel 
et le disposent à la rêverie, à la solitude. L'été 
de la Saint-Martin se prolongeait tard en 1893. 
Le jeune vaincu, tandis qu'au Palais-Bourbon les 



364 LEURS FIGURES 

compagnons de sa vingtième année jouissaient de 
leur épanouissement, alla se promener à Versailles. 

Sturel entra dans la plaine Saint-Antoine, vers 
une heure de l'après-midi, par le boulevard de la 
Reine. Le soleil d'extrême saison, ce pâle et froid 
soleil qu'enfant il avait aimé sur les vignes de 
Lorraine, couvrait de grands espaces de verdure, 
et des vaches éclatantes paissaient dans un long 
cirque de peupliers, d'ombre profonde et d'hu- 
midité. Sur sa gauche, où régnait le Parc, Sturel 
ne voyait rien qu'à travers des rideaux miroitants ; 
la nature effeuillée sauvait encore le mystère des 
bosquets, et parce qu'U rapportait tout à ses décep- 
tions, il évoqua la femme peinte au Campo-Santo de 
Pise qui voile sa figure et regarde entre ses doigts : 
il lui donna les formes de Thérèse de Nelles. Sa 
honte d'un nouvel amour ne la rendait que plus 
touchante. En vain les premières gelées brûlèrent 
ces beaux arbres à demi dépouillés : un froid soleil, 
souvenir lointain des ardeurs de l'été, donne de 
l'âme à leurs branchages, les enrichit de tous les 
ors, et quand un souffle détache une nouvelle volée 
de feuilles, c'est l'immorale pluie au sein de Danaé. 

Ces milliers d'arbres vigoureux qui dessinent 
une magnificence abondante et légère comme un 
tissu brodé de l'Inde, auraient pu reprocher à Stu- 
rel son anarchie intérieure ; il ne perçut d'abord 
sous leurs cimes que du silence, de la douceur, 
une crainte flottante. Sublime monument, ces 



DÉRACINÉS, DÉSENCADRÉS... 365 

parcs de Versailles, en même temps qu'ils donnent 
une discipline française à leurs visiteurs bien nés, 
ébranlent nos puissances profondes de romanes- 
que. Et dans ce début de décembre, la même 
qualité morale s'en exhale que du calme d'un 
malade à la veille d'une douloureuse opération. 

A tous instants s'ouvraient dans le fourré de 
profondes allées d'un caractère grave et solitaire. 
Sturel s'engagea sous ces nefs, où les feuilles 
multicolores de l'automne finissante, aussi ma- 
gnifiquement que les verrières de Chartres, trans- 
forment la lumière. Le tapis du parc varie selon 
l'essence des arbres et la facilité qu'eut la pluie 
à le ternir. Parfois, dans le lointain, un bassin 
de marbre s'offre au bout des charmilles dont 
l'ombre zèbre le sol. Sur les côtés filent des sen- 
tiers étroits entre des haies rigoureusement tail- 
lées, et chacun d'eux aboutit à des petits bosquets 
où des bancs de Carrare délavé assistent à la 
chute des feuilles dans l'eau des vasques. De ces 
ronds-points déserts, huit chemins abandonnés 
mènent chacun à des solitudes d'où rayonne 
encore un système d'allées, toujours mélancoliques 
et de même enchantement. Les feuilles se déta- 
chaient et glissaient en se froissant de branche en 
branche. Avec le moindre bruit, elles se couchaient, 
ne voulaient plus que pourrir. Un vent léger se 
leva qui les entraînait doucement, les faisait rouler 
comme des cerceaux d'enfants, les poussait jus- 



366 LEURS FIGURES 

qu'aux vasques croupissantes où des plombs bron- 
zés, que gâte l'humidité poisseuse, émergent à fleur 
d'eau. Nul passant, rien que la mort et la gamme 
de ses marbrures, et Sturel qui s'attarde à se 
mirer dans ces labyrinthes comme dans sa con- 
science pleine des bois morts de son beau roman. 

Aujourd'hui, 3 décembre 1893, Sturel atteint 
sa trentième année ; en voici onze qu'il vint 
de sa prpvince à Paris ; il se sent plus nu d'amis 
et plus enveloppé de désert que le soir où il 
débarquait au trottoir du Quartier Latin. Mais 
il a vu le nœud des intrigues parisiennes, touché 
le fond des succès, des échecs, et remonté à 
l'origine de toutes les opinions. Le déshonneur 
de Bouteiller, l'honorabilité de Saint-Phlin, la 
réussite de Suret-Lefort, le bonheur de Rœmer- 
spacher, sont pour lui des petits problèmes, ni 
obscurs, ni incomplets ; il sait combien les efforts 
indi\-iduels sont dominés par les mouvements de 
la France, et cette vue le garde de tomber dans 
une indigne dépression : il ne croit pas s'être 
mépris sur ses aptitudes au bonheur ; les circon- 
stances le contrarièrent ; il atteint à comprendre 
les choses et ne renonce pas à les désirer. 

Au cours de l'après-midi, son interminable pro- 
menade l'ayant conduit des sombres bosquets au 
« Jardin du Roi 0, il frémit d'aise devant cette 
architecture végétale et cet art de disposer les 
réalités de manière qu'elles enchantent l'âme. 



1 



DÉRACINÉS, DÉSENCADRÉS... 367 

Dans ce cadre d'essences forestières savamment 
échantillonnées, la vaste pelouse, avec sa précieuse 
colonne en marbre vert, sous les peupliers dont 
chaque branche remonte vers le ciel, lui parla. 
« Je suis une scène trop noble, disait-elle, et déserte 
faute d'acteurs suffisants. » Il éprouva de cette 
pensée une consolation et se répéta qu'il vaut mieux 
faire relâche que se satisfaire d'indignes jeux. 

Tandis que des beautés sommeillantes servaient 
à Sturel pour qu'il se définît et qu'il approchât de 
ses propres secrets, les jardiniers qui préparaient 
l'hiver causaient, riaient entre eux et, sans le 
remarquer, le forçaient à les entendre. 

— As-tu vu le chéquard ? disaient-ils. 

Ce beau mot guerrier sortit Sturel de son vague. 
Un chéquard ! Il eut le mouvement réflexe d'un 
chasseur à qui l'on signale un lapin. 

— Et lequel ? demanda-t-il. 

Ces braves gens lui expliquèrent que « cette 
canaille de Bouteiller » prenait le frais le long du 
Canal. Ils ajoutèrent : 

— N'y aura donc personne pour l'y pousser ? 

Bouteiller n'avait pu se dominer au point d'or- 
ner le triomphe de Suret-Lefort. Désireux de 
réagir contre sa néphrétique et de s'oxygéner, il 
avait gagné, comme Sturel, Versailles. Et depuis 
deux heures, sous le soleil de décembre, petite 
chose désobligeante, dure, cassante, gesticulante, 



368 LEURS FIGURES 

en redingote et chapeau de soie, il allait et venait 
le long du Grand Canal. 

D'une rive à l'autre de cette vaste pièce d'eau, 
qui prolonge le tapis vert et compose une vue aux 
fenêtres du palais, le promeneur embrasse une 
muraille de grands arbres. Rien de pathétique 
comme leurs masses immobiles et courbées sur 
un morne étang. Incomparable union décorative 
des verts et des jaunes que fournissent l'eau, la 
prairie et les arbres, et puis de cette vieille pierre 
grise qui encadre le Canal ! Le même vent ridait 
le miroir et dépouillait les arbres. Pour un homme 
que sa passion déçoit, il y a une sorte d'hypno- 
tisme à suivre les feuilles tournoyantes sur des 
eaux vertes, qui éludent toute curiosité. Que me 
réservent les événements ? Me perdrai-je comme 
cette feuille se noie ? 

Mais quelle méditation, soudain, vient de sus- 
pendre la marche de Bouteiller ? Ses yeux 
s'élèvent ; il se découvre : serait-ce qu'il prie ? 

C'est simplement que, dans cet air vif, son 
chapeau de haute forme donne à cet homme de 
cabinet une vague barre de migraine. Quand il 
presse si fort le pas, et jusqu'à se mettre en nage, 
il veut brûler ses humeurs. Et s'il ne s'éloigne 
pas du Grand Canal, c'est que ses yeux, fatigués 
par quinze nuits d'insomnie et de lecture, s'atta- 
chent, se délectent, se fortifient dans cette longue 
gamme dégradée de verts et de jaunes apaisants... 



DÉRACINÉS, DÉSENCADRÉS... 369 

A Versailles, Bouteiller ne fait que de l'hygiène. 
Une hj'giène instinctive, puisque toutes ses facultés 
de raison portent sur un seul point, sur sa ruine 
politique. Hors sa passion de revanche, rien n'est 
plus chez lui que végétatif. 

Depuis le matin il médite la réponse d'un ban- 
quier à qui il demandait des moyens d'action : 
« Je ne ferai plus d'affaires, lui a dit ce finan- 
« cier : on les a rendues impossibles dans ce 
« paj's. On est attaqué par les journaux, vilipendé 
« par des ignorants, menacé de correctionnelle 
« par des politiciens, mal défendu par ses amis, 
« — laissez-moi vous le dire, mon cher député, — 
« et, en outre, on court un risque d'argent ! 
« J'aime mieux, tout bêtement, prendre des fonds 
« en dépôt ; je sers i p. 100 et je réalise aisé- 
« ment 6 p. 100, en faisant de l'escompte. » Le 
voilà bien, grommelle Bouteiller, le ser\dce que des 
imbéciles et des misérables viennent de nous rendre 
au nom de la vertu : leur campagne sur Panama, 
c'est la ruine des grandes initiatives dans ce pays. 

Les épaules bombées de fatigue, mais l'âme 
plus guerrière que jamais, il ne s'avoue pas 
vaincu. Il s'abuse lui-même avec ses mots électo- 
raux : c'est pour assurer « le progrès » contre 
<( les réactions » qu'il lui faut de l'argent. Dans 
Versailles, dans cet abîme de méditations, Bou- 
teiller marche comme un loup maigre dans les 
bois de décembre. 



370 LEURS FIGURES 

L'air des bois en automne, de la même manière 
que le chloroforme, contraint à des aspirations 
profondes. Une senteur, une fièvre s'échappe des 
morts végétales, très puissante sur un nerveux 
comme Sturel et sur un déprimé tel que l'était 
cette semaine Bouteiller. De leur profonde con- 
science, sous la pression des mêmes événements, 
un double chant s'élève, contradictoire, après 
douze années d'expériences parallèles : 

SENTIMENTS DE STUREL SENTIMENTS DE BOUTEILLER 

1. Je souffre du jugement de i. Je souffre de l'affront que 
Saint-Phlin, de Rœmerspacher, m'a fait mon parti ; si je pense 
de Suret - I-efort et de Mn>e de au succès de Suret-Lefortqu'ap- 
Nelles, qui me tiennent pour plaudit à cette heure la Cham- 
un révolté. Ils m'admireraient bre, je ressens les tortures d'im 
si j'avais réussi. L'opinion amant qui sait qu'à cette 
qu'ils se font de moi n'est pas minute sa maîtresse caresse son 
très généreuse, pourtant je la rival. D'ailleurs, je comprends 
reconnais légitime. En effet, qu'ils me rejettent s'ils peuvent 
quelque chose de méritoire me rejeter. Je dois m'obstiner 
existait à l'origine de mes vo- à leur être indispensable, 
lontés et dans mes intentions, 

qui s'est peut-être voilé durant 
l'exécution, parce que je devrais 
me soumettre aux moyens. 
Cette vertu première redevien- 
drait sensible, une fois mon 
projet réalisé, mes aspirations 
satisfaites et ma statue sculptée. 
Ainsi le succès seul peut au- 
jourd'hui contenir cette vertu 
civique que mes amis eux- 
mêmes me dénient. Je dois 
m'obstiner au succès. 

2. C'est bien d'avoir voulu 2. Je n'ai pas eu tort de de- 
exciter et coordonner les mou- mander un journal et des fonds 



DÉRACINÉS, DÉSENCADRÉS... 371 



vements de l'énergie nationale, 
mais si je renonçais, si je m'ac- 
ceptais comme un homme qui 
a échoué, ainsi que me dé- 
finissent les passants, c'est donc 
que j'aurais été engagé dans 
le principe par une inquiétude 
toute courte, c'est donc qu'en 
ralliant un Boulanger, en ex- 
ploitant un scandale, je prenais 
mes énergies du dehors et non 
pas du dedans? Mes résolu- 
tions héroïques ne valent que 
si elles procèdent d'une pro- 
fonde nécessité intérieure, de 
quelque chose d'ethnique. 

3. C'est à ma nécessité inté- 
rieure que je me livrerai. Si je 
maintiens ma tradition, si j'em- 
pêche ma chaîne de se dénouer, 
si je suis le fils de mes morts 
et le père de leurs petits-fils, 
je puis ne pas réaliser les plans 
de ma race, mais je les main- 
tiens en puissance. Ma tâche 
est nette : c'est de me faire de 
plus en plus Lorrain, d'être la 
Lorraine pour qu'elle traverse 
intacte cette période où la 
France décérébrée et dissociée 
semble faire de la paralysie 
générale. Un petit monde posé 
à l'Est comme un bastion du 
classicisme reçut son rôle d'une 
antiquité reculée ; qu'il garde 
conscience de lui-même, au 
moins par ses meilleurs fils, et 
qu'en dépit de maladies de l'en- 
semble cette partie demeure 
capable de fournir des fruits 
austrasiens. 



électoraux à des financiers ; 
mon tort commencera si ces 
moyens d'action qu'ils mirent 
à ma disposition ne me mènent 
à rien, c'est-à-dire si je ne sais 
pas me les garder et en user 
efficacement. Le devoir du 
politique est de tirer le meilleur 
parti des éléments existants. Il 
ne dépend pas de moi que le 
système soit dès cette date une 
démocratie vertueuse quand la 
nécessité nous donne à gou- 
verner une ploutocratie. 



3. Nous sommes les héritiers 
de cette noblesse qu'il y a un 
siècle nous avons dépossédée. 
Ses privilèges appartiennent 
légitimement à mon parti qui 
assume le gouvernement de la 
France. C'est avec cette élite 
seule que je dois compter ; 
c'est par rapport à elle, et 
selon qu'ils la servent ou des- 
servent, que je dois juger mes 
actes. 



372 LEURS FIGURES 

C'est une dure tragédie politique, le duel de 
ces deux voix qui, désignées pour devenir des au- 
torités nationales, pourraient bien aujourd'hui 
susciter des groupements féodaux. 

Après avoir été une cause de déracinement et 
la doctrine même du déracinement, Bouteiller 
avait failli retrouver la continuité française. Promu 
l'un des chefs de la nation, il avait semblé sur 
le point d'acquérir le sentiment vivant de l'intérêt 
général. Il y avait échoué. Ayant été presque un 
homme d'État, il retombait au « chacun pour 
soi ». Quant à Sturel, séparé de l'innéité française 
par son éducation, il avait su, d'une manière mys- 
térieuse pour lui-même, ressaisir ses affinités et 
s'enrôler avec ceux de sa nature ethnique, mais 
voici que ceux-ci pour la seconde fois venaient de 
se disperser, et, comme Bouteiller, il était rejeté 
dans un dur « chacun pour soi ». 

Ces énergies désorbitées se voient sur tous les 
points du territoire, hélas ! mais Versailles, har- 
monieux symbole, contient toute la théorie de la 
discipline française ; un plan raisonnable et les 
siècles contraignent les pierres, les marbres, les 
bronzes, les bois et le ciel à n'y faire qu'une 
immense vie commune ; la royauté de son décor 
encadre de la manière la plus saisissante cette 
discorde d'un Bouteiller et d'un Sturel assez si- 
gnificative de notre anarchie pour mériter les pro- 
portions de l'histoire. 



DÉRACINÉS, DÉSENCADRÉS... 373 

Le jour, si bref en cette saison, commença de 
décliner. Sturel, à quatre heures passées, se 
tenait en haut des six marches contre le Palais. 
Des teintes sombres paraient maintenant les es- 
paces du Parc. Les deux bassins de la terrasse, 
dont les eaux semblaient de bronze vert, frémis- 
saient, enchâssés dans leur étroit gazon. A l'ex- 
trémité du perron, un vase sculpté prenait de la 
perspective une importance énorme, et, vide, 
égalait presque les belles têtes mouvantes des 
marronniers sur la pente. Là-bas, le Grand Canal, 
au delà du char embourbé qui devenait noir, prit 
une extraordinaire couleur jaune. Un royaume de 
silence s'étendit jusque sur les parties les moins 
sombres elles-mêmes du domaine royal. Dans 
cette puissante discipline, quand les feuilles ge- 
lées à terre, les branches noires, les marbres 
rongés, sous un ciel où courent les nuages, utili- 
sent en beauté les apprêts de leur mort, et, pré- 
caires, \'ibrent ensemble comme un seul grand 
cœur, quel spectacle pitoyable deux Français tour- 
mentés, qui n'ont plus une patrie où leur sang 
puisse refluer et se recharger d'amour ! 

Soudain Sturel s'émut. Il ^ voyait s'avancer 
l'homme à qui toutes ses pensées se reportaient. 
Bouteiller s'approchait. « Comme il a \ieilli ! » 
pensa Sturel. Puis aussitôt : « Quel malheur qu'il 
ne soit pas un aîné pour moi, un prédécesseur 
que je vénérerais ! » Or Bouteiller, aussi, le 



374 LEURS FIGURES 

voyait : « Il est le plus jeune, se disait -il, c'est 
à lui de me saluer. » Et ce salut, il le souhaitait à 
un point qu'il eût rougi de s'avouer. Mais Sturel 
descendit l'allée d'eau qu'on appelle « allée des 
Marmousets ». Tous deux se suivaient à trente 
pas. Près du boulevard de la Reine, à la porte du 
bassin de Neptune, Sturel croisa un -groupe d'ou- 
vriers ; il reconnut les jardiniers du Jardin du 
Roi, qui l'interpellèrent : 

— Eh bien ! l'avez- vous vu, le chéquard ? Le 
voilà derrière vous, 

Sturel voulut passer outre. Mais l'un d'eux l'ar- 
rêta par le bras et, montrant du doigt Bouteiller 
à quelques mètres, cria : « Panama ! Voleur ! » et les 
plus véhémentes injures. Bouteiller se méprit : il crut 
que son ancien élève le dénonçait à des passants. 

— Monsieur François Sturel ! ordonna-t-il. 

Le jeune homme se retourna. Il demeura immo- 
bile dans une attitude où d'instinct il cherchait à 
marquer sa possession de soi-même. Une magni- 
fique fierté se développa dans son âme pour 
protester contre la basse péripétie où semblait vou- 
loir glisser une querelle si noble dans son prin- 
cipe. Serait-ce donc une loi nécessaire qu'une 
contradiction poursuivie sans résultats durant des 
années, finît par réduire deux adversaires dans 
une parité hideuse ? 

Bouteiller, tout blême, arrivait, courait presque, 
comme si toutes ses irritations avaient soudain 



DÉRACINÉS, DÉSENCADRÉS... 375 

trouvé leur objet. Sturel lui saisit des deux mains 
les bras. 

— Bouteiller ! dit-il, — et non plus « monsieur », 
comme il avait toujours dit depuis le lycée, et 
pour la première fois ce fut un ton d'égal à égal, 
— Bouteiller, n'avez-vous pas honte ! 

Le pied du député glissa. Sturel, plus vigoureux 
parce que plus jeune, le soutint et, sans le lâcher, 
lui laissa trois secondes pour reprendre son calme. 

Ces deux ennemis en se touchant, en se con- 
naissant non plus seulement comme deux systèmes 
politiques, mais comme deux animaux palpitants, 
souffrirent de la manière la plus profonde que 
tout leur interdît d'être des frères, un maître et 
un disciple, ainsi que l'un et l'autre le désiraient 
secrètement et qu'une société organisée leur en eût 
donné la jouissance. Sturel sentit qu'il ne poursui- 
vait pas Bouteiller d'une haine toute simple, mais 
d'une sorte d'amour trompé. Et quand ils reprirent 
chacun sa route, ils tremblaient, ils devaient 
trembler longtemps encore de cette extrême minute 
d'impuissance et de guerre ci\àle où, déracinés et 
désencadrés, ils avaient failli en outre se dégrader. 



FIN 

DU 

ROMAN DE L'ÉNERGIE NATIONALE 

1894-1902 



NOTES 



Première note 

La Commission d'enquête. — Un membre de cette 
comm.ission m'a écrit : 

<( Vous aurez raison de dire que personne n'y a fait 
son devoir. Les uns, par {j'atténue le texte) réflexion : 
Jolibois, Barthou, Guieysse, Brisson, Leydet, Dupuy- 
Dutemps, Sarrien, Bovier-Lapierre, Gerville-Réache, 
Mathé, Maujan, Deluns-Montaud, Peiletan, Vallé. Ils 
voulaient ou se sauver, ou sauver des amis. Tous ou 
presque tous étaient francs-maçons. — D'autres, par 
faiblesse : Clausel de Coussergues, de La Batut, Ber- 
trand, Guillemet, Bérard. Ils auraient bien voulu être 
honnêtes, mais reculaient devant l'obligation d'entrer 
en lutte avec leurs collègues. — D'autres, par igno- 
rance : Villebois-Mareuil, Bory, Taudière, Bigot, 
Dumay, Gauthier de Clagny, Grousset, d'Aillières, 
Gamard, de Ramel, Loreau. Ils ont cherché à décou- 
\Tir toute la vérité, mais la majorité a pris ses mesures 
pour leur masquer les bonnes cachettes. N'ayant aucun 
pouvoir judiciaire, ils ont été impuissants, se sont 
laissé rouler et n'ont pas eu l'intelligence ou l'énergie 
de déjouer les pièges qu'on leur a tendus. 

« Réfléchis, faibles ou naïfs, voilà le tableau. Je ne 
me suis aperçu de mon rôle que longtemps après. Tant 
que j'ai fait partie de la Commission, j'ai cru à la bonne 

377 



378 LEURS FIGURES 

foi de tous, même de Brisson. En étant sévère pour 
eux tous, vous ne serez que juste. » 

Je donne cette lettre pour qu'on entende le son d'un 
des hommes les plus sages, les plus courageux, les 
plus estimés de la Chambre, pour qu'on se fasse une 
échelle et qu'on y rapporte mes appréciations, mais je 
ne serais point si rude que d'introduire ce jugement 
dans mon texte. C'est un fait que les amis de la vérité 
la négligèrent, mais aussi combien de faits les entra- 
vèrent et les excusent ! J'ai été trop mêlé â ces événe- 
ments pour oser dire à l'histoire : « Personne n'y a fait 
son devoir. » Ma tâche d'ailleurs est plus simple : c'est 
de les rendre intelligibles. 

Deuxième note 

Les cent quatre ou les cent cinquante ? — Le chifiEre 
de 150 chéquards a été indiqué à Delahaye de la part 
même des administrateurs du Panama. C'est en consé- 
quence le chiffre que Delahaye a cité à la tribune. Il 
comprend le bloc des vendus, fonctionnaires et parle- 
mentaires, connus ou inconnus du public, mais tota- 
lisés par les Lesseps et Cottu. 

Le chiffre de 104 n'est que le chiffre des clients spé- 
ciaux à Arton, à Reinach, inscrit sur le papier divul- 
gué par Andrieux et confirmé chez Thierrée. 

Historiquement, je crois que c'est le chiffre de 150 
qu'il faut adopter, parce qu'il vient de la source offi- 
cielle. 

Troisième note (page 266) 

« Le 7 février 1893, Rouvier obtint son non-lieu... » 
— Le 6 juin 1899, M. Combes, chargé par M. Loubet 
de constituer un cabinet, s'était installé au ministère 
des travaux publics, et son antichambre était bondée 



NOTES 379 

de journalistes qui attendaient des nouvelles. Ils virent 
arriver M. Rouvier, rapide, le col de son pardessus 
relevé et cherchant à passer inaperçu, qui entra chez 
le faiseur de ministres. Il en sortit le chapeau sur 
l'oreille, faisant des moulinets avec sa canne, et maj- 
chant vers les journalistes, il leur cria : « Je suis mi- 
nistre des finances. Cette fois, nom de Dieu ! le nom 
de mon fils est réhabilité. » 

Quatrième note (page 279) 

« Tous, sauf Baïhaut, furent acquittés... » — En mai 
1905, la chambre des mises en accusation à la cour 
de Paris prononça la réhabilitation de M. Baïhaut. 
L'ancien ministre était venu exposer lui-même de- 
vant la cour ses arguments : « L'application de la 
loi a été si rude, dit-il, qu'elle me paraît avoir effacé 
l'illégalité commise. Il eût été peu juste de rester 
plus longtemps inexorable pour une faute unique 
dans la vie laborieuse, utile même, d'un homme 
frappé, seul, il y a plus de douze ans. » 

Cinquième note (page 346) 

« ... il voit les horizons de son pays, des lignes sim- 
ples, où rien ne V étonnerait ni le dominerait... t> 

Je ne parviens pas à croire que Corneille, Bourda- 
loue, Montesquieu, aient tort de supprimer parfois la 
seconde négation. Et comme Bourdaloue écrit : Une 
douceur que rien n'émeut ni aigrit, je me dispense de 
dire : ne l'étonnerait ni ne le dominerait. 



IMPRIMERIE NELSON, EDIMBOURG, ECOSSE 
PRINTED IN GREAT BRITAIN 



i 




M' 



380 



COLLECTION NELSON 



LISTE ALPHABETIQUE 



ABOUT, EDMOND. 
Le Xez d'un Notaire. 
Les Mariages de Paris. 

AERANTES, MADAME D'. 
Mémoires (2 vol.). 

ACHARD, AMÉDÉE. 
Belle- Rose. 
Récits d'un Soldat. 

ACKER, P.\UL. 
Le Désir de %'i\Te. 

ADAM. PAUL. 

Stéphanie. 

AICARD, JEAN. 
L'Illu<^tre Maurin. 
Maurin des Maures. 
Notre-Dame-d' Amour. 

ANGELL, NORMAN. 
La Grande Illusion. 

AUGIER, EMILE. 

Le Gendre de M. Poirier et 
autres Comédies. 

AVENEL, LE V'^ G. D'. 
Les Français de mon temps. 

BALZ.AC, HONORÉ DE. 
Eugénie Grandet. 
La Peau de Chagrin, Le 

Curé de Tours, etc. 
Les Chouans. 



BARDOUX, A. 

La Comtesse Pauline de 
Beaumont. 

BARRÉS, MAURICE. 
Colette Baudoche. 
Le Roman de l'Énergie 
Nationale : 

* Les Déracinés. 
** L'Appel au Soldat. 
*** Leurs Figures. 

BAZIN, RENÉ. . 
De toute son Ame. 
Le Guide de l'Empereur. 
Madame Corentine. 

BENTLEY, E. C. 

L'.A.ft'aire Manderson. 

BERTRAND, LOUIS. 
L'Invasion. 

BORDEAUX, HENRY. 
La Croisée des Chemins. 
L'Écran brisé. 
Les Roquevillard. 
Les Derniers Jours du Fort 

de Vaux. 
Les Captifs déli%Tés. 

BOURGET, PAUL. 
Le Disciple. 
Voyageuses. 

BOYLESVE, RENÉ. 

L'Enfant à la Balustrade. 



3S1 



COLLECTION NELSON [suite) 



BRADA. 

Retour du Flot. 

BRUNETIÈRE.FERDINAND 

Honoré de Balzac. 

BUCH.\X, JOHN. 

Le Prophète au Manteau 
Vert. 

CAMPAN, MADAME. 

Mémoires sur la Vie de 
Marie- Antoinette. 

CARO, MADAME E. 
Amovir de Jeune Fille. 

CHATEAUBRIAND. 

Mémoires d' Outre-tombe. 

CHERBULTEZ, \aCTOR. 
L'Aventure de Ladislas 

Bolski. 
Le Comte Kostia. 
Miss Rovel. 

CHILDERS, ERSKINE. 
L'Énigme des Sables. 

CLARETIE, JUELES 
Noris. 

Le Petit Jacques. 
Les Huit Jours du Petit 
Marquis. 

CONSCIENCE, HENRI. 
Le Gentilhomme pauNte. 

COULEVAIN, PIERRE DE. 

Eve Victorieuse. 

CROCKETT, S. R. 
La Capote lilas. 

DAUDET, ALPHONSE. 
Contes du Lundi. 
Lettres de mon ?.IouIin. 
Numa Roumestan. 



DICKENS, CHARLES. 

Aventures de Monsieur 
Pickwick (3 vol.). 

DUMAS, ALEXANDRE. 
La Tulipe noire. 
Les Trois Mousquetaires 
,.(2 vol.). 

\ingt Ans après (2 vol.). 
Le \'icomte de Bragelonne 
(5 vol.). 

DUMAS FILS, ALEX. 
La Dame aux Camélias. 

FABRE, FERDINAND. 
Monsieur Jean. 

FEUILLET, OCTAVE. 
Histoire de Sibylle. 
Un ^Mariage dans le Monde. 

FLAUBERT, GUSTAVE. 
Trois Contes. 

FRANCE, ANATOLE. 

Jocaste et Le Chat maigre. 
Pierre Nozière. 

S« FRANÇOIS DE SALES. 
Introduction à la Vie dévote 

FRAPIÉ, LÉON. 
L'Écolière. 

FROMENTIN, EUGÈNE. 
Dominique. 
Les Maîtres d'Autrefois. 

GAUTIER, THÉOPHILE. 
Le Capitaine Fracasse (2 

vol.). 
Le Roman de la Momie. 
Un Trio de Romans. 

CONCOURT, EDMOND DE. 
Les Frères Zemganno. 

GRÉVILLE, HENRY. 
Suzanne Normis. 



332 



COLLECTION NELSON {suite) 



GYP. 

Bijou. 

Le Mariage de Chiffon. 

HAXOTAUX, GABRIEL. 
La France en 1614. 

HAY, lAN. 

Les Premiers Cent Mille. 

JEAN DE LA BRÈTE. 
Mon Oncle et mon Curé. 

KARR, ALPHONSE. 

Voyage autour de mon Jardin 

KIPLING, RUDYARD. 

Simples Contes des Collines. 

LABICHE, EUGÈNE. 

Le Voyage de M. Penichon, 
etc. 

LA BRUYÈRE, JE.^N DE. 
Caractères. 

LAMARTINE. 
Geneviève. 

LANG, ANDREW. 

La Pucelle de France. 

LE BRAZ, ANATOLE. 
Pâques d'Islande. 

LEMAÎTRE, JULES. 
Les Rois. 

LE ROY, EUGÈNE. 
Jacquou le Croquant. 

LÉVY, ARTHUR. 
Napoléon Intime. 

LOTI, PIERRE. 
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MAETERLINCK. MAURICE. 
Morceaux choisis. 

MASON. A. E. W. 
L'Eau vive. 



MÉREJKOWSKY. 
Le Roman de 
de Vinci. 



Léonard 



MÉRIMÉE, PROSPER. 

Chronique du Règne de 
Charles I.X. 

MERRIMAN, H. SETON. 
La Simiacine. 
Les Vautours. 

MICHELET, JULES. 
La Convention. 
Du 18 Brumaire à Waterloo. 

MIGNET. 

La Révolution Française. 
(2 vol.) 

NOLHAC, PIERRE DE. 

Marie-Antoinette Dauphine. 
La Reine Marie-Antoinette. 

NOLLY, EMILE. 
Hiên le Maboul. 

ORCZY, LA BARONNE. * 
Le ^louron Rouge. 

PÉLADAN. 

Les Amants de Pise. 

POE. EDGAR ALLAN (trad. 
BAUDELAIRE). 

Histoires Extraordinaires. 
Nouvelles Histoires Extra- 
ordinaires. 



RENAN, ERNEST. 

Souvenirs d'Enfance et de 
LYTTON, BULWER., Jeunesse. 

LesDerniersJoursdePorapéi | Vie de Jésus. 

383 



COLLECTION NELSON {suite) 



ROD, EDOUARD. 

L'Ombre s'étend sur la 
Montagne. 

SAINT-PIERRE, B. DE. 

Paul et Mrgiaie. 

SAINT-SIMON. 

La Cour de Louis XIV. 

SAND, GEORGE. 
Jeanne. 
Mauprat. 

SANDEAU, JULES. 

Mademoiselle de La Seiglière 

SARCEY, FRANCISQUE. 
Le Siège de Paris. 

SCHULTZ, JEANNE. 
Jean de Kerdren. 
La Main de Ste.-Modestin^. 

SCOTT, SIR WALTER. 

Ivanhoe. 

SÉGUR, C'<= PH. DE. 

Mémoires d'un Aide de 
Camp de Napoléon : De 
1800 à 1812. 
La Campagne de Russie. 
Du Rhin à Fontainebleau. 

SÉGUR, LE MARQUIS DE. 
Julie de Lespinasse. 

SIENraEWICZ, HENRYK. 

Quo V^adis ? 

SOUVESTRE, EMILE. 

Un Philosophe sous les toits. 

STENDHAL. 

La Chartreuse de Panii!^. 

THEURIET, ANDRÉ. 
La Chanoinesse. 



TILLIER, CLAUDE. 

Mon Oncle Benjamin. 

TINAYRE, MARCELLE. 
HeUé. 
L'Ombre de l'Amour. 

TINSEAU, LÉON DE. 
Un Nid dans les Ruines. 

TOLSTOÏ, LÉON. 

Anna Karénine (2 vol.). 
Hadji Mourad. 
Le Faux Coupon. 
Le Père Serge. 

TOURGUÉNEFF, IVAN. 
Fumée. 

Une Nichée de Gentils- 
hommes. 

VANDAL, LE COMTE A. 
L'Avènement de Bona- 
parte (2 vol.). 

VIGNY, ALFRED DE. 
Cinq-Mars. 

Servitude et Grandeur Mili- 
taires. 
Poésies. 
Stello. 

Chatterton, etc. 
Journal d'un Poète. 



DE. 



VOGUÉ, LE V'« E.-M. 
Jean d'Agrève. 
Le Maître de la Mer. 
Les Morts qui parlent. 
Nouvelles Orientales. 



WENDELL, BARRETT. 
La France d'Aujourd'hui. 

YVER, COLETTE. 
Comment s'en 
Reines. 



vont les 



ZOLA, EMILE. 
Le Rêve. 



ANTHOLOGIE DES POÈTES LYRIQUES FRANÇAIS. 
L'IMITATION DE JÉSUS-CHRIST. 



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- .2 Barrés, Maurice 
603 Leurs fié:ures 

x902 



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